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Texte
Voici que le
divorce entre dans la loi, à la grande joie d'une infinité de ménages ;
mais ce qui va être particulièrement intéressant, c'est de le voir entrer dans
les mœurs.
Il entre dans la loi, tant mieux. Il était vraiment peu
logique que cette loi, qui ne permet pas à un homme de prononcer des vœux
religieux, qui ne lui permet point de prendre vis-à-vis de lui-même, un
engagement aussi long que son existence, trouvât au contraire juste et sage et
naturel de le lier jusqu'à sa mort à un autre être, de l'ensaquer dans le
mariage, de le river au boulet de l'amour à perpétuité et de l'accouplement à
vie.
Cette obligation de la fidélité, ordonnée par le maire,
dont on tenait compte d'ailleurs autant que de la défense de marcher sur les
gazons du Bois de Boulogne, va devenir, sinon plus respectée, du moins plus
respectable, par cela même qu'on pourra s'affranchir légalement de cette
contrainte, au moyen de quelques voies de fait.
Étant donné que la loi humaine est destinée à
contrarier nos instincts qui constituent la loi naturelle, il est bien juste
qu'on laisse, entre les articles coercitifs, entre les textes rédigés pour
réprimer nos gaietés, pour contraindre nos penchants, pour modérer nos goûts,
pour restreindre nos libertés, quelques échappatoires de compensation ou de
consolation. Le divorce sera un des plus appréciés parmi ces articles de
consolation.
Chez
nous d'ailleurs, on tombe dans le mariage comme dans un
puits sans garde-fou. Il semble équitable qu'on jette
au moins dedans une corde à nœuds pour permettre aux imprudents, aux naïfs et
aux imbéciles de s'en tirer.
Alors qu'il est si difficile
d'assortir deux chevaux pour un attelage, on vous assortit deux êtres à
l'aveuglette, au petit bonheur, pour le plus grand malheur de l'un et de
l'autre. Chez les peuples nos voisins, on tolère des épreuves préliminaires,
des expériences de caractère et de vie commune au moyen de voyages d'essai, de
flirtations et de familiarités limitées qui peuvent être suffisamment
révélatrices sans devenir des acomptes. On respire la
fleur sans la cueillir.
Chez nous, rien. On se regarde
une ou deux fois en présence des parents et des
grands-parents. C'est tout juste si on peut s'assurer de la rectitude des yeux
et de la taille ; on ne s'apercevrait certes pas d'un défaut de
prononciation, car on échange à peine les paroles nécessaires pour se
convaincre que la jeune fille n'est pas muette, mais on ne découvrirait point
qu'elle est bègue. Quant à toutes les autres accordantes indispensables pour
vivre ensemble sous le même édredon, on les néglige.
Et le prêtre et le maire vous déclarent
enchaînés l'un à l'autre jusqu'à la mort, jusqu'à la mort désirée de celui qui
délivrera son compagnon de misère. Voilà.
Donc, le divorce a du bon ; et
pour beaucoup d'autres raisons encore qui ont été énumérées à satiété depuis
que l'honorable M. Naquet est parti en guerre contre le mariage indissoluble, à
la façon du chevalier Don Quichotte, le plus noble, le plus généreux et le plus
désintéressé des hommes. Mais il va être tout à fait curieux d'observer quelle
sera l'influence de cette ressource sur les mœurs, sur la littérature et sur le
théâtre en particulier.
La
littérature et les mœurs ont toujours marché de front.
A l'époque où on écrivait Manon Lescaut, Thémidore ou Le
Sopha, la morale française n'était point la même qu'à l'époque d'Antony.
Il suffirait aujourd'hui de lire le roman si remarquable et bien typique
d'Alphonse Daudet, Sapho, pour comprendre que nous ne ressemblons guère
aux hommes de 1830. Cependant, autrefois comme maintenant, c'est principalement dans
l'adultère qu'ont travaillé les écrivains. L'impossibilité de rompre le lien conjugal a
fourni à l'imagination rusée des auteurs une foule de situations, de péripéties
et de dénouements. L'art dramatique surtout
doit une vive reconnaissance aux articles du Code civil qui ligaturaient si
bien les époux.
Que va-t-il advenir de la situation nouvelle ?
Changera-t-elle l'optique littéraire ?
Mais d'abord il faut qu'elle déplace définitivement le
point d'honneur marital.
Avec les unions indissolubles, l'époux trompé, se
jugeant déshonoré, se trouvait contraint ou de tuer, moyen odieux, ou de fermer
les yeux, complaisance indigne et lâche, ou de pardonner, compromis ridicule
peu fait pour rendre facile la vie commune par la suite.
Aujourd'hui, il lui suffira de battre sérieusement sa
femme pour créer un cas de divorce, et s'en faire débarrasser par la loi.
Mais
les drames de la vie conjugale ainsi simplifiés, il se
peut que les auteurs dramatiques se trouvent maintenant tout à fait à court de
dénouements. Ils seront donc forcés de s'ingénier,
d'inventer des combinaisons adroites ou tragiques, de diversifier par des
procédés astucieux, de mouvementer cette fin d'acte monotone et plate du
divorce prononcé.
Ils trouveront d'ailleurs
mille moyens encore inattendus dans la présence et l'intervention des enfants. Et
la Justice divine apparaîtra par la voix d'un mioche de dix ans qui maudira son
père ou sa mère suivant l'origine des torts.
En somme, le premier résultat du divorce sur les
Lettres va être de diminuer considérablement la mortalité dans les livres et
sur les planches, car les auteurs pouvant se débarrasser facilement, par un
moyen aussi simple, de personnages gênants pour conduire le héros à d'autres
aventures, négligeront de plus en plus le vieux procédé tragique du suicide ou
de l'assassinat.
Ils
auront toujours, d'ailleurs, la grande et éternelle ressource de la jalousie,
car Othello n'a rien de commun avec George Dandin.
A ce point de
vue même, le divorce ouvrira un horizon nouveau ;
il va éveiller dans les cœurs une jalousie encore ignorée, la jalousie du
passé.
Nous apportons dans les affaires du cœur une manière de
voir très spéciale, déterminée par la tradition et par
le tempérament français.
Quand nous nous décidons à nous marier, après avoir pas
mal roulé, suivant l'expression consacrée, nous n'admettons pas que la jeune
fille choisie par nous puisse avoir le plus léger soupçon du système organique
de la vie. Elle doit être tellement ignorante, innocente et
naïve, que ces trois qualités ne pourraient se trouver réunies, poussées à ce
point, que grâce à une extrême bêtise. Nous tolérons la
bêtise de notre fiancée, nous la déclarons même adorable, mais nous nous
révoltons absolument au plus léger doute sur son parfait aveuglement.
Nous n'admettons même pas qu'une simple amourette ait
traversé son cœur avant notre apparition ; et la pensée qu'un cousin a pu
troubler ses rêves, la croyance qu'un autre homme a dû l'épouser, l'aventure
chuchotes d'un mariage manqué pour des raisons inconnues, souvent pour des
raisons de dot, nous la fait considérer comme défraîchie, comme avariée, comme
dépréciée.
Or, si nous ne tolérons pas qu'une jeune fille ait été
même effleurée par le désir d'un autre homme, comment consentirions-nous à
prendre une femme notoirement entamée par un précédent possesseur en titre ?
Et les veuves, dira-t-on ?
Le cas est différent. Le
prédécesseur n'existe plus. Et puis la veuve
n'est-elle pas un peu considérée chez nous comme un objet d'occasion. Les veuves épousent en général des veufs, des vieux militaires
éclopés, des célibataires goutteux, tous les débris de la race mâle.
Il se peut donc que la femme divorcée perde
beaucoup de sa valeur à nos yeux, de sa valeur commerciale.
Enfin, admettons que ce préjugé, assez vif dans les
premiers temps, s'efface par la suite, comme tous les préjugés, quelle sera
l'attitude du second mari s'il est d'un tempérament jaloux ?
Shakespeare, dans Othello, n'a pas dit toute la
jalousie. Elle est tantôt sourde et tantôt brutale ; tantôt elle attaque
le cœur d'un choc impétueux, tantôt elle glisse, elle rampe, elle ronge, elle a
des ruses, des perfidies, des dessous.
Comme il souffre, l'homme jaloux ! celui que la
jalousie travaille incessamment, comme un mal secret, un mal honteux et
dévorant.
Dans le mariage tel qu'il existe, la jalousie peut prendre deux formes.
Tantôt l'homme, le possesseur légal, n'est jaloux que
du fait, de l'adultère possible, ou même des attentions physiques des hommes,
de leur galanterie, de leurs compliments, de leurs regards, de leurs intentions
apparentes.
Mais tantôt il est jaloux de l'âme même de sa
femme, et celui-là endure un supplice abominable.
Sa femme, il la guette sans cesse, inquiet de tout, de
ses gestes, de ses paroles, de ses regards.
Oh ! ne pas savoir ! Aimer et suspecter
toujours ! Être le maître de par la loi, le maître violent de ce corps, et
ne jamais savoir quelle pensée se cache derrière ces yeux clairs ! Il la
serre dans ses bras, il ne la tient jamais. Sait-il où est son désir, où va son caprice ?
La voilà, si prés de lui, si loin
peut-être ? Elle sourit ! A qui ? à lui ou à un rêve, à un autre
qu'il ne connaît pas, qu'il ne voit point, qu'elle appelle de toute sa
tendresse, à qui elle se donne sous les baisers conjugaux ?
Oh !
misère ! ne jamais
pouvoir pénétrer dans cet esprit, tenir, sentir, serrer cette chair et jamais
cette âme ! Songer que sa bouche peut mentir, que son abandon peut mentir,
que ses caresses peuvent mentir, qu'il n'aura jamais autre chose que l'illusion
physique et vaine de la possession ; et qu'elle
peut, avec sa grâce séduisante, le tromper tant qu'il lui plaît dans le secret
impénétrable de son cœur ?
Que lui importe même la chasteté du corps ;
ce qu'il veut, c'est le consentement ravi de son désir ! L'a-t-il eu
jamais ? L'aura-t-il jamais ?
Il connaît cette torture atroce du soupçon incessant
qui harcèle, s'évanouit une seconde, revient plus vif, qui cherche des preuves,
tend des pièges, et toujours, toujours, épie la pensée, la seule pensée. Il a
sans cesse cette odieuse sensation d'être trompé, non par le fait, mais par
l'âme.
C'est au torturé de cette nature que le divorce réserve
d'indicibles angoisses. Que fera-t-il, cet homme, s'il a pris pour compagne
intime de tous les instants une femme qu'un autre a déjà possédée ?
Un amant a le droit de se dire : « Cette
femme est bien à moi, puisqu'elle s'est donnée librement, bravant tous les
risques et tous les enseignements de la morale. »
Mais le mari, celui qu'on a choisi peut-être pour des
raisons pratiques, pour un nom, pour sa fortune, pour d'autres motifs encore,
par fatigue, par dépit, a le droit aussi de toujours douter que sa femme lui
appartienne dans le secret de son cœur.
Or, si cette femme a déjà appartenu à un autre, quelle
forme prendra la jalousie chez lui, et comment naîtra-t-elle ? C'est ici que l'art dramatique
découvrira une Californie de situations nullement soupçonnées jusqu'à ce jour. Nous en pouvons, à première vue, noter plusieurs,
les unes comiques, les autres tragiques.
Les deux nouveaux mariés sont
tranquillement assis au coin du feu. Ils
parlent de la pluie et du beau temps. Elle dit :
« Duhamel, mon premier mari, avait un cor qui le tracassait beaucoup les
soirs d'orage. »
Le nouvel époux devient sombre, un premier
frisson le parcourt, ce qui le fait rêver à d'autres choses, etc.
Une
femme rusée et méchante pourra sans cesse établir tout
haut des comparaisons morales ou physiques tout à fait désobligeantes pour le
second époux. Ce moyen scénique sera certainement souvent
employé.
Certains maris seront obsédés par le souvenir du
premier et ne cesseront de questionner leur femme, jour et nuit, sur ce qu'il
faisait, sur ce qu'il disait, sur ce qu'il pensait, sur toute sa manière d'agir
et de se comporter dans toutes les situations de la vie. Ils finiront même par
l'appeler de son petit nom tout court :
« Qu'est-ce qu'Octave aurait fait à ma place en cette
circonstance ? »
Il y aura encore là, assurément, un gros élément
de comique. Un grand nombre d'effets pourront être tirés de cette situation. Un
mari, jaloux rétrospectivement, est torturé par la crainte que son prédécesseur
n'ait été trompé par leur femme.
L'autre était bête, il le sait ; ridicule, il le
sait ; brutal, il le sait ; sournois, il le sait ; certes, cela
n'aurait pas été volé ; cependant il a une peur horrible que cet accident
n'ait eu lieu, et il emploie toutes ses ruses à le découvrir.
Elle a, en parlant de l'autre, un petit ton méprisant
et gai, tout à fait réjouissant, tout à fait favorable au successeur, mais
aussi un peu inquiétant. Car enfin... si cela était arrivé... quelles garanties
aurait-il, lui, le nouveau, pour la suite ?
Et puis, il veut bien épouser une femme qui a eu un
mari, mais pas une femme qui a eu un amant !
Alors, à force d'astuce, à force de la questionner, de
se moquer lui-même du numéro I, de le blaguer, de répéter : « Comme
ce serait drôle si tu l'avais trompé, comme ce serait drôle ; c'est ça qui
m'amuserait à savoir. En voilà un qui le méritait, hein, quelle
brute ? », il finit par la faire avouer. Elle laisse comprendre. Elle
sourit d'une telle façon, qu'il devine. Alors, tout à coup, mordu au cœur,
exaspéré, il commence à la traiter de misérable, de gueuse, de fille, puis,
vengeant l'autre, il la gifle, la bat, l'assomme et finit par l'abandonner, ne
pouvant vivre avec cette idée qu'elle a trompé son prédécesseur.
Que de
complications amusantes aussi avec l'introduction, dans le nouveau ménage, de
tous les amis du premier ménage, avec les inquiétudes de l'époux numéro 2
devant ces visages qu'il ne connaît pas, qu'il suspecte ?
Que de points d'interrogation et de doutes dans son esprit !
La scène à faire se passerait entre les deux maris. Le dernier occupant ne parvient point à
découvrir tous les mystères du cœur de sa femme. Il
reste devant elle comme devant un coffre à secret. Alors il se décide à aller
demander quelques renseignements intimes et pratiques au premier, qui le
renseigne avec la plus large complaisance et lui donne une multitude de détails
précis, certains, terribles.
Grand dialogue plein de mouvements.
Et puis, que de piqûres morales à la pensée de la
première intimité, au soupçon de choses mystérieuses que le second n'ose pas
deviner.
Et puis, qu'arriverait-il si elle rencontrait par
hasard le premier ? Quel regard échangeraient-ils ? Qui sait, la
femme oublie si vite ! Elle est si capricieuse !
Enfin, sous mille faces nouvelles, cette nouvelle
situation pourra être envisagée. Il est probable que l'Ambigu y perdra, que le
Gymnase n'y gagnera rien, mais que le Palais-Royal y fera fortune.
12 juin 1884
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