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| Guy de Maupassant Émile Zola IntraText CT - Lecture du Texte |
Il est des noms qui semblent destinés à la
célébrité, qui sonnent et qui restent dans les mémoires. Peut-on oublier Balzac, Musset, Hugo, quand une
fois on a entendu retentir ces mots courts et chantants ?
Mais, de tous les noms littéraires, il n'en est point
peut-être qui saute plus brusquement aux yeux et s'attache plus fortement au
souvenir que celui de Zola. Il éclate comme deux notes de clairon,
violent, tapageur, entre dans l'oreille, l'emplit de sa brusque et sonore
gaieté. Zola ! quel appel au public ! quel cri d'éveil ! et
quelle fortune pour un écrivain de talent de naître ainsi doté par l'état
civil.
Et
jamais nom est-il mieux tombé sur un homme ? Il
semble un défi de combat, une menace d'attaque, un chant de victoire. Or, qui
donc, parmi les écrivains d'aujourd'hui, a combattu plus furieusement pour ses
idées ? qui donc a attaqué plus brutalement ce qu'il croyait injuste et
faux ? qui donc a triomphé plus bruyamment de l'indifférence d'abord, puis
de la résistance hésitante du grand public ?
La lutte fut longue pourtant, avant d'arriver à la
renommée ; et, comme beaucoup de ses aînés, le jeune écrivain eut de bien
durs moments.
Né à Paris, le 2 avril 1840, Émile Zola passa à Aix son
enfance et ne revint à Paris qu'en février 1858. Il y termina ses études,
échoua au baccalauréat, et commença alors la terrible lutte avec la vie. Elle fut acharnée cette lutte ; et pendant deux ans le futur auteur des Rougon-Macquart
vécut au jour le jour, mangeant à l'occasion, errant à la recherche de la
fuyante pièce de cent sous, fréquentant plus souvent le mont-de-piété que les
restaurants, et, malgré tout, faisant des vers, des vers incolores, d'ailleurs,
sans curiosité de forme ou d'inspiration, dont un certain nombre viennent
d'être publiés par les soins de son ami Paul Alexis.
Il raconte lui-même qu'un hiver il vécut quelque temps
avec du pain trempé dans l'huile, de l'huile d'Aix que des parents lui avaient envoyée ; et il déclarait philosophiquement
alors :
« Tant qu'on a de l'huile on ne meurt pas de
faim. »
D'autres fois, il prenait sur
les toits des moineaux avec des pièges et les faisait rôtir en les embrochant
avec une baguette de rideau. D'autres fois, ayant mis au clou ses derniers vêtements, il demeurait une semaine entière en
son logis, enveloppé dans sa couverture de lit, ce qu'il appelait stoïquement
« faire l'Arabe ».
On trouve dans un de ses
premiers livres, La Confession de Claude, beaucoup de détails qui
paraissent bien personnels et qui peuvent donner une idée exacte de ce que fut
sa vie en ces moments.
Enfin il entra comme employé
dans la maison Hachette. A partir de ce jour son
existence fut assurée, et il cessa de faire des vers pour s'adonner à la prose.
Cette poésie abondante, facile, trop facile,
comme je l'ai dit, visait plus la science que l'amour ou que l'art. C'étaient, en général, de vastes
conceptions philosophiques, de ces choses grandioses qu'on met en vers parce
qu'elles ne sont point assez claires pour être
exprimées en prose. On ne trouve jamais, dans ces essais, ces idées larges, un
peu abstraites, flottantes aussi, mais saisissantes par une sensation de vérité
entrevue, de profondeur un instant découverte, de vision sur l'infini
intraduisible, qu'affectionne M. Sully-Prudhomme, le véritable poète
philosophe, ni ces si ténus, si menus, si fins, si délicieux et si ouvragés
marivaudages d'amour où excellait Théophile Gautier. C'est de la poésie
sans caractère déterminé, et sur laquelle M. Zola ne se fait du reste aucune
illusion. Il avoue même avec franchise qu'au temps de ses grands élans lyriques
en alexandrins, alors qu'il faisait l'Arabe en ce belvédère d'où son œil
découvrait Paris entier, des doutes parfois le traversaient sur la valeur de ses
chants. Mais jamais il n'alla jusqu'au désespoir ; et, en ses plus grandes
hésitations, il se consolait par cette pensée ingénument audacieuse :
« Ma foi tant pis ! si je ne suis pas un grand poète je serai au
moins un grand prosateur. » C'est qu'il avait une foi robuste, venue de la
conscience intime d'un robuste talent, encore endormi, encore confus, mais dont
il sentait l'effort pour naître, comme une femme sent remuer l'enfant qu'elle
porte en elle.
Enfin il publia un volume de nouvelles : Les Contes
à Ninon, d'un style travaillé, d'une bonne allure littéraire, d'un charme
réel, mais où n'apparaissent que vaguement les qualités futures, et surtout
l'extrême puissance qu'il devait déployer dans sa série des Rougon-Macquart.
Un an plus tard, il donnait La Confession de Claude,
qui semble une sorte d'autobiographie, œuvre peu digérée, sans envergure et
sans grand intérêt ; puis Thérèse Raquin, un beau livre d'où sortit
un beau drame ; puis Madeleine Férat, roman de second ordre où se
rencontrent pourtant de vives qualités d'observation.
Cependant Émile Zola avait quitté depuis quelque temps
déjà la maison Hachette et passé par le Figaro. Ses articles avaient fait du bruit, son Salon
avait révolutionné la république des peintres, et il collaborait à plusieurs
journaux où son nom se faisait connaître du public.
Enfin il entreprit l'œuvre qui devait soulever tant de bruit : Les Rougon-Macquart, qui ont pour
sous-titre : Histoire naturelle et sociale d'une famille sous le second
Empire.
L'espèce d'avertissement suivant, imprimé sur la
couverture des premiers volumes de cette série, indique clairement quelle était
la pensée de l'auteur.
« Physiologiquement,
les Rougon-Macquart sont la lente succession des accidents nerveux qui
se déclarent dans une race à la suite d'une première lésion organique, et qui
déterminent, selon les milieux, chez chacun des individus de cette race, les
sentiments, les désirs, les passions, toutes les manifestations humaines,
naturelles et instinctives, dont les produits prennent les noms convenus de
vertus et de vices. Historiquement, ils partent du peuple ; ils
s'irradient dans toute la société contemporaine ; ils montent à toutes ces
situations, par cette impulsion essentiellement moderne que reçoivent les
basses classes en marche à travers le corps social ; et ils racontent
ainsi le second Empire à l'aide de leurs drames individuels, du guet-apens du
coup d'État à la trahison de Sedan. »
Voici dans quel ordre virent le jour les divers romans,
parus jusqu'ici de cette série
La Fortune des Rougon, œuvre large qui contient
le germe de tous les autres livres.
La Curée, premier coup de canon tiré par Zola, et auquel devait répondre plus tard la formidable explosion
de L'Assommoir. La Curée est un des plus
remarquables romans du maître naturaliste, éclatant et fouillé, empoignant et
vrai, écrit avec emportement, dans une langue colorée et forte, un peu
surchargée d'images répétées, mais d'une incontestable énergie et d'une
indiscutable beauté. C'est un vigoureux tableau des
mœurs et des vices de l'Empire depuis le bas jusqu'au haut de ce que l'on
appelle l'échelle sociale, depuis les valets jusqu'aux grandes dames.
Vient ensuite Le Ventre de Paris, prodigieuse
nature morte où l'on trouve la célèbre Symphonie des Fromages, pour
employer l'expression adoptée. Le Ventre de Paris,
c'est l'apothéose des halles, des légumes, des poissons, des viandes. Ce
livre sent la marée comme les bateaux pêcheurs qui rentrent au port, et les plantes potagères avec leur saveur de terre, leurs
parfums fades et champêtres. Et des caves profondes du vaste entrepôt des
nourritures, montent entre les pages du volume les écœurantes senteurs des
chairs avancées, les abominables fumets des volailles accumulées, les puanteurs
de la fromagerie ; et toutes ces exhalaisons se
mêlent comme dans la réalité, et on retrouve, en lisant, la sensation qu'ils
vous ont donnée quand on a passé devant cet immense bâtiment aux
mangeailles : le vrai Ventre de Paris.
Voici ensuite La Conquête de Plassans,
roman plus sobre, étude sévère, vraie et parfaite d'une petite ville de
province, dont un prêtre ambitieux devient peu à peu le maître.
Puis
parut La Faute de l'Abbé Mouret, une sorte de poème en trois parties,
dont la première et la troisième sont, de l'avis de beaucoup de gens, les plus
excellents morceaux que le romancier ait jamais écrits.
Ce fut alors le tour de Son
Excellence Eugène Rougon, où l'on trouve une superbe description du baptême
du prince impérial.
Jusque-là, le succès était lent à venir. On connaissait
le nom de Zola, les lettrés prédisaient son éclatant avenir, mais les gens du
monde, quand on le nommait devant eux, répétaient :
« Ah oui ! La Curée », plutôt pour avoir entendu
parler de ce livre que pour l'avoir lu du reste. Chose singulière : sa
notoriété était plus étendue à l'étranger qu'en France ; en Russie
surtout, on le lisait et on le discutait passionnément ; pour les Russes
il était déjà et il est resté LE ROMANCIER français. On comprend d'ailleurs la
sympathie qui a pu s'établir entre cet écrivain brutal, audacieux et
démolisseur et ce peuple nihiliste au fond du cœur, ce peuple chez qui l'ardent
besoin de la destruction devient une maladie, une maladie fatale, il est vrai,
étant donné le peu de liberté dont il jouit comparativement aux nations
voisines.
Mais voici que le Bien public publie un nouveau
roman d'Émile Zola, L'Assommoir. Un vrai scandale se produit. Songez
donc, l'auteur emploie couramment les mots les plus crus de la langue, ne
recule devant aucune audace, et ses personnages étant du peuple, il écrit
lui-même dans la langue populaire, l'argot.
Tout
de suite des protestations, des désabonnements arrivent ;
le directeur du journal s'inquiète, le feuilleton est interrompu, puis repris
par une petite revue hebdomadaire, La République des Lettres, que
dirigeait alors le charmant poète Catulle Mendès.
Dès l'apparition en volume du roman, une immense
curiosité se produit, les éditions disparaissent, et
M. Wolff dont l'influence est considérable sur les lecteurs du Figaro,
part bravement en guerre pour l'écrivain et son œuvre.
Ce fut immédiatement un succès
énorme et retentissant. L'Assommoir atteignit en fort peu
de temps le plus haut chiffre de vente auquel soit jamais parvenu un volume pendant la même période.
Après ce livre à grand éclat, il donna une œuvre
adoucie, Une Page d'Amour, histoire d'une passion dans la bourgeoisie.
Puis parut Nana, autre livre à tapage dont la vente dépassa même celle
de L'Assommoir.
Enfin la dernière œuvre de l'écrivain, Pot-Bouille,
vient de voir le jour.