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| Guy de Maupassant Émile Zola IntraText CT - Lecture du Texte |
Zola est, en littérature, un révolutionnaire,
c'est-à-dire un ennemi féroce de ce qui vient d'exister.
Quiconque a l'intelligence vive, un ardent désir de
nouveau, quiconque possède enfin les qualités actives de l'esprit est forcément
un révolutionnaire, par lassitude de choses qu'il connaît trop.
Élevés dans le romantisme, imprégnés des chefs-d'œuvre
de cette école, tout secoués d'élans lyriques, nous traversons d'abord la
période d'enthousiasme qui est la période d'initiation. Mais quelque belle
qu'elle soit, une forme devient fatalement monotone, surtout pour les gens qui
ne s'occupent que de littérature, qui en font du matin au soir, qui en vivent. Alors un étrange besoin de changement
naît en nous ; les plus grandes merveilles même,
que nous admirions passionnément, nous écœurent parce que nous connaissons trop
les procédés de production, parce que nous sommes du bâtiment, comme on dit. Enfin
nous cherchons autre chose, ou plutôt nous revenons à autre chose ;
mais cet « autre chose » nous le prenons, nous le remanions, nous le
complétons, nous le faisons nôtre ; et nous nous imaginons, de bonne foi
parfois, l'avoir inventé.
C'est ainsi que les lettres vont de révolution en
révolution, d'étape en étape, de réminiscence en réminiscence ;
car rien maintenant ne peut être neuf. MM. Victor Hugo et
Émile Zola n'ont rien découvert.
Ces révolutions littéraires ne se font pas toutefois
sans grand bruit, car le public, accoutumé à ce qui existe, ne s'occupant de
lettres que par passe-temps, peu initié aux secrets d'alcôve de l'art, indolent
pour ce qui ne touche point ses intérêts immédiats, n'aime pas à être dérangé
dans ses admirations établies, et redoute tout ce qui le force à un travail
d'esprit autre que celui de ses affaires.
Il est d'ailleurs soutenu dans
sa résistance par tout un parti de littérateurs sédentaires, l'armée de ceux
qui suivent par instinct les sillons tracés, dont le talent manque
d'initiative. Ceux-là ne peuvent jamais rien imaginer au-delà de ce qui existe,
et quand on leur parle des tentatives nouvelles, ils répondent doctoralement : « On ne fera pas mieux que ce qui
est. » Cette réponse est juste ; mais tout en admettant qu'on ne fera
pas mieux, on peut bien convenir qu'on fera autrement. La source est la même, soit ; mais on changera le cours, et les circuits de
l'art seront différents, ses accidents autrement variés.
Donc Zola est un
révolutionnaire. Mais un révolutionnaire élevé dans
l'admiration de ce qu'il veut démolir, comme un prêtre qui quitte l'autel,
comme M. Renan soutenant en somme la Religion, dont bien des gens l'ont cru
l'ennemi irréconciliable.
Ainsi, tout en attaquant violemment les romantiques, le
romancier qui s'est baptisé naturaliste emploie les mêmes procédés de
grossissement, mais appliqués d'une manière différente.
Sa théorie est celle-ci : Nous n'avons pas
d'autre modèle que la vie puisque nous ne concevons rien au-delà de nos
sens ; par conséquent, déformer la vie est produire une œuvre mauvaise,
puisque c'est produire une œuvre d'erreur. L'imagination a été ainsi définie
par Horace :
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Humano capiti cervicem pictor equinam |
C'est-à-dire que tout l'effort de notre imagination ne
peut parvenir qu'à mettre une tête de belle femme sur un corps de cheval, à
couvrir cet animal de plumes et à le terminer en hideux poisson ; soit à
produire un monstre.
Conclusion : Tout ce qui n'est pas exactement vrai
est déformé, c'est-à-dire devient un monstre. De là à affirmer que la
littérature d'imagination ne produit que des monstres, il n'y a pas loin.
Il est vrai que l'œil et l'esprit des hommes
s'accoutument aux monstres, qui, dès lors, cessent d'en être, puisqu'ils ne
sont monstres que par l'étonnement qu'ils excitent en nous.
Donc, pour Zola, la vérité seule peut produire des
œuvres d'art. Il ne faut donc pas imaginer ; il faut observer et décrire
scrupuleusement ce qu'on a vu.
Ajoutons que 1e tempérament particulier de l'écrivain
donnera aux choses qu'il décrira une couleur spéciale, une allure propre, selon
la nature de son esprit. Il a défini ainsi son naturalisme : « La nature
vue à travers un tempérament » ; et cette définition est la plus
claire, la plus parfaite qu'on puisse donner de la littérature en général. Ce
TEMPÉRAMENT est la marque de fabrique ; et le plus ou moins de talent de
l'artiste imprimera une plus ou moins grande originalité aux visions qu'il nous
traduira.
Car la vérité absolue, la vérité sèche, n'existe
pas, personne ne pouvant avoir la prétention d'être un miroir parfait. Nous
possédons tous une tendance d'esprit qui nous porte à voir, tantôt d'une façon,
tantôt d'une autre ; et ce qui semble vérité à celui-ci semblera erreur à
celui-là. Prétendre faire vrai, absolument vrai, n'est qu'une prétention
irréalisable, et l'on peut tout au plus s'engager à reproduire exactement ce
qu'on a vu, tel qu'on l'a vu, à donner les impressions telles qu'on les a
senties, selon les facultés de voir et de sentir, selon l'impressionnabilité
propre que la nature a mise en nous. Toutes ces querelles littéraires sont donc surtout des querelles de tempérament ; et on érige le plus souvent en questions
d'école, en questions de doctrine, les tendances diverses des esprits.
Ainsi Zola, qui bataille avec acharnement en
faveur de la vérité observée, vit très retiré, ne sort jamais, ignore le monde.
Alors que fait-il ? avec deux ou trois notes,
quelques renseignements venus de côtés et d'autres il reconstitue des
personnages, des caractères, il bâtit ses romans. Il imagine enfin, en
suivant le plus près possible la ligne qui lui paraît être celle de la logique,
en côtoyant la vérité autant qu'il le peut.
Mais
fils des romantiques, romantique lui-même dans tous ses
procédés, il porte en lui une tendance au poème, un besoin de grandir, de
grossir, de faire des symboles avec les êtres et les choses. Il sent fort bien
d'ailleurs cette pente de son esprit ; il la
combat sans cesse pour y céder toujours. Ses
enseignements et ses œuvres sont éternellement en désaccord.
Qu'importent, du reste, les doctrines, puisque seules
les œuvres restent ; et ce romancier a produit
d'admirables livres qui gardent quand même, malgré sa volonté, des allures de
chants épiques. Ce sont des poèmes sans poésies voulues, sans les conventions
adoptées par ses prédécesseurs, sans aucune des rengaines poétiques, sans parti
pris, des poèmes où les choses, quelles qu'elles soient, surgissent égales dans
leur réalité, et se reflètent élargies, jamais déformées, répugnantes ou
séduisantes, laides ou belles indifféremment, dans ce miroir grossissant mais
toujours fidèle et probe que l'écrivain porte en lui.
Le Ventre de Paris n'est-il pas le poème
des nourritures ?
L'Assommoir le poème du vin, de l'alcool et des
soûleries ?
Nana n'est-il pas le poème du vice ?
Qu'est donc ceci, sinon de la haute poésie, sinon
l'agrandissement magnifique de la gueuse ?
« Elle
demeurait debout au milieu des richesses entassées de
son hôtel, avec un peuple d'hommes abattus à ses pieds. Comme ces monstres
antiques dont le domaine redouté était couvert d'ossements, elle posait ses
pieds sur des crânes ; et des catastrophes
l'entouraient : la flambée furieuse de Vandeuvres, la mélancolie de
Fourcamont perdu dans les mers de Chine, le désastre de Steiner réduit à vivre
en honnête homme, l'imbécillité satisfaite de La Faloise, et le tragique
effondrement des Muffat, et le blanc cadavre de Georges veillé par Philippe,
sorti la veille de prison. Son œuvre de ruine et de mort était faite ; la mouche envolée de l'ordure des faubourgs,
apportant le ferment des pourritures sociales, avait empoisonné ces hommes,
rien qu'à se poser sur eux. C'était bien, c'était juste ;
elle avait vengé son monde, les gueux et les abandonnés. Et, tandis que dans
une gloire, son sexe montait et rayonnait sur ces victimes étendues, pareil à
un soleil levant qui éclaire un champ de carnage, elle gardait son inconscience
de bête superbe, ignorante de sa besogne, bonne fille toujours. »
Ce qui a déchaîné, par exemple, contre Émile Zola les
ennemis de tous les novateurs, c'est la hardiesse brutale de son style. Il a déchiré, crevé les conventions du
« comme-il-faut » littéraire, passant au travers, ainsi qu'un clown
musculeux dans un cerceau de papier. Il a eu l'audace du mot propre, du mot
cru, revenant en cela aux traditions de la vigoureuse littérature du XVIe
siècle ; et, plein d'un mépris hautain pour les périphrases polies, il
semble s'être approprié le célèbre vers de Boileau :
J'appelle un chat un chat, etc.
Il semble même pousser jusqu'au défi cet amour de la
vérité nue, se complaire dans les descriptions qu'il sait devoir indigner le
lecteur, et le gorger de mots grossiers pour lui apprendre à les digérer, à ne
plus faire le dégoûté.
Son style large, plein d'images, n'est pas sobre et
précis comme celui de Flaubert, ni ciselé et raffiné comme celui de Théophile
Gautier, ni subtilement brisé, trouveur, compliqué, délicatement séduisant
comme celui de Goncourt ; il est surabondant et impétueux comme un fleuve
débordé qui roule de tout.
Né écrivain, doué merveilleusement par la nature, il
n'a point travaillé comme d'aubes à perfectionner jusqu'à l'excès son
instrument. Il s'en sert en dominateur, le conduit et le règle à sa guise, mais
il n'en a jamais tiré ces merveilleuses phrases qu'on trouve en certains
maîtres. Il n'est point un
virtuose de la langue, et il semble même parfois ignorer quelles vibrations
prolongées, quelles sensations presque imperceptibles et exquises, quels
spasmes d'art certaines combinaisons de mots, certaines harmonies de
construction, certains incompréhensibles accords de syllabes produisent au fond
des âmes des raffinés fanatiques, de ceux qui vivent pour le Verbe et ne
comprennent rien en dehors de lui.
Ceux-là sont rares, du reste, très rares, et incompris de tous quand ils parlent de leurs tendresses
pour la phrase. On les traite de fous, on sourit, on hausse les épaules, on proclame : « La langue doit être claire et simple,
rien de plus. »
Il serait inutile de parler musique aux gens qui
n'ont point d'oreille.
Émile
Zola s'adresse au public, au grand public, à tout le public, et
non pas aux seuls raffinés. Il n'a point besoin de toutes ces subtilités ; il écrit clairement, d'un beau style
sonore. Cela suffit.
Que de plaisanteries n'a-t-on point jetées à cet nomme, de plaisanteries grossières et peu variées. Vraiment,
il est facile de faire de la critique littéraire en
comparant éternellement un écrivain à un vidangeur en fonctions, ses amis à des
aides, et ses livres à des dépotoirs. Ce genre de gaieté d'ailleurs
n'émeut guère un convaincu qui sent sa force.
D'où vient cette haine ? Elle a bien des causes.
D'abord la colère des gens troublés dans la tranquillité de leurs admirations,
puis la jalousie de certains confrères, et l'animosité de certains autres qu'il
avait blessés dans ses polémiques, puis enfin l'exaspération de l'hypocrisie
démasquée.
Car il
a dit crûment ce qu'il pensait des hommes, de leurs grimaces et de leurs vices
cachés derrière des apparences de vertus ; mais
la théorie de l'hypocrisie est tellement enracinée chez nous, qu'on permet tout
excepté cela. Soyez tout ce que vous voudrez, faites
tout ce qu'il vous plaira, mais arrangez-vous de façon que nous puissions vous
prendre pour un honnête homme. Au fond, nous vous connaissons bien, mais il
nous suffit
que vous fassiez semblant d'être ce que vous n'êtes pas ; et nous vous saluerons, et nous vous tendrons la
main.
Or Émile Zola a réclamé énergiquement et a pris
sans hésiter la liberté de tout dire, la liberté de raconter ce que chacun
fait. Il n'a point été dupe de la comédie universelle, et ne s'y est pas mêlé.
Il s'est écrié : « Pourquoi mentir ainsi ? Vous ne trompez
personne. Sous
tous ces masques rencontrés tous les visages sont connus. Vous vous faites, en vous croisant,
de fins sourires qui veulent dire : « Je
sais tout » ; vous vous chuchotez à l'oreille les scandales, les
histoires corsées, les dessous sincères de la vie ; mais si quelque
audacieux se met à parler fort, à raconter tranquillement d'une voix haute et
indifférente, tous ces secrets de Polichinelle des mondains, une clameur
s'élève, et des indignations feintes, et des pudeurs de Messaline, et des
susceptibilités de Robert Macaire. -- Eh bien, moi, je vous brave, je serai cet audacieux. » Et il l'a été.
Personne peut-être, dans les lettres, n'a excité plus de
haines qu'Émile Zola. Il a cette gloire de plus de posséder des ennemis
féroces, irréconciliables, qui, à toute occasion, tombent sur lui comme des
forcenés, emploient toutes les armes, tandis que lui les reçoit avec des
délicatesses de sanglier. Ses coups de boutoir sont
légendaires.
Or, si quelquefois les horions qu'il a reçus l'ont un
peu meurtri, que n'a-t-il pas pour se consoler ? Aucun écrivain n'est plus connu, plus répandu aux quatre coins du
monde. Dans les plus petites villes étrangères on trouve ses livres chez tous les libraires, en tous les cabinets de
lecture. Ses adversaires les plus enragés ne contestent plus son talent ; et l'argent dont il a tant manqué entre
maintenant à flots chez lui.
Émile Zola a donc la rare fortune de posséder de
son vivant ce que bien peu arrivent à conquérir : la célébrité et la
richesse. On pourrait compter les artistes sur qui ce bonheur est tombé, tandis
que ceux devenus illustres après leur mort, et dont les œuvres n'ont été payées
à prix d'or qu'à leurs arrière-héritiers, sont innombrables.