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Texte
Toute
la physionomie d'un peuple consiste surtout dans ses qualités
et ses défauts héréditaires. Et ses défauts sont souvent
aussi charmants que ses qualités.
En France,
quelques-unes de nos grâces originelles ont persisté jusqu'à
nous mais aussi quelques-unes ont disparu, des plus typiques et des plus aimables.
Les principaux signes du caractère français sont
l'esprit, la mobilité, l'insouciance ; - une certaine exaltation mêlée de
scepticisme, de la générosité atténuée par de l'ironie, la bravoure et la
galanterie.
Quoi qu'on dise, on a encore de l'esprit chez nous, de
l'esprit alerte, bien né, joyeux, bon enfant. Cette terre du vin sera toujours
la terre de l'Esprit.
Il est cependant certain que l'avènement de la
Démocratie a modifié notre manière de rire.
La gravité pontifiante des lourdauds qui pérorent au
Palais Bourbon a certes une influence néfaste sur la rate du bourgeois
français. Pourtant les hommes
d'esprit ne manquent point dans le parti républicain. Faut-il citer ces maîtres : Rochefort, Scholl,
Chapron, About ? Mais ceux-là n'ont rien
de commun avec les pesants
doctrinaires de la Chambre et avec les sinistres braillards que Jean Béraud a si véridiquement portraiturés dans son tableau du présent Salon.
De la mobilité, nous en avons toujours.
N'en disons point trop de
mal. C'est cette qualité qui diversifie si allégrement nos mœurs et nos
institutions. Elle fait ressembler notre pays à un surprenant roman d'aventures dont la suite à demain est
toujours pleine d'imprévu, de drame et de comédie, de choses terribles ou grotesques. Qu'on se fâche et qu'on s'indigne, suivant les opinions qu'on a, il est bien
certain que nulle histoire
au monde n'est plus amusante et plus mouvementée que la nôtre.
Au point de vue de l'Art pur - et pourquoi n'admettrait-on pas ce point de vue spécial et désintéressé en politique comme en littérature ? - elle demeure sans rivale. Quoi de plus
curieux et de plus surprenant
que les événements accomplis seulement depuis un siècle ?
Que verrons-nous
demain ? Cette attente de l'imprévu n'est-elle pas, au fond, charmante ?
Tout est possible chez nous,
même les plus invraisemblables
drôleries et les plus tragiques
aventures.
De quoi nous étonnerions-nous ? Quand un
pays a eu des Jeanne d'Arc et des Napoléon, il peut être considéré comme un sol
miraculeux.
Et n'est-ce pas, en effet, un miracle du caractère français
de voir le Conseil municipal de Paris devenu tout à coup presque
réactionnaire ?
Sommes-nous
toujours insouciants, exaltés et sceptiques, généreux et ironiques, aventureux et braves ? Oui,
certes, on le peut affirmer, sans qu'il
soit nécessaire de le prouver.
Sont-ce là
des qualités ou des défauts ? Qu'importe ! Ce sont, en tout cas, les signes héréditaires du tempérament français.
Mais nous avons
perdu la plus charmante de nos alités : la galanterie.
Nous étions
le seul peuple qui aimât vraiment les femmes ou plutôt qui sût
les aimer, comme elles doivent être aimées,
avec légèreté, avec grâce,
avec esprit, avec tendresse, et avec respect. La galanterie était une qualité toute
française, uniquement française, nationale.
Regardons autour
de nous.
Les Anglais sont passionnés, sensuels et commerçants en amour.
A la fin de toute aventure il faut épouser ou payer.
Les Allemands placent la femme dans un nuage, rêvent et soupirent, débitent des choses sentimentales avec une lourde exaltation, mangent du porc, des saucisses et de la choucroute, et boivent des tonneaux de bière en soupirant des fadeurs.
L'Espagnol est ardent, pratique ; l'Italien
lui ressemble ; les peuples du Nord sont poétiques ; le Russe est brutal.
Que faut-il entendre par la galanterie ?
C'est l'art d'être discrètement amoureux de toutes les
femmes, de faire croire à chacune qu'on la préfère aux autres, sans laisser
deviner à toutes celle qu'on préfère, en vérité.
C'est la galanterie qui rendait charmants les salons, charmantes
les mœurs, et charmants les
hommes d'autrefois. Les
femmes aujourd'hui sont
pour nous des étrangères,
des dames, des êtres parés dont nous ne
nous soucions guère, à moins
d'être amoureux d'une d'elles. Nous ne
leur parlons que pour leur raconter
les faits du jour ou les scandales de la nuit, nous avons oublié
notre métier d'hommes.
Mais celui qui garde au cœur la flamme galante
dit dernier siècle aime les femmes d'une tendresse pro fonde, douce, émue, et alerte
en même temps. Il aime tout ce qui est d'elles, tout ce qui vient d'elles,
tout ce qu'elles sont, et tout ce qu'elles font. Il aime leurs toilettes, leurs bibelots, leurs parures, leurs ruses, leurs naïvetés, leurs perfidies, leurs mensonges et leurs gentillesses. Il les aime toutes, les riches comme les pauvres, les jeunes comme les vieilles, les jolies, les laides, les brunes, les blondes,
les grasses, les maigres. Il se sent à son aise près
d'elles, au milieu d'elles.
Il y demeurait indéfiniment,
sans fatigue, sans ennui, heureux de leur seule présence.
Il sait, dès
les premiers mots, par un regard, par un sourire, leur montrer
qu'il les aime, éveiller leur attention, aiguillonner leur désir de plaire, leur faire déployer pour lui toutes leurs
séductions. Entre elles et lui s'établit
aussitôt une sympathie vive, une camaraderie d'instinct, comme une parenté de caractère et de nature.
Il sait leur
dire ce qui leur plaît, leur faire comprendre ce qu'il
pense, leur montrer sans les choquer jamais, sans jamais froisser leur frêle
et mobile pudeur, un désir discret et vif, toujours éveillé dans ses yeux,
toujours frémissant sur sa bouche,
toujours allumé dans ses veines.
Il est leur ami et leur esclave, le serviteur de leurs caprices et
l'admirateur de leur personne. Il
est prêt à leur appel, à
les aider, à les défendre comme des alliés secrets. Il aimerait se dévouer pour elles, pour celles qu'il connaît
un peu, pour celles qu'il ne connaît
pas, pour celles qu'il n'a jamais vues.
Il ne leur demande rien qu'un peu de gentille
affection, un peu de confiance ou un peu d'intérêt, un peu de bonne grâce ou
même de perfide malice.
Il aime, dans la rue, la femme qui passe et dont le
regard le frôle. Il aime la fillette en cheveux qui va, un nœud bleu sur la
tête, une fleur sur le sein, l'œil timide ou hardi, d'un pas lent ou pressé, à
travers la foule des trottoirs. Il aime les inconnues coudoyées, la petite
marchande qui rêve sur sa porte, la belle nonchalante étendue dans sa voiture
découverte.
Dès qu'il se trouve en face d'une femme il a le cœur
ému et l'esprit en éveil. Il pense à elle, parle pour elle, tâche de lui plaire
et de lui faire comprendre qu'elle lui plaît. Il a des tendresses qui lui
viennent aux lèvres, des caresses dans le regard, une envie de lui baiser la
main, de toucher l'étoffe de sa robe. Pour lui, les femmes parent le monde et
rendent séduisante la vie.
Il aime s'asseoir à leurs pieds pour le seul plaisir d
être là ; il aime rencontrer leur œil, rien que pour y chercher leur
pensée fuyante et voilée ; il aime écouter leur voix uniquement parce que
c'est une voix de femme.
Il
n'en est plus guère, aujourd'hui, de ces hommes ! Aussi ne sait-on
que faire pour occuper les longues soirées mondaines. On essaye de la comédie, on pose en
tableaux vivants, on fait résonner
des instruments à cordes et
des instruments à vent que personne n'écoute. Quand
un homme se trouve, par hasard, à côté d'une femme qui lui est étrangère, il
s'ennuie et ne sait que lui dire, et n'essaye point de la séduire ni de
l'inciter à lui plaire. Il a l'œil muet comme la bouche, le cœur endormi comme
l'esprit ; il demeure lourd et las d'une conversation languissante, qui ne
se changera point en causerie et ne deviendra pas galante.
Car la galanterie est morte.
Pourquoi ? Comment ? Qui le sait ?
Est-elle un privilège des sociétés aristocratiques ? Ou a-t-elle disparu
parce que le tempérament français a changé ? Qui le dira ?
Elle est partie avec la politesse, la vieille politesse
cérémonieuse et la courtoisie bien née. Aujourd'hui nous saluons à l'anglaise
et nous traitons les femmes
à l'américaine ! C'est tant pis
pour nous, et peut-être aussi pour elles.
27 mai 1884
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