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Texte
Autant d'hommes, autant de manières de comprendre et de regarder la vie.
Les uns ne font que voir,
à la façon des animaux. Les faits, les choses, les visages, les événements
semblent ne se refléter que dans
leurs yeux, sans produire de répercussion dans l'intelligence, sans éveiller cette suite infinie de raisonnements, d'idées enchaînées, de réflexions, de déductions qui se prolonge indéfiniment comme les vibrations d'un son, ou
les ondes dans l'eau où vient
de tomber une pierre.
Les autres, au contraire, s'acharnent à pénétrer
toujours le mystérieux mécanisme des motifs et des déterminations.
Quand une
fois l'esprit se met à chercher le secret des causes, il s'enfonce,
il s'égare, se perd souvent dans
l'obscur et inextricable labyrinthe
des phénomènes psychologiques
et physiologiques.
Depuis tant
de siècles que le monde existe et
qu'on (observe, c'est à peine si
les esprits les plus pénétrants
ont pu saisir
quelques-uns des secrets cachés
dans l'homme et autour de l'homme. Ceux qui sont autour
de nous, d'ailleurs, nous échapperont toujours en grande partie, car, ainsi que l'a dit
Gustave Flaubert dans Bouvard et Pécuchet : « La science est faite suivant les données fournies par un coin de l'étendue. Peut-être ne convient-elle pas à tout le reste qu'on ignore, qui est
beaucoup plus grand et qu'on ne
peut découvrir. »
Mais la recherche
des seuls phénomènes psychologiques a préoccupé de
tout temps les chercheurs. Jadis les philosophes avaient le monopole
de ces études, qu'ils exposaient en des livres graves. Aujourd'hui,
ce sont surtout
les romanciers observateurs
qui s'efforcent de pénétrer
et d'expliquer l'obscur
travail des volontés, le profond
mystère des réflexions inconscientes, les déterminants tantôt plus instinctifs que raisonnés, et tantôt plus raisonnés qu'instinctifs ;
d'indiquer la limite insaisissable où le vouloir réfléchi se mêle, pour ainsi dire, à une sorte
de vouloir matériel sensuel, à un vouloir
animal ; de noter les actions de l'un sur l'autre,
etc. Un des hommes dont je vais m'occuper
tout à l'heure, M. Paul Bourget, dit à
la première page de sa remarquable
nouvelle, L'Irréparable : « Par-dessous l'existence intellectuelle et sentimentale dont nous avons
conscience, et dont nous endossons la responsabilité probablement illusoire, tout un domaine s'étend, obscur et changeant, qui est cependant celui
de notre vie inconsciente. »
C'est ce domaine mystérieux qu'explorent aujourd'hui les romanciers, avec
des méthodes très différentes.
Les uns, qui sont purement des objectifs, au lieu de mettre
à jour la psychologie des personnages en des dissertations explicatives,
la font simplement apparaître
par leurs actes. Les dedans
se trouvent ainsi dévoilés par les dehors, sans aucune argumentation psychologique.
Les autres, comme M. Paul Bourget, font pour ainsi dire la géographie morale
des gens qu'ils présentent au lecteur et ils entrent
jusqu'au profond de leur âme pour dévoiler
les mobiles de leurs actions. On pourrait
appeler ceux-ci des métaphysiciens, et ceux-là des metteurs en scène.
Mais il faut encore distinguer parmi les romanciers deux grandes tendances générales. L'une qui pousse les analystes à simplifier l'âme humaine observée ; à faire, en quelque sorte, la somme des nuances de même nature
pour frapper le lecteur par
un trait typique, par une
note unique et caractéristique ; l'autre qui les détermine au
contraire à saisir et à montrer une
à une les plus vagues, les plus fugitives sensations de la pensée, les plus obscures évolutions
de la volonté, à ne négliger aucun
détail d'aucune nature, aucune nuance d'aucune sorte.
Ces derniers auraient
donc, au contraire, une propension à compliquer.
On les pourrait appeler
les subtils.
Dans les œuvres
des premiers la vie apparaît par images comme dans la réalité.
Les visions passent devant
les yeux du lecteur, éveillant en lui plus ou moins d'attention,
plus ou moins de réflexion ;
il en tire, suivant Le degré de son intelligence, des conclusions plus ou moins profondes,
et des déductions plus ou moins étendues. Il peut, à
son gré, s'il n'est doué d'aucun
esprit de pénétration, se contenter
de regarder se dérouler l'aventure et agir les personnages comme il regarderait un accident et des
passants dans la rue. Les subtils, au contraire, forcent
les lecteurs à un travail de pensée délicieux pour les uns et pénible pour les autres. Il faut, pour suivre toutes les finesses de leurs aperçus et les arguties de leurs remarques, demeurer toujours en éveil, toujours au guet ; on accomplit à leur suite un voyage d'exploration dans le cerveau humain ; il faut un effort constant d'attention et d'intelligence
pour marcher derrière eux, dans
ce dédale.
Parmi les écrivains
classés dès aujourd'hui comme des maîtres (je ne
parle que des observateurs artistes), Flaubert représente
parfaitement le type du romancier
essentiellement objectif, tandis que les frères de Goncourt sont des subtils.
Parmi les écrivains
actuellement en plein labeur et en plein
talent, deux hommes nous montrent, avec des qualités très différentes,
des manières de voir et d'écrire très opposées,
et une valeur tout à fait supérieure, deux types très différents-de subtils.
Ce sont
MM. Catulle Mendès et Paul Bourget.
CATULLE
MENDÈS
Chez lui, tout est subtil
et tout est séduisant. C'est
un poète charmant, un poète même en prose.
Il n'a qu'un souci médiocre de la réalité, et se
contente de demeurer dans le possible, par suite, sans doute, de cette
certitude que « tout arrive ».
Je veux dire par là qu'au lieu de chercher à frapper
l'esprit par la vraisemblance éclatante, indéniable, des caractères et des
faits, ce que veulent obtenir les réalistes en négligeant les vérités
exceptionnelles pour ne choisir que les vérités constantes, il aime, il préfère
les personnages qui ont un grain d'anormal, et les sujets où se mêle un peu
d'étrange. Sa fantaisie charmante, imprévue et bizarre se plaît hors la règle
commune. Elle
évoque des êtres capricieux, délicats, pervers, toujours subtils, toujours compliqués, toujours intéressants par le mystère, souvent criminel, de leur âme.
Il a bien
fait ressortir toutes les ressources surprenantes de son exquis talent dans cette série de singuliers portraits qu'il intitula les Monstres parisiens.
Il vient
de publier deux volumes où il montre
sous deux faces nouvelles ses admirables
qualités d'observateur indépendant et fantaisiste. L'un de ces deux
livres est
fortement osé, il s'appelle Les Boudoirs de Verre. L'autre, non moins délicat et
rusé, mais plus honnête, a pour titre Les Jeunes
Filles.
Dans l'un et dans l'autre apparaît cette
subtilité alerte, pénétrante, si artiste, si personnelle qui est la marque de
son talent, qui fait de Catulle Mendès un maître curieux ne ressemblant à
personne, ne pouvant être classé dans aucune école, ni comparé à aucun
écrivain.
Son style fin, agile, malin, sournois a des hardiesses secrètes, des hardiesses jésuitiques que personne ne tenterait. Sa pensée
masquée et merveilleusement
servie par l'incomparable
artifice de cette langue, ne
recule devant rien et si on poursuivait
les écrivains, aucun magistrat ne pourrait
relever un outrage à la
morale dans ces contes d'une corruption sans pareille, mais d'une telle adresse
de phrase qu'ils braveraient
les plus adroits inquisiteurs.
PAUL BOURGET
Il vient de publier un très remarquable volume, L'Irréparable,
qui donne bien la note de ce penseur, de cet observateur profond et
mélancolique.
Celui-là est surtout un délicat, un effarouché devant
les brutalités de la vie, un vibrant et un spleenétique à la manière anglaise.
Tout préoccupé des phénomènes mystérieux de l'âme, il
les suit avec une subtilité sérieuse et les exprime en une langue précise, un
peu philosophique, mais qui dévoile merveilleusement toutes les obscures
évolutions de la pensée et de la volonté chez l'être humain.
C'est sur les femmes que s'exerce le plus volontiers son
analyse pénétrante et bienveillante, car on sent qu'il aime les femmes d'un amour infini
et désintéressé. Il les connaît,
les raconte, les montre
avec une étonnante sûreté de vue, et la délicatesse presque exagérée de sa pensée apparaît à tout instant, soit qu'il parle des hommes qui veulent seulement avoir des
femmes, verbe brutal qui décèle
bien la secrète brutalité de ces sortes de rapports cruels entre les sexes, qu'on appelle pourtant du beau nom
« d'amour », soit qu'il
analyse un de ses personnages
qu'il montre atteint d'une maladie
étrange bien moderne, observée et exprimée par lui avec une rare perspicacité :
« Il était malade d'un
excès de subtilité, toujours à la recherche
de la nuance rare, et, quoique supérieurement
intelligent, il ne devait jamais atteindre
à cette large et franche conception de l'art qui produit les œuvres géniales. »
Il dit ailleurs (c'est une femme qui
parle) : « J'étais toute jeune alors, je n'avais pas acquis cette
indulgence que donne le sentiment de l'inachevé de la vie... »
Quoi
de plus juste, de plus saisissant
et de plus aigu que ces observations qui tombent de sa plume, au cours du récit, de page en page ? Il semble qu'il porte
une lampe, une petite lampe vive et mystérieuse comme celle des mineurs et
qu'il éclaire, d'une rapide lumière, par une ligne, par un mot, à mesure qu'il
fait agir un personnage, le fond secret de sa pensée. Et il donne en même
temps, lui aussi, d'une façon discrète et un peu triste, son avis sur les
choses et les hommes. Il laisse apparaître sans cesse ses déductions, ne
laissant pas au lecteur le choix et la liberté, soit de conclure dans un sens
ou dans l'autre, soit de ne point conclure du tout.
Paul Bourget qui avait pris, comme poète
et comme critique, une place éminente parmi les écrivains de ce temps, vient de se placer aussi au premier rang des romanciers
observateurs, psychologues
et artistes.
3 juin 1884
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