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| Guy de Maupassant Le fond du cœur IntraText CT - Lecture du Texte |
Le
jour n'est pas plus pur que le fond de mon cœur, a dit un poète.
Quant à moi, mesdames et messieurs, je n'ai pas vu le
fond d'un cœur, pas plus d'ailleurs que le fond de l'air dont on nous parle à
tout instant, mais je m'imagine que si on en pouvait examiner un au microscope,
on y trouverait autant de saletés que dans l'eau distribuée aux habitants de
Paris par MM. les ingénieurs de la Ville, ces malfaiteurs publics.
Et je ne parle pas d'un cœur de qualité médiocre, d'un
cœur de filou, de souteneur de fille publique, de financier ou de député, mais
d'un cœur honnête, loyal, digne sous tous les rapports de l'estime publique.
Un autre penseur a dit : « Il n'y a pas de
grand homme pour son valet de chambre. »
Je dis, moi : « Il n'y aurait pas d'honnête
homme pour un œil sondant le fond des consciences. »
Voilà. Criez, maintenant, prêcheurs de vertu, sépulcres
blanchis, comme vous a appelés jadis, je crois, un homme qui passe pour
respectable auprès d'un grand nombre d'humains. Pas d'honnête homme ? Pas un au
monde ? - Pas un.
Ah ! certes, on est honnête de temps en temps, par
élans, par entraînement, par éducation, par raisonnement, par morale, - mais
par vocation ? jamais.
On est honnête devant les autres par pose, par
politesse, par religion, par peur, par respect humain. Je vais plus loin, on
est honnête devant soi-même par aveuglement, par orgueil, par pudeur, par
estime de soi ou par sottise.
Mais personne, personne au monde ne paraîtrait toujours
et rigoureusement honnête à l'œil, à l'œil mystérieux qui lirait au fond
des cœurs.
Oh ! quelle chance d'être fermés comme nous le
sommes à toute investigation du voisin, d'être toujours mentalement sur la
terre, toujours séparés de tous dans le mystère de notre pensée ! Quelle
chance d'être par nature toujours discrets sur nous-mêmes et de ne jamais
accomplir le Gnôthi seauton, le « Connais-toi toi-même » d'un
philosophe d'autrefois.
Je me crois honnête, parbleu ! Vous aussi,
monsieur, vous vous croyez honnête, qui n'avez pas volé ! Vous aussi,
madame, qui n'avez pas failli !
Et nous ne sommes cependant, les uns et les autres, que
d'hypocrites coquins.
D'hypocrites coquins, car nous nous jouons toute la
journée, à nous-mêmes, la comédie de l'intégrité.
S'il fallait, non pas avouer mais seulement reconnaître
en silence toutes les hontes secrètes de notre pensée, tous les désirs
coupables qui nous effleurent, tous les éveils infâmes de nos passions, de nos
instincts, de notre sensualité, de notre envie, de notre cupidité, nous
demeurerions effarés devant notre gredinerie.
Confessons-le, notre cœur est plein d'appétits
rampants, vils et coupables, que nous surprenons à tout instant, que nous
réprimons souvent, où nous nous complaisons parfois.
Cherchons en nous. Qui n'a désiré la mort d'un
rival ? d'un confrère heureux ? même d'un voisin dont on convoite le
champ ? Oui, qui n'a désiré la mort d'un homme, ne fût-ce qu'une seconde,
pour un motif futile, inavouable ou honteux. Combien même ont attendu la mort
d'un parent dont ils devaient hériter, et, sans la désirer, se sont répété
souvent tout bas un chiffre, rien qu'un chiffre : « Cinquante mille
livres de rentes. J'aurai ça,
un jour. »
Que d'autres choses encore on trouverait au fond d'un
cœur honnête - petites lâchetés, petites transactions, petites perfidies,
petits mensonges, petites roueries, -toutes les échappatoires, enfin qui nous
font mettre le pied, pendant un moment, hors la limite étroite de ce pays de
convention qu'on nomme la stricte honnêteté.
Et d'abord, au front de tout homme qui
naît, on devrait graver ce mot : « égoïsme », sur la chair, au
fer rouge.
Des gens indignés s'écrieront qu'ils suivent
scrupuleusement, sans s'en écarter jamais, le chemin de la morale.
La morale, qu'est-ce que cela, monsieur ?
C'est,
ne vous déplaise, l'idéalisation des mobiles de nos actions, c'est le besoin
qu'éprouvent les braves gens de prendre des vessies pour des lanternes, ou, si
vous l'aimez mieux, l'art délicat de nous faire passer vis-à-vis de nous-mêmes
pour meilleurs que nous ne sommes, en colorant nos intentions avec des nuances
de dévouement, de grandeur d'âme, de générosité, etc. ; c'est la
poétisation de la vie au profit de l'humanité. La morale et la religion
sont les deux poésies de la Loi, l'une laïque et l'autre ecclésiastique.
Essayons
donc de dépoétiser la morale, dont toute l'action, indispensable à
l'organisation sociale, vient de son idéalité.
Je dis que le seul mobile de nos faits toujours
appréciable, toujours possible à retrouver sous les guirlandes de beaux
sentiments, est l'égoïsme.
En effet, est-ce que tout ne se rapporte pas au MOI,
soit directement, soit indirectement ? Toute action humaine est une
manifestation d'égoïsme déguisée. Le mérite de l'action ne vient que du
déguisement. Certains acteurs se prennent parfois pour les personnages qu'ils
représentent : ce sont les grands artistes. Certains hommes croient au
déguisement que la morale met sur nos actes : ce sont les honnêtes gens.
Prenons donc les morales les plus élevées.
Quelle est la sanction de toute religion ?
Récompense des bonnes actions après la vie, et punition
des mauvaises ! Jamais on ne prévoit un acte sans retour assuré, un
bienfait sans récompense.
- « Qui donne aux pauvres prête à Dieu. »
Mais cette terreur du châtiment qui vous empêche de
vous livrer à vos instincts nuisibles, et cette soif de joies futures qui vous
fait vous priver des plaisirs plus passagers du monde, ne représentent-ils pas
les deux pôles de l'égoïsme exploité habilement au profit de la morale et de
l'humanité ? Le cloître, où se réfugient ceux qui sont revenus du
monde, qu'est-ce donc, sinon l'enrégimentement de l'égoïsme qui se prive de
tout en cette vie pour obtenir davantage dans l'autre ? N'est-ce pas là
une sorte de compagnie d'assurances sur l'éternité ? On verse petit à
petit à la caisse du Ciel toutes les douceurs qu'on aurait goûtées dans
l'existence, pour en toucher la somme en bloc, après la mort, avec les intérêts
accumulés et multipliés. Égoïsme raffiné d'avare.
Que dirons-nous des services rendus ?
Voyons ! là, au fond du cœur, lorsque vous rendez un service, n'avez-vous
pas la conviction intime que vous placez votre générosité à mille pour
cent ? Celui que vous obligez ne devra-t-il pas, sous peine d'être
considéré par vous comme un traître et un malhonnête homme, demeurer jusqu'à
son dernier jour prêt à vous témoigner de toutes les façons une constante et
infatigable gratitude ?
Je
n'ai pas inventé les deux aphorismes suivants d'une incontestable vérité. On
est reconnaissant aux autres des services qu'on leur a rendus. On aime son
prochain en raison du bien qu'on lui a fait.
Qu'est cela, sinon de l'égoïsme subtilisé ?
La charité, dira-t-on ?
La charité mondaine est une affaire de mode, de pose,
un sport. Mais dans la charité discrète, dans l'apitoiement véritable, n'y
a-t-il pas une peur ? Une crainte inconsciente pour soi-même, une sorte
d'effarement devant une menace voilée du sort, en constatant le malheur d'un
être qui nous ressemble, fait comme nous, et qui vivrait comme nous, s'il était
dans les mêmes conditions de fortune, de famille et de santé que nous.
Toutes
les fois que nous nous désolons devant les estropiés, les difformes, les
victimes d'un accident, d'une fatalité, est-ce que le sentiment de la
possibilité d'une pareille misère tombée sur nous ne s'éveille pas aussitôt, obscurément,
au fond de notre esprit ; ne tremblons-nous pas un peu pour nous-mêmes en
pleurant sur les autres de la façon la plus sincère ?
Faut-il d'autres exemples ?
Prenons l'amour qui, au dire de tous les exaltés, est
le père de l'abnégation, de l'héroïsme, des plus nobles dévouements, et qui
représente l'idéal du désintéressement.
Çà, vraiment, quand vous aimez quelqu'un plus que
vous-même, qu'entendez-vous par là ? - Tout simplement que vous éprouvez à
l'aimer un plaisir tellement aigu, tellement véhément, tellement puissant, que
toutes choses, votre fortune, votre avenir, votre vie, vous deviennent moins
chers que ce plaisir !
C'est de l'égoïsme à l'état furieux.
Vous me répondrez, madame : « Ce n'est pas
vrai. Je l'aime pour lui et non pour moi. Je ne pense plus à moi ; je suis
prête à tout lui sacrifier, à mourir pour lui. » Cela prouve seulement
l'exaltation de bonheur que vous donne cet amour ! J'ai dit : de
l'égoïsme furieux. Or, cela devient bientôt de l'égoïsme féroce. Attendez.
Quand l'un des deux amants a déroulé jusqu'au bout la
bobine de sa tendresse, il casse le fil et s'en va, sans davantage s'occuper de
l'autre, dont il a plein le dos, comme on dit improprement, et il cherche une
passion nouvelle. Est-ce de
l'égoïsme ou du désintéressement, cela ?
Mais que fait l'autre, aimant toujours ? Il
devient ce qu'on appelle vulgairement un crampon ; et, sans trêve, sans
pitié, sans répit, il s'attache au fuyard. Alors commence cette exaspérante
persécution de la passion non partagée, les scènes, l'espionnage, les
poursuites en voiture, la jalousie acharnée qui arme la main d'un couteau, d'un
revolver ou d'une fiole de vitriol.
C'est là, peut-être, de l'abnégation et du
désintéressement ?
Oui, madame, si l'amour était le dévouement, à partir
du jour où vous ne vous sentiriez plus aimée, vous sacrifieriez votre bonheur à
celui de votre infidèle, et au lieu de le traiter d'ingrat (en quoi
ingrat ?), de traître (pourquoi traître ?), de lâche et de misérable
(à quel sujet lâche et misérable ?), et de mille autres noms aussi
injustes, vous lui diriez : « Puisque vous préférez aujourd'hui une
autre femme, que vous espérez être plus heureux avec elle, soyez libre ;
car moi, je vous aime, et je ne désire que votre bonheur. »
Montons plus haut.
Est-il un sentiment plus noble que le
patriotisme ?
Or, un philosophe devant qui toute notre génération
savante et pensante s'incline, M. Herbert Spencer, n'a-t-il pas écrit dans son
admirable livre, L'Introduction à la science sociale, qui est une sorte
de bréviaire des peuples :
« Le patriotisme est pour la nation ce qu'est
l'égoïsme pour l'individu. Il a même racine,
et produit les mêmes biens accompagnés des mêmes maux. »
Qui de nous n'a admiré et vanté cet axiome si
simple et si complet : « Ne faites pas à autrui ce que vous ne
voudriez pas qu'on vous fît », qui contient l'origine de la loi, le
principe de toute charité, la règle des rapports sociaux, la mesure de nos
actions, la limite de la pénalité permise qui est le résumé parfait du code, de
la religion, de la morale et de l'honnêteté. Eh bien, creusons ce précepte
divin si magnifique, et nous arriverons à nous convaincre qu'il constitue un
habile tour de passe-passe : Ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fît.
- C'est l'hypocrisie de l'égoïsme.
Pourtant il se rencontre quelquefois
des hommes dont la droiture naïve est telle qu'ils se dévouent sans
arrière-pensée, même inconsciente.
Combien de fois n'a-t-on pas cité l'exemple du monsieur
en habit noir qui saute d'un pont dans un fleuve, la nuit, pour sauver un
misérable et qui s'en va sans laisser son nom.
Cela
arrive... Mais alors... Alors il faudrait un microscope plus puissant pour voir
au fond de ce cœur-là ! Il faudrait, surtout, connaître l'histoire
de sa vie.