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| Guy de Maupassant Émile Zola IntraText CT - Lecture du Texte |
Zola a aujourd'hui quarante et un ans. Sa personne
répond à son talent. Il est de taille moyenne, un peu gros, d'aspect bonhomme
mais obstiné. Sa tête, très semblable à celle qu'on retrouve dans beaucoup de
vieux tableaux italiens, sans être belle, présente un grand caractère de
puissance et d'intelligence. Les cheveux courts se redressent sur un front très
développé, et le nez droit s'arrête, coupé net comme par un coup de ciseau trop
brusque au-dessus de la lèvre supérieure ombragée d'une moustache noire assez
épaisse. Tout le bas de cette figure grasse, mais énergique, est couvert de
barbe taillée près de la peau. Le regard noir, myope, pénétrant, fouille,
sourit, souvent méchant, souvent ironique, tandis qu'un pli très particulier
retrousse la lèvre supérieure d'une façon drôle et moqueuse.
Toute sa personne ronde et forte donne l'idée d'un
boulet de canon ; elle porte crânement son nom brutal, aux deux syllabes
bondissantes dans le retentissement des deux voyelles.
Sa vie est simple, toute simple. Ennemi du monde, du
bruit, de l'agitation parisienne, il a vécu d'abord très retiré en des
appartements situés loin des quartiers agités. Il s'est maintenant réfugié en
sa campagne de Médan qu'il ne quitte plus guère.
Il a cependant un logis à Paris où il passe environ
deux mois par an. Mais il paraît s'y ennuyer et se désole d'avance quand il va
lui falloir quitter les champs.
A Paris, comme à Médan, ses habitudes sont les mêmes, et sa puissance de travail
semble extraordinaire. Levé tôt, il n'interrompt sa besogne que vers une
heure
et demie de l'après-midi, pour déjeuner. Il se rassied
à table vers trois heures jusqu'à huit, et souvent même il se remet à l'œuvre
dans la soirée. De cette façon, pendant des années il a pu, tout en produisant
près de deux romans par an, fournir un article quotidien au Sémaphore de
Marseille, une chronique hebdomadaire à un grand journal parisien et une longue
étude mensuelle à une importante revue russe.
Sa maison ne s'ouvre que pour des amis intimes et reste
impitoyablement fermée aux indifférents. Pendant ses séjours à Paris, il reçoit
généralement le jeudi soir. On
rencontre chez lui son rival et ami Alphonse Daudet, Tourgueneff, Montrosier,
les peintres Guillemet, Manet, Coste, les jeunes écrivains dont on fait ses
disciples, Huysmans, Hennique Céard, Rod et Paul Alexis, souvent l'éditeur
Charpentier. Duranty était un habitué de la maison. Parfois apparaît Edmond de Goncourt, qui sort peu le soir, habitant
très loin. Pour les gens qui cherchent dans la vie des hommes et dans les objets dont ils s'entourent les explications des
mystères de leur esprit, Zola peut être un CAS intéressant. Ce fougueux ennemi
des romantiques s'est créé à la campagne comme à Paris, des intérieurs tout romantiques.
A Paris,
sa chambre est tendue de tapisseries anciennes ;
un lit Henri II s'avance au milieu de la vaste pièce éclairée par d'anciens
vitraux d'église qui jettent leur lumière bariolée sur mille bibelots
fantaisistes, inattendus en cet antre de l'intransigeance littéraire. Partout
des étoffes antiques, des broderies de soie vieillies, de séculaires ornements
d'autel.
A Médan, la décoration est la même. L'habitation,
une tour carrée au pied de laquelle se blottit une microscopique maisonnette,
comme un nain qui voyagerait à côté d'un géant, est située le long de la ligne
de l'Ouest ; et d'instant en instant les trains qui vont et qui viennent
semblent traverser le jardin.
Zola travaille au milieu d'une pièce démesurément
grande et haute, qu'un vitrage donnant sur la plaine éclaire dans toute sa
largeur. Et cet immense cabinet est aussi tendu
d'immenses tapisseries, encombré de meubles de tous les temps et de tous les
pays. Des armures du moyen âge, authentiques ou non, voisinent avec d'étonnants
meubles japonais et de gracieux objets du XVIIIe
siècle. La cheminée monumentale, flanquée de deux bonshommes de pierre,
pourrait brûler un chêne en un jour ; et la
corniche est dorée à plein or, et chaque meuble est surchargé de bibelots.
Et pourtant Zola n'est point
collectionneur. Il semble acheter pour acheter, un peu pêle-mêle, au hasard de
sa fantaisie excitée, suivant les caprices de son œil, la séduction des formes
et de la couleur, sans s'inquiéter comme Goncourt des origines authentiques et
de la valeur incontestable.
Gustave Flaubert, au contraire, avait la haine du
bibelot, jugeant cette manie niaise et puérile. Chez
lui, on ne rencontrait aucun de ces objets qu'on nomme
« curiosités », « antiquités » ou « objets
d'art ». A Paris, son cabinet, tendu de perse, manquait de ce charme enveloppant qu'ont les lieux habités avec amour et
ornés avec passion. Dans sa campagne de Croisset, la vaste pièce où
peinait cet acharné travailleur n'était tapissée que de livres. Puis, de place en place, quelques
souvenirs de voyage ou d'amitié, rien de plus.
Les abstracteurs de quintessence psychologique
n'auraient-ils pas là un curieux sujet d'observation ?
En face de sa maison, derrière la prairie séparée du
jardin par le chemin de fer, Zola voit, de ses fenêtres, le grand ruban de la
Seine coulant vers Triel, puis une plaine immense et des villages blancs sur le
flanc de coteaux lointains, et, au-dessus, des bois couronnant les hauteurs. Parfois,
après son déjeuner, il descend une charmante allée qui conduit à la rivière,
traverse le premier bras d'eau dans sa barque « Nana » et aborde dans
la grande île, dont il vient d'acheter une partie. Il a fait bâtir là un
élégant pavillon, où il compte, l'été, recevoir ses amis.
Aujourd'hui, il semble presque avoir abandonné le
journalisme, mais ses adieux à la bataille quotidienne ne sont point
définitifs, et nous le reverrons, au premier jour, reprendre dans la presse la
lutte pour ses idées ; car il est lutteur par instinct, et pendant des
années il a combattu sans relâche et sans la plus petite défaillance. Il a. réuni, du reste, en volumes,
tous ses articles de principes, et ils forment son Œuvre critique.
Ses idées très nettes sont
exposées avec une rare vigueur.
Ses Documents littéraires,
ses Romanciers naturalistes, Nos Auteurs dramatiques peuvent être
classés parmi les documents de critique les plus intéressants et les plus
originaux qui soient. Sont-ils indiscutablement concluants ?
A cela on pourrait répondre : « Quelque
chose est-elle indiscutablement concluante ? » Est-il une seule
indiscutable vérité ?
Pour compléter l'énumération de ses livres de
discussion, citons Mes Haines, Le Roman expérimental, Le
Naturalisme au Théâtre, et enfin, Une Campagne qui vient de
paraître.
Le théâtre est une de ses
préoccupations. Il sent, comme tout le monde, que c'en
est fait des anciennes ficelles, des anciens drames, de tout l'ancien jeu. Mais
il ne semble pas avoir encore dégagé la formule
nouvelle, pour employer son expression favorite, et ses essais jusqu'à ce jour
n'ont pas été victorieux, malgré le mouvement qui s'est fait autour de son
drame Thérèse Raquin.
Ce drame terrible a produit, dans le début, un effet de saisissement profond. Peut-être
l'excès même de l'émotion a-t-il nui au succès définitif. On a essayé plusieurs fois de le reprendre sans parvenir à une
complète réussite.
La seconde pièce de Zola, Les Héritiers Rabourdin,
a été jouée au théâtre Cluny, sous la direction d'un des hommes les plus
audacieux et les plus intelligents qu'on ait vus de longtemps conduire une
scène parisienne, M. Camille Weinschenk. La pièce, applaudie mais
insuffisamment interprétée, ne resta guère sur l'affiche.
Enfin Le Bouton de Rose au Palais-Royal fut une
vraie chute, sans espoir de retour.
Zola vient, en outre, de terminer un grand drame tiré
de La Curée, plus, dit-on, une autre pièce encore. Il se pourrait que le
rôle principal de la première de ces œuvres fût destiné à Mlle Sarah Bernhardt.
Quel que soit le succès futur de ces essais
dramatiques, il semble prouvé, dès à présent, que ce remarquable écrivain est
doué surtout pour le roman, et que cette forme seule se prête en tout au
développement complet de son vigoureux talent.