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Texte
Je
cherche, dans l'histoire de la littérature française, un écrivain qui ait
daigné écrire l'histoire d'une jeune fille avant les deux maîtres qui viennent
de publier ces deux superbes livres : la Joie de vivre et Chérie.
Comment se fait-il que, presque au même moment, ces
deux romanciers : Edmond de Goncourt, l'homme des psychologies difficiles,
profondes, subtiles, et Émile Zola, l'homme des tableaux vigoureux, des études
hardies et brutales, aient choisi ce même sujet délicat et jusqu'ici.
méprisé : la jeune fille ? Depuis qu'on fait vraiment des
romans en France,
un seul, Paul et Virginie, nous montre un cœur de jeune fille. Mais
c'est là plutôt un poème qu'une étude d'observation, et Virginie nous apparaît
bien plus comme une image que comme un être réel. On voit passer,
semble-t-il, une forme gracieuse, souriante, un peu vague ; on la voit
s'évanouir dans la profondeur poétique d'un bois à côté de la silhouette,
charmante et confuse aussi, d'un jeune homme. Virginie, c'est la jeune fille,
et non pas une jeune fille.
Pourquoi ce mépris persistant jusqu'ici, dans les
lettres françaises, pour l'être secret, encore voilé, mystérieux, qui sera
bientôt la femme ?
Deux raisons, sans doute, avaient arrêté jusqu'ici les
écrivains. Il est fort difficile, presque impossible, de connaître la jeune
fille. Les romanciers
aujourd'hui, procèdent bien plus par observation que par intuition, et, pour
raconter un cœur de jeune fille, il faut au contraire procéder bien plus par
intuition, par divination, que par observation. La jeune fille nous demeure
inconnue parce qu'elle nous est étrangère. Nous la voyons peu, nous ne lui
parlons pas, nous ne pénétrons point ses pensées, ses rêves. Elle vit
d'ailleurs loin du monde, loin de nous, cachée, comme fermée jusqu'à l'heure du
mariage.
Or, descendre en cette âme est d'autant plus difficile
qu'elle s'ignore elle-même, qu'elle n'est point formée, pas encore épanouie,
qu'elle ne peut montrer que les germes, que les ombres des sentiments, des
instincts, des passions, des vertus ou des vices qui se développeront quand
elle sera femme.
M. Octave Feuillet, dans Julia de Trécœur,
dessine cependant une jeune fille. Mais, le procédé tout poétique de cet
éminent romancier ne tenant en rien de l'observation précise, il a pu aborder
ce sujet hardi avec une assurance audacieuse.
Il est fort
différent, en effet, de
créer un type de roman ou d'observer scrupuleusement la vie. Les écrivains de
l'école dont M. Feuillet est un modèle conçoivent un personnage qu'ils veulent
faire séduisant ou odieux suivant leurs idées arrêtées, leur caprice ou leur
désir de plaire. Ils le forment à leur gré au lieu de le subir. Sans
souci absolu de la vérité exacte, de la psychologie inflexible, ils lui font
parcourir des aventures agréables ou terribles avec la seule préoccupation de
séduire le lecteur, de l'attendrir ou de l'égayer. Il leur suffit de rester
dans une vraisemblance aimable et relative, qui ne choque et n'irrite personne,
et qui entretient l'esprit dans un doux état d'émotion. Certains auteurs, comme M. Feuillet, comme
avant lui Jules Sandeau, comme George Sand, montrent un très grand talent dans
cet art d'éveiller la curiosité du lecteur, de soutenir son intérêt et de
gagner son cœur.
Mais les écrivains de l'autre école, ceux dont Flaubert
et les frères de Goncourt furent les maîtres, procèdent autrement. (Je ne parle
pas du grand Balzac, dont la manière, toute d'intuition, était encore fort différente.)
Ceux-là regardent, observent, notent, étudient l'être en toutes ses
manifestations.
Ils sont les esclaves respectueux de la vérité, des
passions et des tempéraments humains. La loi de la vie est leur seule loi. Ils
ne cherchent pas à produire un effet qui pourra émouvoir ou attendrir ;
mais ils cherchent à découvrir le mobile secret et certain des actes, à
soulever le voile de la réalité, à prendre sur le fait la mystérieuse nature. Peu
leur importe de plaire au lecteur, de conquérir ses sympathies ou d'exciter sa
colère par des moyens artificiels, peu leur importe d'indigner, d'irriter, de
bouleverser, de dégoûter, d'ennuyer ou de séduire. Ils ne se préoccupent
point de celui qui les lira ; ils se préoccupent seulement de la sincérité
de leur œuvre. Ils ne sont
point les serviteurs du succès, mais les serviteurs de leur conscience
d'artiste. Si Flaubert avait cherché uniquement la vente et l'applaudissement,
il n'aurait jamais écrit ce navrant et magistral roman de L'Éducation
sentimentale. S'ils avaient eu l'unique désir d'être lus et acclamés, les
frères de Goncourt auraient-ils osé tenter cette sévère et poignante étude de Germinie
Lacerteux ?
Et voilà pourquoi un cœur de jeune fille était un sujet
difficile pour des hommes comme Goncourt et Zola.
Comment découvrir les délicates sensations que la jeune
fille elle-même méconnaît encore, qu'elle ne peut ni expliquer, ni comprendre,
ni analyser, et qu'elle oubliera presque entièrement lorsqu'elle sera devenue
femme ? Comment deviner ces ombres d'idées, ces commencements de passions,
ces germes de sentiments, tout ce confus travail d'un caractère qui se
forme ?
Comment noter les étapes, les phases subtiles de cette
transition ? Comment savoir, en voyant la graine, ce que sera la
plante ?
Car la femme, après l'amour, est aussi différente de la
fillette de la veille que la fleur diffère de la feuille dont elle est sortie.
C'est encore là ce qui, sans doute a retenu jusqu'ici les romanciers précis
devant cette difficile tentative. Écrire la vie d'une jeune fille jusqu'au
mariage, c'est raconter l'histoire d'un être jusqu'au jour où il existe
réellement. C'est vouloir préciser ce qui est indécis, rendre clair ce qui est
obscur, entreprendre une œuvre de déblaiement pour l'interrompre quand elle va
devenir aisée. Que reste-t-il de la jeune fille dans la femme, cinq ans
après ? Si peu qu'on ne le reconnaît plus.
L'homme se développe lentement d'année en année. Chez
la femme, au contraire, cette transformation que fait le mariage est brusque,
complète, surprenante. C'est une révolution dans l'être, une absolue
métamorphose ; et rien souvent ne peut faire prévoir ce que sera, à trente
ans, la petite fille de quinze ans.
Le mariage, cette révélation des secrets de
l'existence, cette manière nouvelle de voir, de comprendre toutes les choses de
la vie, apporte dans l'âme de la fillette un tel bouleversement qu'elle semble
changée en quelques jours. Des germes ignorés d'instincts ou de passions
s'éveillent, tout le tempérament apparaît, les pensées se précisent, l'être
s'affirme, il sort tout d'un coup de son enveloppe d'ignorance et apparaît
comme s'il n'avait pas existé jusque-là.
Edmond
de Concourt a suivi jour par jour, heure par heure, le développement secret
d'une âme d'enfant. Il note avec une étrange pénétration et une minutie
singulière tous les phénomènes inaperçus de ce petit être qui se prépare. Il
sait ses goûts indécis, ses inquiétudes, ses aptitudes, ses amusements, ses
tristesses, tous les sursauts, toutes les surprises de cet esprit en formation.
Il indique le progrès inégal de ses facultés, ses émotions nouvelles de chaque
semaine, de chaque mois, de chaque année, toute la mécanique gentille et
puérile de cette jeune nature en éveil.
Il a pris justement une petite Parisienne, précoce,
maladive, mûre trop tôt, être hâtif, où apparaissent avant l'heure les
penchants de la femme, mêlés avec toutes les innocences de l'enfant.
Point d'intrigue. Ce n'est pas un roman, c'est
le tableau d'une âme de fillette. On la voit, cette jeune âme, vivre, s'agiter, grandir, s'affirmer dans
ce jeune corps dont on suit de même le développement prématuré, ou les grâces,
les formes précises de la future coquette se montrent déjà dans la gamine.
C'est bien là un livre d'analyse définitif, plus
charmant, plus empoignant, que s'il contenait des aventures et des péripéties
amoureuses.
Et la langue si subtile, si raffinée, si pénétrante du
maître, descend avec des ruses, des souplesses, des gentillesses délicieuses
dans tous les secrets de cette mignonne créature, suit tous les détours de
cette frêle pensée grandissante. Une joie souriante vous envahit devant le
spectacle si clair et si délicat de cette petite fille qui montre à vous, tout
nu, son petit cœur.
Tout autre est l'œuvre de Zola. C'est aux champs que le
puissant romancier fait grandir sa jeune fille, âme simple et droite, ignorant
les détours et les subtilités. Il a pris un être généreux, qui va
souffrir de la vie. Celle-là, c'est bien cette fleur naturelle et charmante qui
est la jeune fille et qui sera la femme. Née pour les autres, comme il dit,
ayant en germe les saintes vertus féminines : le dévouement, la bonté, la
compassion ; elle se sacrifie toujours, avec joie, sans regret, avec une
confiance naïve, heureuse d'offrir, de donner tout ce qu'elle a, d'accomplir
cette mission d'abnégation pour laquelle elle semble créée.
Puis l'écrivain élargit son image, agrandit sa donnée.
L'histoire de cette jeune fille devient l'histoire de notre race entière,
histoire sinistre, palpitante, humble et magnifique, faite de rêves, de
souffrances, d'espoirs et de désespoirs, de honte et de grandeur, d'infamie et
de désintéressement, de constante misère et de constante illusion.
Dans l'ironie amère de ce livre La Joie de vivre,
Émile Zola a fait entrer une prodigieuse somme d'humanité. Parmi ses plus
remarquables romans, il en a peu écrit qui aient autant de grandeur que
l'histoire de cette simple famille bourgeoise dont les drames médiocres et
terribles ont pour décor superbe la mer, la mer féroce comme la vie, comme elle
impitoyable, comme elle infatigable, et qui ronge lentement un pauvre village
de pêcheurs bâti dans un repli de falaise.
Et sur
le livre entier plane, oiseau noir aux ailes étendues, la mort.
Et Chérie, le roman de Goncourt, finit aussi par
la mort. Comme si, sous le désenchantement qui grandit, sous la certitude, qui
s'affirme chaque jour davantage dans les esprits, de l'éternelle misère de
l'être, tous, les romanciers et les poètes, ne regardaient maintenant que le
terme fatal et si prompt, en ne considérant plus que comme des accidents
accessoires les aventures, amours, chagrins, espérances, songes et bonheurs qui
font la vie, et qui nous menaient jusqu'ici, les yeux fermés, à la mort.
27 avril 1884
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