| Index | Mots: Alphabétique - Fréquence - Inversions - Longueur - Statistiques | Aide | Bibliothèque IntraText |
| Guy de Maupassant Celles qui osent! IntraText CT - Lecture du Texte |
Celles
qui osent ! Le titre et le volume ont de l'audace, mon cher ami. Je t'ai lu, avant tout le monde,
avec ce plaisir que j'ai toujours à te lire. J'aime ton art subtil, coloré,
odorant, complexe, qui multiplie les sensations et fait vibrer dans les
profondeurs intimes de la pensée un tas de petites cordes dont on ignorait
presque l'existence en soi. De tous tes volumes, celui-là est peut-être celui
où l'on trouve, où l'on savoure le plus complètement tes rares et délicates
qualités d'écrivain. Les choses que tu dis là-dedans m'ont fait faire des
séries de réflexions et je veux, à propos de rien, comme à propos du livre
entier, causer d'amour avec toi, puisqu'il s'agit d'amour et d'amour hardi dans
Celles qui osent.
Tu as développé souvent, au sujet de
l'amour sentimental, qui n'est, en réalité, que l'hypocrisie de l'accouplement,
des théories qui me choquent par leur raffinement même. Je trouve dans ton
dernier volume beaucoup de choses qui me plaisent par leur sincérité. Ce qui
n'empêche que jamais nous ne nous entendrons sur l'amour.
Que cette occupation agréable tienne
une grande place dans la vie des femmes, je le comprends, elles n'ont rien à
faire. Je m'étonne que, dans la vie d'un homme, elle puisse être autre
chose qu'un passe-temps facile à varier, comme une bonne table ou ce qu'on
appelle les sports. Quant à la fidélité, à la constance, quelle folie !
Jamais on ne me fera comprendre que deux femmes ne valent pas mieux qu'une,
trois mieux que deux, et dix mieux que trois. Qu'on revienne à l'une plus souvent qu'aux
autres, c'est naturel, comme il est naturel de manger souvent un plat qu'on
aime. Mais n'en garder qu'une, toujours, me semblerait aussi surprenant et
illogique que si un amateur d'huîtres ne mangeait plus que des huîtres, à tous
les repas, toute l'année.
La fidélité et la constance me
paraissent enlever à l'amour un charme qui est dans la fantaisie et l'imprévu.
Le cœur féminin, par exemple, diffère beaucoup du nôtre, et je comprends
les raisons qu'ont les femmes d'être plus persévérantes que nous dans leurs
tendresses.
Nous autres, nous adorons la femme,
et quand nous en choisissons une passagèrement, c'est un hommage rendu à leur
race entière. On peut idolâtrer les brunes parce qu'elles sont brunes, et aussi
les blondes parce qu'elles sont blondes, l'une pour ses yeux aigus qui vont au
cœur, l'autre pour sa voix qui fait vibrer nos nerfs ; celle-ci pour sa
lèvre rouge, celle-là pour la cambrure de sa taille ; mais comme nous ne
pouvons cueillir, hélas, toutes ces fleurs en même temps, la nature a mis en
nous l'amour, la toquade, le caprice fou, qui nous les fait
désirer à tour de rôle, augmentant ainsi la valeur de chacune à l'heure de
l'affolement.
Or, l'affolement, chez nous,
devrait, me semble-t-il, être limité à la période d'attente. Le désir
satisfait, ayant supprimé l'inconnu, enlève à l'amour sa plus grande valeur.
Chaque femme conquise nous prouve, une
fois de plus, que toutes sont à peu près pareilles entre nos bras. Les idéalistes surtout, qui courent
sans cesse après l'illusion rêvée, ne devraient-ils pas être atterrés au
lendemain de chaque possession ? Nous autres qui demandons moins à
l'amour, nous aurions le droit de lui être plus reconnaissants du peu qu'il
donne aux hommes intelligents et difficiles.
La constance conduit au mariage ou à
la chaîne. Rien dans la vie ne semble plus attristant et plus pénible que ces
liaisons de longue durée.
Le mariage supprime d'un coup, quand
on le prend sérieusement, la possibilité des désirs nouveaux, toutes les
tendresses à venir, la fantaisie du lendemain et tout le charme des rencontres.
Il a, en outre, l'inconvénient odieux de condamner les époux à un
déplorable ordinaire. Car quel est le mari qui oserait prendre avec sa femme
les libertés délicieuses que pratiquent, aussitôt, les amants.
Et c'est là, conviens-en, le plus
grand prix de l'amour, l'audace des baisers. En amour, il faut oser, oser sans cesse. Nous aurions bien peu de
maîtresses agréables si nous n'étions pas plus audacieux que les maris, dans
nos caresses, si nous nous contentions de la plate, monotone et vulgaire
habitude des nuits conjugales.
La femme rêve toujours, elle
rêve de ce qu'elle ignore, de ce qu'elle soupçonne, de ce qu'elle devine. Après
le premier étonnement de la première étreinte, elle se reprend à rêver. Elle a lu, elle lit. A tout instant
des phrases au sens obscur, des plaisanteries chuchotées, des mots inconnus
entendus par hasard lui révèlent l'existence de choses qu'elle ne connaît
point. Si d'aventure, elle pose en tremblant une question à son mari, il prend
aussitôt un air sévère et répond : « Ces choses-là ne te regardent
pas. » Or elle trouve que ces choses la regardent tout autant que les
autres femmes. Quelles choses d'ailleurs ? Il en existe donc ? Des choses
mystérieuses, honteuses, et bonnes, sans doute, puisqu'on en parle tout bas
avec un air excité. Les filles, paraît-il, tiennent leurs amants au moyen de
pratiques obscènes et puissantes.
Quant au mari, qui les connaît bien,
ces choses, il n'ose pas les révéler à sa femme dans le mystère du tête-à-tête
nocturne, parce qu'une femme épousée c'est différent d'une maîtresse,
sacrebleu ! et parce qu'un homme doit respecter SA femme qui est ou qui
sera la mère de SES enfants. Alors comme il ne veut pas renoncer aux
choses qu'il n'ose point faire légitimement, il va chez quelque impure et s'en
donne.
Mais la femme commence à se tenir des
raisonnements d'un bon sens simple et net. - On ne vit pas deux fois. - La vie
est courte. - Une femme, mariée à vingt ans, est mûre à trente et avancée à
quarante. - Or si on ne fait rien, si on ne connaît rien, si on ne jouit de
rien avant cette limite, ce sera fini pour toujours. Les joies conjugales sont épuisées. Elle en est
lasse, écœurée. - Alors - alors - un amant ?... Pourquoi pas ? - Ces
choses, celles qu'on ose dans l'adultère ont peut-être un charme si
grand !
Une fois la pensée, le désir entrés en
sa tête, la chute est proche, très proche.
Elle ose enfin, mais doucement, peu à
peu. Elle a des réserves, des limites. Ceci, oui ; cela, non. Ces
distinctions, une fois le premier pas franchi, sont surprenantes et grotesques,
mais générales. Il semblerait qu'à partir du moment où une femme s'est décidée
à expérimenter l'amour, l'amour défendu, radiné, inventif, elle devrait
toujours demander davantage, toujours vouloir du nouveau, toujours chercher,
toujours attendre des baisers différents, plus aigus. Eh bien, non. La morale,
morale étrange et mal placée, reprend ses droits. Te figures-tu un assassin qui
jugerait plus coupable de tuer un homme avec un couteau qu'avec un
pistolet ? Elles ne les osent pas toutes, les choses charmantes qui
rendent la vie moins morne.
Moi je voudrais, et ce serait de la
bonne pornographie, je voudrais qu'un poète, un vrai poète les chantât
audacieusement, un jour, en des vers hardis et passionnés, ces choses honteuses
qui font rougir les imbéciles. Il ne faudrait là ni gros mots, ni
polissonneries, ni sous-entendus ; mais une suite de petits poèmes simples
et francs, bien sincères.
Te rappelles-tu certains vers, que
nous savourions parfois des vers réputés abominables mais qui sont doux comme
des caresses ?
Tu viens de faire en prose quelque
chose dans ce genre.
Laisse crier les sots, et continue.
Je te serre cordialement les
mains.