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Texte
Voici
la saison charmante des
boulevards ! De mars en juin, c'est le seul coin du monde où on se
sente vivre largement, d'une vie active et flânante, de la vraie vie de Paris.
Un flot d'hommes en chapeaux noirs coule de la Madeleine à la Bastille, et un
bruit continu de voix, pareil au bruit d'un fleuve qui roule, monte se perdre
dans l'air léger du printemps. Mais ce
bruit vague est fait de toutes
les pensées, de toutes les idées qui naissent, passent et disparaissent chaque jour dans Paris. Comme des mouches, les nouvelles bourdonnent au-dessus du courant
des flâneurs ; elles vont,
de l'un à l'autre, s'échappent par les
rues, volent jusqu'aux
bouts lointains de la cité.
Les arbres commencent à s'habiller.
On marche, d'un pas lent, sous la brume verte des feuilles naissantes et on retrouve toutes les figures familières, car les boulevardiers se connaissent
aussi bien que des bourgeois de petites villes.
Tous les jours, aux mêmes endroits, on rencontre les mêmes hommes. Qu'importe
leur nom qu'on ne saura jamais ! On est certain d'apercevoir celui-ci
devant Tortoni, celui-là devant Bignon, cet autre devant l'Américain. On se
dit : « Tiens, en voici un qui vieillit rudement depuis quelque
temps. » Ou bien : « Tiens, pourquoi ce gros monsieur ne
porte-t-il plus sa barbe ? »
Avant nous d'autres hommes faisaient cette promenade
quotidienne le long de cette grande rue où passe la vie de Paris ; et
avant eux, d'autres encore. Et
dans bien longtemps, sans doute, on se promènera toujours en flânant devant les larges
boutiques de la longue avenue.
Écrire l'histoire du boulevard serait écrire
l'histoire de Paris. Chaque maison appelle un souvenir.
Le boulevard est jeune par un bout et vieux par
l'autre.
La Madeleine est son enfance et la Bastille sa
vieillesse. Louis XV avait posé la première pierre de la Madeleine le 3 avril
1764, et l'église, après avoir été dix fois détruite et recommencée, ne fut
terminée que vers 1830.
C'est dans cette maison, à l'angle de la rue Caumartin,
que mourut Mirabeau.
Mirabeau-Tonneau ! Ce gros homme fut le père des politiciens braillards. C'est à lui
que commence ce
règne des avocats dont nous souffrons
toujours. Selon le mot d'un grand écrivain, il
entraîna les multitudes, ébranla, puis soutint un trône, dirigea tout l'avenir
d'un peuple, gouverna les événements à sa fantaisie et changea la fortune de la
France « par la seule vertu d'une gueule retentissante. » Quand sa parole
passait sur les assemblées, elle les courbait comme un vent d'orage, et il remportait des victoires en massacrant ses adversaires avec des mots comme on mitraille avec des boulets.
Plus que Démosthène,
plus que Cicéron, il fut le Rhéteur,
l'homme des batailles oratoires, le lutteur aux forts poumons dont la pensée ne semble
puissante que criée sur les foules,
dont l'esprit n'est dominateur que par la force de l'éloquence. Tout
ce que
ces tribuns laissent d'écrit après eux semble terne
lent et puéril.
C'est devant
ce sonore
et violent orateur que s'ouvrirent pour la première fois
les portes de Sainte-Geneviève
érigée en Panthéon. On l'y coucha à côté de Descartes.
Il était
né un peu plus loin, toujours près du même boulevard, rue de la Chaussée-d'Antin.
Voici
la rue de la Paix. Elle fut rêvée par Louis XVI, exécutée par Napoléon.
Un soir, si nous en croyons un chroniqueur du temps, le
futur empereur, alors chef de bataillon d'artillerie, avait dîné place Vendôme,
chez le général d'Augerville, beau-frère de Berthier, avec plusieurs officiers.
Il proposa, dans la soirée, d'aller à Frascati prendre
des glaces. Tout le monde accepta et l'on partit. Napoléon, qui donnait le bras
à Mme Tallien, s'arrêta quelques secondes pour considérer la grande place sans
monument, et, se tournant vers M. d'Augerville :
« Votre place est nue, mon général ; il y
faudrait un centre, une colonne comme celle de Trajan, ou un tombeau qui
recevrait les cendres des soldats morts pour la patrie. »
Mme d'Augerville approuva :
« Votre idée est bonne, mon cher commandant. Quant
à moi je préférerais la colonne. »
Napoléon se mit à rire.
« Vous l'aurez un jour, madame, quand Berthier et
moi serons généraux. »
L'empereur a tenu parole.
La
Chaussée-d'Antin ! Quels souvenirs tendres et charmants ! C'est le
coin d'amour, dans Paris. C'est de là que nous viennent toutes les anecdotes de
la Régence ; c'est là qu'est née cette fine et divine galanterie, morte,
hélas ! avec le siècle poudré, le siècle des mouches, des éventails et des
paniers.
En ce temps-là, à la place de la Chaussée-d'Antin
d'aujourd'hui, s'étendait un marais, puis, plus loin, le village des
Porcherons, puis, plus loin encore, la ferme de la Grange-Batelière.
Un petit sentier ombreux, le chemin de la Grande Pinte,
traversait ce lieu, et, parti de la porte Gaillon, aboutissait au hameau de
Clichy.
Tout ce quartier, n'était qu'une campagne, voici un
siècle à peine ! Le croirait-on ? Mais une campagne
pleine de petites maisons silencieuses le jour, et qui, la nuit, s'emplissaient de rires, de baisers, de tumulte, avec des bruits de bouteilles
cassées et souvent des cliquetis d'épée.
C'était, pour parler comme en cette époque fleurie, un champ de tendresse où poussaient les baisers. Et les belles dames qui se glissaient, au
soir, par les portes entrouvertes, s'appelaient Mme de Cœuvres, la comtesse
d'Olonne, la maréchale de la Ferté.
Quand une voiture bleue
entrait au galop dans un petit hôtel
où tous les auvents étaient clos, c'est que
le Régent de France allait souper entre Mme de Tencin et la duchesse de Phalaris,
en face du duc de Brissac
et du marquis de Cosse. Plus loin, sur le pont d'Arcans,
on se battait plus souvent qu'on ne fait au Vésinet maintenant. C'est
là que la belle Mme de Lionne et la belle Louison d'Arquin regardaient
ferrailler leurs amants, le comte de Fiesque et M. de Tallard, parce que ni
l'un ni l'autre n'avait voulu céder le pas.
Oui, c'est bien ici une terre d'amour. Quels noms
surgissent ? La Guimard, la Duthé, à qui un roi voulut confier l'éducation
de son fils, et la Dervieux au cœur si large.
Sous le même toit, l'une après l'autre, dormirent la
belle Mme Récamier et la charmante comtesse Lehon. Parmi tant d'autres gloires venues ici, nous trouvons
encore Mesurer et Cagliostro.
La Chaussée-d'Antin est demeurée
la rue élégante et niche, bâtie
sur le sol où s'épanouit cette légère galanterie française, faite d'esprit, de grâce, de tendresse, d'impertinence,
d'amour volage et bien né et de baisers vite oubliés.
Mais voici, moins gaie,
plus sombre, plus sévère, la rue Laffitte.
Nous entrons dans l'histoire grave.
C'est dans
un grand salon austère et
riche, le 28 juillet 1830. Des politiciens délibèrent sous la présidence du banquier Laffitte. Le
sort de la France est indécis. Aucun ne sait, ne prévoit encore les événements
qui vont surgir.
Un homme paraît, venu pour se joindre à eux. Tous se
lèvent, comprenant que la cause de la légitimité est perdue sans retour. Car celui-là
ne se trompe point, et ses évolutions
politiques sont les marques
certaines des revirements
de la fortune royale.
Il s'appelle
M. de Talleyrand.
Bientôt un
parlementaire entre à son tour parlant au nom de
Charles X. On lui répond qu'il n'est
plus temps.
Et le lendemain,
dans le même salon, M. Thiers écrivait une proclamation orléaniste.
Voici
le pavillon de Hanovre. D'où vient ce nom ? D'une ironie populaire. Le duc
de Richelieu le fit construire avec l'argent des rapines qu'il exerça pendant
la guerre de Hanovre, et le peuple cloua ce nom sur la porte du somptueux hôtel.
Voici la maison de Mlle Le Normand.
Au détour de la rue des Tournelles, voici encore la
maison de Ninon de Lenclos.
Elles flottent sur l'histoire
comme des images charmantes,
ces figures de femmes qui conquirent
l'humanité par leur grâce et leur
beauté. Il semble même que
nous ayons pour elles encore un peu d'amour. Qui donc ne lit point avec un certain attendrissement naïf et
sincère les noms de Phryné, de Cléopâtre, de Marion,
de Ninon. Les poètes
les chantent comme des vivantes.
Elles sont
des symboles pour notre cœur. Elles sont les Conquérantes,
parmi les femmes, les Victorieuses.
L'immortelle Ninon n'inspira-t-elle pas à son propre fils une
passion horrible dont il mourut !
Elle était, celle-là, de la race des grandes courtisanes de l'Antiquité chez
qui allaient causer et penser les artistes. Sa mort révèle son âme.
Cette fille, cette prostituée, devinant le génie d'un
jeune homme inconnu, lui laissa sa bibliothèque.
Ce jeune homme s'appelait Arouet de Voltaire.
Qui donc, parmi les honnêtes femmes, a fait quelque
chose de semblable ?
Rue Saint-Martin ! Nous entrons maintenant dans l'histoire héroïque. Ici fut consommée une erreur
judiciaire semblable à celles que
font chaque jour nos tribunaux !
C'est en 1386. Deux gentilshommes
normands, couverts de fer, sont face à face en un champ clos, car pour terminer leur querelle le roi Charles VI a décidé de s'en rapporter au jugement de Dieu.
Jacques Legris est accusé
d'avoir pris par violence
la femme de Jean de Carouge, et il
nie. Ils
se battent longtemps, longtemps. Enfin Jacques Legris est
vaincu, il nie encore. Son rival le tient sous son genou. Il nie
toujours.
Le roi alors le fait pendre. A l'heure de la mort il
n'avoue pas.
Et quelques mois plus tard son innocence est reconnue.
Justice de Dieu et justice
des hommes se valent donc !
Boulevard
du Temple, il y avait
là une petite maison qui n'existe plus. Elle appartint à
l'ouvrier Boule.
Encore une histoire d'amour. Le
grand roi, voulant offrir à sa
bien-aimée Mlle de Fontange
un mobilier vraiment royal,
tous les artisans de France furent
conviés à un concours dont André Boule sortit vainqueur.
La chronique scandaleuse ajoute qu'après avoir meublé l'hôtel
de la favorite avec ces merveilleux objets que créa son génie
inspiré par son amour, il pendit la crémaillère à la barbe du roi Soleil.
Voici encore la maison de Beaumarchais. Et
combien d'autres !
Mais la colonne de Juillet se dresse sur la place de la
Bastille. C'est ici qu'est enterrée la vieille France. C'est ici qu'est née la
France nouvelle !
25 mars 1884
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