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Texte
Ceux qui aiment la terre, de cet amour profond,
tendre et sensuel qu'on a pour les êtres, s'en vont parfois, seuls, pendant un
mois ou deux, en quelque pays bien inconnu, bien sauvage, bien neuf, et ils le
parcourent à pied, savourant heure par heure quelque chose de semblable au
bonheur qu'on doit éprouver en possédant une vierge.
Elles
sont rares aujourd'hui, les contrées inexplorées et désertes, surtout quand on
ne veut point sortir de France. La Normandie est traversée par autant de
promeneurs que le boulevard des Italiens. La vieille Bretagne cache un
touriste, un odieux touriste, derrière chaque menhir. L'Auvergne abreuve à ses sources guérissantes
des légions de malades qui rapportent des ballots de photographies prises sur
les dômes, les pics et les plombs.
Où aller ? Il est pourtant en France tout un
petit pays, bien solitaire et bien beau, qu'on nomme les montagnes des Maures. Un
chemin de fer le traversera demain. Passons avant lui dans ces vallons ignores,
incultes, inhabités, où s'élèveront sans doute bientôt autant de villas que sur
les rivages de Cannes
et de Menton.
Où
sont-elles, ces montagnes ? Dans la contrée la plus connue et la plus
parcourue de France : entre Hyères et Saint-Raphaël. Les géographes nous
apprennent qu'elles possèdent à elles seules un système géologique complet. Elles
ont toutes les divisions, toutes les parties, tous les organes de leurs grandes
sueurs les Alpes et les Pyrénées.
Leur flore est des plus riches de France. Au
midi, la Méditerranée baigne leurs côtes où se suivent d'admirables plages. Au
nord, un beau fleuve, l'Argens, les sépare du reste du monde.
Il y a
six mois, quand les baigneurs de Saint-Raphaël se promenaient sur la longue
dune qui contourne le golfe de Fréjus, ils arrivaient, au bout d'une heure de
marche, au bord d'un large cours d'eau dont l'embouchure ensablée permettait
parfois de passer à pied sec.
Quand on suivait ce fleuve en remontant vers sa source,
on s'avançait au milieu d'une sorte d'immense marécage boisé et cultivé par
places. On allait à travers des bouquets d'arbres, à travers des taillis épais
d'où s'envolaient à tout instant des canards sauvages, des bécassines, des
buses aux larges ailes et des nuées de pigeons ramiers.
Puis, après avoir reconnu qu'il était impossible de
traverser ce large cours d'eau dont les berges disparaissent sous des bois de
roseaux, on revenait par le même chemin en se demandant quel pays inconnu
s'étendait derrière. Et on regardait dans la brume rose du couchant la grande
ligne des montagnes bleuâtres couvertes de sapins, déroulant à perte de vue
leurs cimes pointues et bosselées vers l'ouest.
Aujourd'hui, un pont de bois traverse l'Argens.
Voici l'histoire de ce pont.
Sous l'Empire, une route fut commencée, qui devait
relier Saint-Tropez, situé à l'extrémité de la presqu'île des Maures, à
Saint-Raphaël.
On fit
cette route jusqu'à l'Argens. L'Empire tomba, la République fut proclamée, et
les travaux furent arrêtés. Il ne restait plus qu'à jeter un pont sur le
fleuve. On ne le construisit pas.
On avait donc un beau ruban de chemin de trente-cinq à
quarante kilomètres absolument inutile et parfaitement entretenu. Aucune
voiture ne passait sur cette route sans issue ; mais les cantonniers
l'empierraient, la nivelaient et la nettoyaient pour employer les fonds
destinés à l'entretien d'une voie existante.
Cela dura douze ans. Puis, comme cet état de choses
menaçait de continuer jusqu'à une restauration impériale, une quinzaine de
propriétaires du golfe de Grimaud se réunirent, donnèrent mille francs chacun
et firent un pont de bois à l'américaine.
On
peut donc aujourd'hui pénétrer par terre dans le massif des Maures.
Dès qu'on a traversé le fleuve, on atteint sur les
pentes boisées des montagnes l'emplacement d'une ville future.
La côte de la Méditerranée est couverte de ces
cités en projet. Celle-ci ogre un caractère particulier. Au milieu d'un joli
bois de sapins qui descend jusqu'à la mer, s'ouvrent dans tous les sens de
magnifiques avenues. Pas une
maison, rien que le tracé des rues traversant des arbres. Voici les places, les
carrefours, les boulevards. Leurs noms sont même inscrits sur des plaques de
métal
boulevard Ruysdael, boulevard Rubens, boulevard Van
Dyck, boulevard Claude Lorrain. On se demande pourquoi tous ces
peintres ? Ah ! pourquoi ? C'est que la Société s'est
dit, comme Dieu lui-même avant d'allumer le soleil : « Ceci sera une
station d'artistes ! » Boum ! La Société !! On ne
sait pas dans le reste du monde tout ce que ce mot signifie d'espérances, de
dangers, d'argent gagné et perdu, sur les bords de la Méditerranée ! La Société ! terme
mystérieux, fatal, profond, trompeur !
En ce lieu pourtant, la Société semble réaliser
ses espérances, car elle a déjà des acheteurs, et des meilleurs, parmi les
peintres. On lit de place en place : « Lot acheté par M. Carolus
Duran ; lot de M. Clairin ; lot de Mlle Croizette ; etc., etc. »
Cependant... qui sait ?... Les Sociétés de la Méditerranée ne sont
pas en veine.
Rien
de plus drôle que cette spéculation furieuse qui aboutit à des faillites
formidables. Quiconque a gagné dix malle francs sur un champ achète pour dix
millions de terrains à vingt sous le mètre pour les revendre à vingt francs. On
trace les boulevards, on amène l'eau, on prépare l'usine à gaz, et on attend
l'amateur. L'amateur ne vient pas, mais la débâcle arrive.
Dans ce pays d'ailleurs, n'allez pas dire qu'il fait
froid, qu'il a plu, que le mistral a soufflé. Car les habitants se réuniraient
en armée pour vous lapider. Jamais de gelée, jamais d'eau, jamais de vent.
Jamais de vent surtout ! C'est qu'ils ont l'air de croire vraiment que le
mistral ne souffle jamais, alors qu'il dépierre les grand-routes.
On racontait cet hiver une anecdote assez amusante.
L'excellent paysagiste Guillemet, qui fait, pendant l'été, ces remarquables
vues de Normandie qu'on connaît, était venu à Saint-Raphaël. Ce peintre (ses
amis le savent) a autant d'esprit que de talent. Or, comme il dînait, un soir,
avec les grosses têtes d'une Société, ces messieurs célébrèrent si
énergiquement et avec tant d'abondance les avantages du pays qu'on ne parla pas
d'autre chose. Un d'eux enfin, un des plus importants, dit à l'artiste :
« Eh bien, monsieur, avez-vous fait de jolies vues de nos côtes, cet
hiver ? » Guillemet répondit qu'il avait travaillé le plus possible.
- « En destinez-vous une au Salon ?
- « Mais oui.
- « Peut-on vous demander le sujet ?
- « Certainement. C'est Saint-Raphaël sous la
neige. »
Continuons
notre voyage.
La route suit la mer, serpente le long de la côte dans
un admirable paysage. A droite, c'est la montagne, quarante kilomètres de
cimes, de vallons où coulent de petits torrents, une immense forêt de sapins,
onduleuse et soulevée comme une tempête, sans un village, sans une maison,
presque sans route, un désert boisé.
Mais voici que nous arrivons sur les bords d'un
admirable golfe qui s'enfonce dans une échancrure des monts, le golfe de
Grimaud. En face de nous, de l'autre côté, nous apercevons une petite ville,
Saint-Tropez, la patrie du bailli de Sufren.
Et nous traversons un village, Sainte-Maxime. A quelle
extrémité du monde sommes-nous donc ? On lit sur les murs de ce hameau,
qui compte seulement quelques maisons et que traversent deux voitures par
jour : « Par ordre de M. le Maire, il est défendu de trotter dans les
rues. »
Mais on trotte, dans les rues de Paris, monsieur le
Maire ! Et Paris est plus grand que Sainte-Maxime ; et il y a
quelques voitures de plus. On trotte même à Marseille, monsieur le Maire, et
Marseille est aussi plus grand que Sainte-Maxime. Voyons, laissez-nous trotter,
que diable, nous n'écraserons pas vos soixante habitants d'un coup. Mais
pourquoi, oui, pourquoi ne peut-on pas trotter dans les rues de
Sainte-Maxime ? confiez-nous-en la raison, je vous prie, car je ne la
devine pas.
Quand je vous disais que nous étions ici au bout du
monde ! Mais quelle magnifique route, le long du golfe, avec une grande
montagne boisée en face, et, au fond du large bassin, un village en pyramide
sur une côte, dominée par la tour en ruine d'un château.
Voici encore des avenues dans une superbe forêt de
sapins. La Société a préparé une station ici. Elle a eu raison,
ma foi. J'apprends que le charmant peintre Jeanniot y possède un terrain.
On aperçoit une maison, enfui, une belle maison
ancienne qui domine un admirable paysan. Elle appartient à M. de Raymond.
On
approche du village grimpé autour du monticule. C'est une ancienne ville des
Maures. Voici leurs demeures précédées d'arcades, avec leurs étroites fenêtres,
les portes couvertes de belles ferrures ouvragées, les cours mystérieuses qu'on
trouve en toute maison mauresque ; et les hauts palmiers poussés sur les
terrasses, les aloès aux fleurs monstrueuses, les cactus géants, toutes les
plantes d'Afrique.
Et le grand soleil d'été tombe en nappes de feu sur la
vieille petite cité étrange et tranquille au fond de son golfe. On la
nomme Grimaud.
C'est ici le berceau de l'ancienne famille des
Grimaldi.
Nous
suivons la route d'Hyères, nous traversons un autre village, Cogolin ;
puis nous tournons à droite dans un ravin profond et nous entrons dans
l'inconnu, dans l'inhabité.
Plus de route, une ornière qui côtoie un torrent et le
coupe à tout instant. Il faut sauter de pierre en pierre au risque de tomber en
des trous pleins d'eau. Plus rien que des sapins et des vallons déserts ;
toujours des vallons, toujours des sapins ; un vaste pays nu, sauvage,
d'un caractère sévère et calme, moins tourmenté que les régions des grandes
montagnes, mais plus poétiquement beau, plus largement triste.
On aperçoit, là-bas, une petite maison
abandonnée. Et voici ce qu'on me raconte :
Il y a soixante ans environ, deux jeunes gens, une
belle fille et un beau garçon, vinrent s'installer là, tout seuls. On parla,
tout bas, d'une histoire d'amour, d'un enlèvement. Ils vécurent ensemble
jusqu'au dernier hiver, heureux, invraisemblablement heureux, au milieu de
leurs enfants. L'homme avait quatre-vingt-deux ans quand sa vieille compagne
apprit qu'il entretenait une fille des environs !
En une seconde, tout son bonheur, son long bonheur si
doux, s'écroula, et la misérable femme se jeta par la fenêtre. Elle mourut le
lendemain.
Il est si admirablement placé dans cet austère paysage
ce drame simple et biblique, qu'il semble inventé par un poète. Nous allons
toujours et nous parvenons dans une sorte d'impasse, dans un grand cirque vert
entouré de cimes. Il faut monter par un sentier, de chèvres ; nous
montons, découvrant à tout instant par-dessus les sommets moins élevés toute
cette contrée de ravins sauvages.
Puis nous passons entre deux pics, nous allons sur le
flanc du mont, et bientôt apparaît une immense châtaigneraie qui descend comme
un manteau de haut en bas de la montagne, une ruine énorme, presque noire,
surprenante. Une longue suite d'arceaux, appuyés au roc, supportent sur leurs
voûtes l'antique et croulante abbaye de La Verne.
Certaines parties datent du IXe siècle. Aujourd'hui des
vaches habitent dans le cloître où circulaient les moines ; une famille de
pâtres occupe un vaste bâtiment plus récent qui semble refait au XVIIe siècle.
Et cette ruine, la plus imposante que je
connaisse, celle qui se trouve le mieux dans le milieu qui lui convient, celle
dont la physionomie désolée s'accorde le plus avec le sombre et imposant
paysage, a l'air de l'âme même de ces montagnes, de la seule habitante digne d'elles,
faite pour elles.
Et
nous montons encore sur la dernière cime qu'il faut une heure pour gravir. Et
rien au monde n'est plus beau que ce qu'on voit de là.
En face, dans la brume d'or du soleil couchant, la mer,
la Méditerranée plate, luisante, avec les îles d'Hyères, qui crèvent, comme des
taches noires, son dos immobile et bleu. Autour de nous, un grand désert boisé
de vallons et de ravins, les montagnes des Maures. Et là-bas, vers le nord, les
Alpes, dont on voit luire, par places, les sommets blancs, les têtes géantes,
coiffées de neige.
26 août 1884
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