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| Guy de Maupassant Les attardés IntraText CT - Lecture du Texte |
On
quitte les plages, les plages tristes où gémit la mer. Les campagnes où
fleurissaient les ombrelles rouges n'auront bientôt plus que des arbres
dépouillés dressant à travers le ciel la dentelle grise de leurs branches nues.
Ceux qui demeurent encore au bord des flots, par
économie, sentent de jour en jour une tristesse lente, infinie, mortelle, les
envahir. Ils ne reconnaissent plus la mer, la mer gaie et claire de juillet, la
mer chaude et molle du mois d'août. Ils la regardent avec surprise, avec effroi,
la mer grise aux courtes lames, la mer de septembre qui se réveille pour les
tempêtes de l'hiver. Ils ont peur d'elle maintenant et ne vont plus, comme au
mois dernier, s'asseoir tout près, les pieds dans l'écume.
Les soirs surtout leur semblent sinistres. Un frisson
de froid court dans la brise, un rude frisson du nord ; et le casino est
presque vide. Quelques ombres marchent encore sur la terrasse, d'un pas rapide,
pour activer la circulation du sang. Quelques couples dansent encore dans la
salle de bal presque déserte. Mais tout semble triste, abandonné ; et les
attardés, éperdus, frémissants, sentent peser sur eux. quelque chose d'étrange
et de terrible, la solitude, la solitude illimitée, inanimée de
l'espace.
Ils ne connaissent pas cela, eux, les gens des villes,
les gens des maisons pleines comme des ruches, les gens des rues populeuses,
des cafés brillants et de l'éternel coudoiement. Toujours ils ont eu des êtres
autour d'eux, au-dessus d'eux, au-dessous d'eux, sur leur tête et sous leurs
pieds, et derrière la cloison voisine, derrière le mur, et dans la maison d'en
face. Ils ont senti, partout, depuis qu'ils sont nés, grouiller la race humaine
à leurs côtés ; ils ont senti toujours, les entourant, un flot d'hommes
remuant dans une cité vaste comme un océan, et sur les bords de cette cité, à
travers une campagne semée de maisons, encore des hommes, et derrière cette
banlieue où les villes poussent mieux que l'herbe, encore des villes,
Saint-Germain, Versailles, Pontoise, Rambouillet, Melun.
Pour fuir les grandes chaleurs, ils sont venus au bord
de la mer, où ils ont retrouvé Paris.
Les champs étaient pleins d'ânes montés par des jeunes filles, les auberges
pleines de bandes en gaieté, les plages couvertes de robes claires, de chapeaux
coquets et de jolis visages.
Mais voilà que, tout d'un coup, il n'y a plus rien que
la mer et le ciel. Ces gens ont peur, peur sans savoir de quoi. Ils pensent
brusquement à la mort.
Effarés d'être seuls, ils s'en vont par les plaines,
pour y rencontrer les promeneurs habituels, mais ils n'aperçoivent plus que les
vaches pesantes, couchées dans les trèfles ; ils n'entendent plus, par
l'horizon, qu'un long meuglement solitaire qui rend moins morne le silence de
l'air.
Ils reviennent vite : « Nous irons ce soir au
casino », disent-ils. Et ils n'y trouvent personne encore ; et, pour
la première fois peut-être, ils regardent les étoiles, les seules voisines
qu'ils aperçoivent.
Alors ils se sauvent, ils fuient affolés, car ils ont
senti la solitude. Ils rentrent dans la ville bruyante en déclarant :
« La mer est sinistre en septembre. »
Dans un mois ce sera autre chose
encore. Le village n'aura plus que ses pêcheurs qui iront par groupes, marchant
lourdement avec leurs grandes bottes marines, le cou enveloppé de laine,
portant d'une main un litre d'eau-de-vie et, de l'autre, la lanterne du bateau.
La mer, glauque et froide, restera seule sur la
grève déserte, illimitée et sinistre, montrant et retirant sa marée, sans
personne pour la regarder.
Le
soir venu, les matelots arriveront ; et longtemps on les verra tourner
autour des grosses barques échouées, pareilles à de lourds poissons morts. Ils
mettront dedans leurs filets, un pain, un pot de beurre, un verre ; puis
ils pousseront à l'eau la masse redressée qui bientôt, se balançant, ouvrira
ses ailes brunes pour disparaître dans la nuit avec un petit feu au bout du
mât.
Les femmes restées jusqu'au départ du dernier pêcheur
rentreront alors dans le village assoupi, troublant de leurs voix criardes le
lourd silence des rues mornes.
Mais sur la terrasse du Casino aux volets clos,
un homme apparaît, cherchant de l'œil un autre être. Seul et dernier habitant
de l'Hôtel des Bains, il se met à marcher vite, les mains dans ses poches, le
dos arrondi, pour attendre l'heure du dîner.
Tout à
coup, des voix résonnent, là-bas, derrière les cabines empilées pour l'hiver
sous la galerie du café. Et des formes humaines se montrent. Elles viennent en
tas pour avoir moins froid : le père, la mère, trois filles, le tout roulé
dans des pardessus, des châles, des imperméables antiques ne laissant passer
que le nez et les yeux. Le père est embobiné dans une couverture de
voyage qui lui monte jusqu'aux cheveux.
Alors le promeneur solitaire se précipite ; de
fortes poignées de main sont échangées, et on se met à marcher de long en large
sur la terrasse.
Quels
sont ces gens restés ainsi quand tout le monde est parti ?
Le premier est un grand homme, un grand homme de bains
de mer. La race en est nombreuse.
Quel est celui de nous qui, arrivant en été dans ce
qu'on appelle une station balnéaire, n'a pas rencontré un ami quelconque, venu
déjà depuis un mois, possédant tous les visages, tous les noms, toutes les
histoires, tous les cancans. On fait ensemble un tour de plage. Soudain on
rencontre un monsieur sur le passage de qui les autres baigneurs se retournent
pour le contempler de dos. Il a l'air très important : ses cheveux longs,
coiffés artistement d'un béret de matelot, encrassent un peu le col de sa
vareuse. Il se dandine en marchant vite, les yeux vagues, comme s'il se livrait
à un travail mental important, et on dirait qu'il se sent chez lui, qu'il se
sent sympathique. Il pose enfin.
Votre compagnon vous serre le bras :
- « C'est Ravalet. »
Vous demandez naïvement :
- « Qui ça, Ravalet ? »
Brusquement votre ami s'arrête, et vous dévisageant
avec des yeux intrigués :
- « Ah çà, mon cher, d'où sortez-vous ? Vous
ne connaissez pas Ravalet, le clarinettiste. Ça, c'est fort, par exemple. Mais
c'est un artiste de premier ordre, un maître. Il n'est pas permis de l'ignorer. »
On se tait, légèrement humilié.
Et vous rencontrez encore Bondini, le chanteur, deux
peintres, un homme de lettres, le romancier Paul Fardin, plus un chef de bureau
dont on dit : « C'est monsieur Boutet, directeur au Ministère des
travaux publics. Il a un des services les plus importants de
l'administration : il est chargé des serrures. On n'achète pas une serrure
pour les bâtiments de l'État sans que l'affaire lui passe par les mains. »
Voici les grands hommes de la
station ; et leur renommée est due uniquement à la régularité de leurs
retours. Depuis seize ans ils apparaissent exactement à la même date ; et
comme tous les étés, quelques baigneurs de l'année précédente reviennent ;
on relègue, de saison en saison, ces réputations locales, qui, par l'effet du
temps, sont devenues de véritables célébrités, écrasant, sur la plage qu'ils
ont choisie, toutes les réputations de passage.
Une seule espèce d'homme les fait trembler : les
académiciens. Et plus l'Immortel est inconnu, plus son apparition est
redoutable. Il éclate dans la ville d'eaux, comme un obus.
On est toujours préparé à la venue d'un homme
célèbre ; mais l'annonce d'un académicien que tout le monde ignore produit
l'effet subit d'une découverte géologique surprenante. On se
demande : « Qu'a-t-il fait ? Qui est-il ? » Tous en
parlent comme d'un rébus à deviner ; et l'intérêt qu'il excite s'accroît
de son obscurité.
Celui-là, c'est l'ennemi ! Et la lutte s'engage
immédiatement entre le grand homme officiel et le grand homme du pays.
Quand
les baigneurs sont partis, le grand homme reste. Il reste tant qu'une famille,
une seule, sera là. Il est encore grand homme quelques jours pour cette
famille. Cela suffit.
Et toujours une famille reste également, une pauvre
famille de la ville voisine avec trois filles à marier. Elle vient tous les étés,
et les demoiselles Beausire sont aussi connues dans ce lieu que le grand homme.
Depuis dix ans elles font leur saison de pêche au mari (sans rien prendre
d'ailleurs) comme les marins font leur saison de pêche au hareng.
Mais elles vieillissent. Les gens du pays savent leur
âge et déplorent leur célibat : « Elles sont bien avenantes
cependant. »
Et voilà qu'après la fuite du monde élégant,
chaque automne, la famille et l'homme célèbre se retrouvent face à face. Ils
restent là un mois, deux mois, ne pouvant se décider à quitter la plage où
gisent leurs rêves. Dans la famille on parle de lui comme on parlerait de
Victor Hugo. Il dîne souvent à la table commune, l'hôtel étant triste et vide.
Il n'est pas beau, lui ; il n'est pas jeune ;
il n'est pas riche, mais il est, dans le pays, M. Ravalet, le clarinettiste,
« qui a joué, vous vous le rappelez bien, une année à la messe de la fête
patronale. » Quand on lui demande comment il ne rentre pas à Paris où tant
de succès l'attendent, il répond invariablement : « Oh ! moi,
j'aime éperdument la nature solitaire. Ce pays ne me plaît que lorsqu'il devient désert ! »
Mais bientôt un bruit court parmi les indigènes :
« Vous savez, M. Ravalet va épouser la dernière
des demoiselles Beausire. »
Il a choisi la dernière, le pauvre, il a choisi
la moins avariée, la moins avancée, et il a fait sa demande, accueillie avec
transport.
Et il s'en fait quelques-uns chaque année, de ces
mariages d'arrière-saison, de ces tristes mariages entre ces épaves de la vie.
La
nuit est tombée, la lune se lève, toute rouge d'abord, puis pâlissant à mesure
qu'elle monte dans le ciel ; et elle jette sur l'écume des vagues des
lueurs blêmes, éteintes aussitôt qu'allumées.
Le bruit monotone du flot engourdit la pensée ; et
une tristesse démesurée vous pénètre l'âme et le corps, venue de la solitude
infinie de la terre et du ciel.
Soudain,
des mots bizarres passent dans le vent, criés plutôt que parlés, et deux
grandes filles démesurément hautes apparaissent, marchant d'un pas qui
sautille, du pas long et rapide des Anglaises. Puis elles s'arrêtent,
immobiles, et regardent l'océan. Leurs cheveux répandus dans le dos se
soulèvent à la brise, et serrées en des caoutchoucs gris, elles ressemblent à
des poteaux télégraphiques qui porteraient des crinières.
De toutes les épaves, celles-là sont les plus
ballottées. A tous les coins du monde il en échoue ; il en traîne dans
toutes les villes où la mode a passé.
Elles rient, de leur rire grave, parlent fort de leurs
voix d'homme sérieux, et on se demande quel singulier plaisir ces grandes
filles, qu'on rencontre partout, sur les plages désertes, dans les bois
profonds, dans les villes bruyantes et dans les vastes musées pleins de
chefs-d'œuvre, peuvent ressentir à contempler sans cesse des tableaux, des
monuments, de longues allées mélancoliques et des flots moutonnant sous la
lune, sans jamais rien comprendre à tout cela.