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Texte
Un
poète d'un talent bizarre, très aimé des Parnassiens, et peu compris des gens
du monde, M. Stéphane Mallarmé, s'est déclaré l'ennemi de la lune. Il a
peut-être raison. Mais il cherche, dit-on, les moyens de la détruire. Il est
peu probable qu'il y parvienne.
Cet astre le gêne, le fatigue, l'obsède, l'exaspère,
avec sa face de pleureuse, son air de veuve inconsolable, sa triste mine
d'anémique et sa lumière jaune, toujours pareille.
La
haine de M. Mallarmé se comprend quand on lit les poètes, les petits poètes,
les bons petits poètes, les braves jeunes gens qui ouvrent leur cœur et
célèbrent la rosée, la lune et les étoiles, tous les ans, au printemps, en des
volumes qui ressemblent à des recueils de chansons.
Ils sont vraiment bien surprenants, les petits poètes.
Ils s'aperçoivent un matin qu'il fait bon au lever du jour, et ils éprouvent
aussitôt le besoin de nous raconter qu'ils ont découvert la rosée, et ils nous
disent cela en de petites phrases terminées par des rimes, ce qui les gêne
d'ailleurs beaucoup pour s'exprimer nettement. Ils découvrent de la même façon
les roses, les ruisseaux, les prairies, la mer (avec son fond d'écume), les
bois, les grands bois ombreux. Ils s'aperçoivent que les oiseaux chantent, et
ils ont la gracieuseté de nous en prévenir aussitôt ; puis ils rencontrent
une jeune fille, et sont émus (quelle surprise !) ; alors, ils
descendent en eux et nous détaillent avec minutie toutes les particularités de
leurs sensations.
Mais le soir vient, le soleil se couche, la lune
se lève ! Oh ! alors
ils délirent...
Ces bons jeunes gens ont l'étrange naïveté de nous
raconter en vers toutes les opérations de la nature.
C'est tous les ans une pluie de strophes, de couplets,
de stances, de petites ritournelles prétentieuses et vides, où les mêmes mots,
rimant ensemble de la façon la plus banale, nous répètent, sous formé de
litanies du jour et de la nuit, ce que chacun de nous peut voir, sans rimes et
sans frais, de sa fenêtre.
Quelle démangeaison les force, tous ces honnêtes et
braves garçons, à écrire ces balivernes et surtout à les publier ? Que
nous apprennent-ils de neuf, d'original, de singulier ? Rien ! Mais
ils ne se peuvent tenir de nous faire savoir que la lune les a regardés, que
les rivières ont du charme quand il fait chaud, qu'il est doux de se baigner
dedans, que les fleurs sentent bon, et qu'on a généralement envie d'embrasser
les jolies femmes. Ils sont, sur ce dernier thème, d'une loquacité infinie,
comme s'ils étaient les seuls à subir l'influence d'un joli visage et d'une
jolie taule. Et ils racontent cela, non pas en des poèmes où ils feraient
preuve d'invention, d'imagination, de composition et d'art, mais en de petits
vers médiocres qui ne disent rien de plus.
Et si on additionnait les volumes parus depuis vingt
ans seulement, on en trouverait peut-être dix mille qui ne contiennent pas
autre chose. Et tous les ans il naît de nouveaux poètes ( ?) pour célébrer
la rosée, les roses, la jeune fille et la lune, qu'on dénommait Phoebé,
naguère. Et c'est toujours la même petite ritournelle, plus ou moins bien
tournée, plus ou moins niaise qui commence.
- Un matin qu'il faisait beau...
- Par une blonde matinée...
- Par un clair matin d'avril...
- Par un joli matin de mai...
Ça varie peu, très peu. Les rimes mêmes sont toujours
pareilles.
Quant à la lune, à la pauvre lune, à
la simple et bonne lune de Pierrot, qui faisait chanter :
ils l'ont accommodée â tous les
rythmes ; ils l'ont gâtée, salie, ils nous ont dégoûtés d'elle.
Et le vieil astre placide et triste, mangé aux vers
comme un vieux fromage, n'inspire plus qu'une pitié haineuse à notre ami
Stéphane Mallarmé.
On avait
pourtant sur la terre une certaine sympathie pour la lune, sympathie de
voisinage et reconnaissance d'amoureux ; car tous, hommes et femmes,
ici-bas, nous avons aimé au clair de la lune et ne l'avons point oublié.
Nous avions même pour la lune plus que de la sympathie,
mais une certaine tendresse naturelle, une bonne amitié poétique.
Elle est d'abord la camarade de la terre, sa
seule camarade un peu proche dans le grand pays des étoiles.
Elles vivent dans leur petit coin avec leur époux le soleil,
qui les caresse de ses rayons. Mais la pauvre lune erre autour de lui,
mélancolique et stérile, tandis que la terre féconde et vivante se couvre de
fleurs, de bois et d'êtres sous les clairs baisers du mâle éclatant.
Triste lune ! Est-elle trop vieille pour s'animer
encore à ses caresses de feu ? ou bien est-elle un astre vierge ?
Un poète, qui l'aime, M. Edmond Haraucourt, pense
qu'elle a passé l'âge de l'amour.
Il la plaint.
Mais
la terre, à son tour, s'épuise, et le soleil vieillit. Des taches se montrent
dans sa chevelure de rayons, comme la peau d'un front qui se découvre ; et
bientôt il s'éteindra, et plus froid qu'un cadavre demeurera immobile dans le
sombre espace, auprès de ses deux épouses noires et glacées comme lui.
Mais,
si certains soi-disant poètes sont en train de nous gâter la lune, d'autres,
les vrais poètes, lui ont fait une fameuse réclame.
Nous inspirerait-elle, sans eux, l'émotion attendrie
qu'elle nous donne encore, qu'elle nous donne toujours, bien que ses effets ne
varient guère ?
Quand elle se lève derrière les arbres, quand elle
verse sa lumière frissonnante sur un fleuve qui coule, quand elle tombe à
travers les branches sur le sable des allées, quand elle monte solitaire dans
le ciel noir et vide, quand elle s'abaisse vers la mer, allongeant sur la
surface onduleuse et liquide une immense traînée de clarté, ne sommes-nous pas
assaillis par tous les vers charmants qu'elle inspira aux grands rêveurs ?
Si nous allons, l'âme gaie, par la nuit, et si
nous la voyons, toute ronde, ronde comme un œil jaune qui nous regarderait,
perchée juste au-dessus d'un toit, (immortelle ballade de Musset se met à
chanter dans notre mémoire.
Et n'est-ce pas lui, le poète railleur, qui nous la
montre aussitôt avec ses yeux ?
Si nous nous promenons, un soir de
tristesse, sur une plage, au bord de l'Océan qu'elle illumine, ne nous
mettons-nous pas, presque malgré nous, à réciter ces deux vers si grands et si
mélancoliques :
Si nous nous réveillons, dans notre
lit, qu'éclaire un long rayon entrant par la fenêtre, ne nous semble-t-il pas
aussitôt voir descendre vers nous la figure blanche qu'évoque Catulle Mendès.
Si, marchant le soir, par la campagne,
nous entendons tout à coup quelque chien de ferme pousser vers l'astre placide
sa plainte longue et sinistre, ne sommes-nous pas frappés brusquement par le
souvenir de l'admirable pièce de Leconte de Lisle, Les Hurleurs ?
Puis
aussitôt nous nous mettons à murmurer d'autres vers de l'impeccable et superbe
poète, ceux lus dernièrement dans ses Poèmes tragiques :
Ou bien, un lamentable paysage surgit
devant nous, avec un vieux loup blanchâtre levant vers la lune sa tête
pointue :
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Les
lourds rameaux neigeux du mélèze et de l'aune.
Un grand silence. Un ciel étincelant d'hiver.
Le roi du Harz, assis
sur ses jarrets de fer,
Regarde resplendir la lune large et jaune.
Les gorges, les vallons, les forêts et les rocs
Dorment inertement sous leur blême suaire,
Et la face terrestre est comme un ossuaire
Immense, cave ou plane, ou bossué par blocs.
Tandis qu'éblouissant les horizons funèbres
La lune, œil d'or glacé, luit dans le morne azur,
L'angoisse du vieux loup étreint son cœur obscur,
Un âpre frisson court le long de ses vertèbres.
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C'est par un soir de
rendez-vous. On va tout doucement dans le chemin, serrant la taille de la
bien-aimée, lui prenant la main et lui baisant la tempe. Elle est un peu lasse,
un peu émue et marche d'un pas fatigué.
Un banc apparaît, sous les feuilles que mouille comme
une onde calme la douce lumière.
Est-ce
qu'ils n'éclatent pas dans notre esprit, dans notre cœur, ainsi qu'une chanson
d'amour exquise, les deux vers charmants :
Peut-on voir le croissant dessiner,
dans un grand ciel ensemencé d'astres, son fin profil, sans songer à la fin de
ce chef-d'œuvre de Victor Hugo qui s'appelle Booz endormi :
Et, puisque nous parlons de Victor
Hugo, qui donc a jamais mieux chanté la belle nuit galante et divine :
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La
nuit vint, tout se tut ; les flambeaux s'éteignirent ;
Dans les bois assombris, les sources se plaignirent,
Le rossignol, caché dans son nid ténébreux,
Chanta comme un poète et comme un amoureux.
Chacun se dispersa sous les profonds feuillages.
Les folles en riant entraînèrent les sages ;
L'amante s'en alla dans l'ombre avec l'amant ;
Et troublés comme on l'est en songe, vaguement,
Ils sentaient par degrés se mêler à leur âme,
A leurs discours secrets, à leurs regards de flamme,
A leurs cœurs, à leurs sens, à leur molle raison,
Le clair de lune bleu qui baignait l'horizon.
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Mais nous oublions les anciens poètes,
et cette si admirable invocation de l'Ane, dans Apulée, qui termine le livre
des Métamorphoses.
Et vraiment, si la terre, si les hommes doivent
de la reconnaissance à notre douce voisine la Lune, elle n'a pas à se plaindre
de la place que nos poètes lui ont faite dans nos cœurs.
17 août 1884
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