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| Guy de Maupassant Messieurs de la chronique IntraText CT - Lecture du Texte |
Elle
n'est point près de finir la grande querelle des romanciers et des
chroniqueurs. Les chroniqueurs reprochent aux romanciers de faire de médiocres
chroniques et les romanciers reprochent aux chroniqueurs de faire de mauvais
romans.
Ils ont un peu raison, les uns et les autres.
Mais il serait étonnant d'entendre les pianistes
reprocher aux flûtistes de manquer de doigts et les flûtistes reprocher aux
pianistes d'avoir le souffle trop court. Ils sont musiciens les uns et les
autres, cependant, bien que l'instrument diffère. Il en est de même des
chroniqueurs et des romanciers qui sont hommes de lettres avec des tempéraments
différents, je dirais même avec des tempéraments opposés.
Le romancier a besoin de pénétration, d'idées
générales, d'observation profonde et minutieuse des hommes, et surtout une
suite sévère dans l'enchaînement des : pensées et des événements d'où
dépend la composition d'un livre.
L'observation du chroniqueur doit porter sur les faits
bien plus que sur les hommes, le fait étant la nourriture même du journal, et
ce doit être encore bien plus de l'appréciation que de l'observation. Le
chroniqueur doit, en outre, avoir plus de trait que de profondeur, plus de
saillie que de descriptions, plus de gaieté que d'idées générales.
Les qualités maîtresses du romancier, qui sont
l'haleine, la tenue littéraire, l'art du développement méthodique, des
transitions et de la mise en scène, et surtout la science difficile et délicate
de créer l'atmosphère où vivront les personnages, deviennent inutiles et même
nuisibles dans la chronique qui doit être courte et hachée, fantaisiste,
sautant d'une chose à une autre et d'une idée à la suivante sans la moindre
transition, sans ces préparations minutieuses qui demandent tant de peine au
faiseur de livres.
J'ai parlé de l'atmosphère d'un livre et c'est
là le point capital, essentiel.
C'est l'atmosphère de la terre, existant avant tout,
qui a déterminé les races, la structure, les organes, toute la manière de vivre
des êtres nés et développés sur le globe, et qui sont soumis à toutes les
fatalités du lieu, de l'air, du climat, et modifiés même suivant les
continents.
C'est
l'atmosphère d'un livre qui rend vivants, vraisemblables et acceptables les
personnages et les événements. Tout arrive dans la vie et tout peut arriver
dans le roman, mais il faut que l'écrivain ait la précaution et le talent de
rendre tout naturel par le soin avec lequel il crée le milieu et prépare les
événements au moyen des circonstances environnantes.
Donc les qualités maîtresses du romancier deviennent
stériles dans le journal et lui donnent même un air de gêne et de lourdeur.
Tandis que les qualités essentielles du chroniqueur, la bonne humeur, la
légèreté, la vivacité, l'esprit, la gâte donnent aux romans des journalistes un
ait négligé, décousu, peu approfondi.
S'il fallait pousser plus loin cette analyse on
remarquerait encore que le chroniqueur plaît surtout parce qu'il prête aux
choses qu'il raconte son tour d'esprit, l'allure de sa verve, et qu'il les juge
toujours avec la même méthode, leur applique le même procédé de pensée et
d'expression auquel le lecteur du journal est habitué.
Le romancier, au contraire, doit, tout en donnant à son
œuvre la marque de son originalité propre, se faire autant de tempéraments
qu'il met en scène de personnes, il doit apprécier avec leurs jugements divers,
voir la vie avec leurs yeux, donner le reflet des faits et des choses dans tous
ces esprits contraires, différemment organisés suivant leur tempérament
physique et les milieux où ils se sont développés. Aussi ne s'est-il
jamais rencontré un romancier qui fût un chroniqueur, et jamais un chroniqueur
qui fût un bon romancier.
Les
vrais chroniqueurs sont tout aussi rares et aussi précieux que les vrais
romanciers, et combien en compte-t-on qui résistent seulement quatre ou cinq
ans à ce métier terrible d'écrire tous les jours, d'avoir de l'esprit tous les
jours, de plaire tous les jours au public.
Le romancier peut braver la colère de ses juges,
s'en moquer même et attendre la justice de l'avenir. Il poursuit son œuvre suivant l'idéal qu'il
s'est créé, suivant ses croyances et sa nature.
Le chroniqueur, au contraire, n'existe que par la
faveur immédiate du public. Il faut qu'il soit sans cesse le favori des
lecteurs, qu'il s'efforce sans cesse de les séduire ou de les convaincre. Il a
besoin pour cet effort constant, d'une incroyable énergie, d'un tempérament
infatigable, d'un esprit et d'une présence d'esprit sans limites. Le mépris
systématique des romanciers pour leurs frères du journalisme n'empêchera point
qu'il soit aussi difficile au directeur d'un grand journal de découvrir un
chroniqueur, qu'il est difficile à un éditeur de mettre la main sur un auteur.
Je veux, en quelques lignes, faire le portrait des
principaux chroniqueurs parisiens, des maîtres, de ceux qui, par la durée de
leur labeur et de leurs succès, ont prouvé la valeur persistante de leur
talent. J'en laisserai de côté d'excellents, qui sont plus jeunes, ou moins
arrivés. Et puis je veux surtout choisir ceux qui sont les types de l'espèce.
Ne songeons point à les classer. Aussi bien les chroniqueurs sont susceptibles.
On a dit des poètes autrefois : Irritabile genus. On peut le dire
aujourd'hui des journalistes. Autant les romanciers ont ou affectent
d'indifférence pour les jugements qu'on porte sur eux, autant les chroniqueurs
ont l'humeur excitable et la patience courte. Il ne les faut toucher qu'avec
des gants et avec mille précautions.
Ceux dont je veux parler méritent ces égards.
Nous commencerons donc à l'F, sixième lettre de
l'alphabet, par
Un grand garçon, beau
garçon, portant toute sa barbe, une large barbe blonde galante et parfumée. La
figure est douce, fine et calme, très calme. Il a le geste sobre et la
parole modérée. Et la forme de son talent répond à celle de sa personne.
C'est
un chroniqueur sage et mordant par des moyens cachés. Écrivain soigneux,
châtié, amoureux de sa langue et la connaissant en perfection, il l'emploie
avec des précautions délicates, avec des ruses et des perfidies sous les mots.
Au lieu de frapper par des atteintes directes comme Scholl, dont les attaques
ressemblent à des coups d'épée, il a des traits qui restent dans la plaie,
accrochés par des intentions sournoises pareilles aux barbes des hameçons.
Bien qu'il traite les questions du jour, il n'est qu'à
moitié ce qu'on appelle un chroniqueur d'actualité, car il voit, surtout, dans
les sujets qu'il choisit, la moralité qu'il en veut tirer, et non point une
moralité amusante ou piquante, mais une moralité de philosophe.
Henry Fouquier est, en effet, un philosophe, d'une race
aujourd'hui disparue, un philosophe du XVIIIe siècle, bienveillant, optimiste,
assez indifférent, satisfait des gens, des choses et du monde, irrité contre
les désespérés, contre les pessimistes, contre les penseurs précis et désolés
de l'école de Schopenhauer. Il aime vivre, le montre et le dit, et il
porte, dans ses écrits comme dans sa personne, le reflet de cette satisfaction.
Son esprit orné et lettré se
complaît dans la galante métaphysique des hommes du dernier siècle que l'amour
rêvé ou obtenu consolait de tout ; et il semble voir l'existence, toutes
les choses tristes, navrantes, terribles de la terre, à travers un voile
transparent où seraient dessinées des images et des figures de femmes, de
femmes souriantes, coquettes, montrant la grâce de leurs lignes, le charme de
leur sourire, l'appel de leurs yeux et de leur bouche.
Il n'a pourtant pas le scepticisme de ses ancêtres dont
il a hérité la morale gracieuse : et les enseignements qu'il tire des
choses du jour sont parfois empreints d'une certaine prud'homie, que je
regrette pour ma part, mais que goûte fort le public.
Il est, en somme, un des écrivains les plus
remarquables et les plus aimés de la presse actuelle, un de ceux qui font
estimer et respecter le journalisme.
Qui ne connaît cette figure de clown spirituelle,
nerveuse et mobile, avec le haut toupet blanc, le nez cassé, l'œil inquiet, la
voix fêlée, et dans toute l'allure un tel charale cordial et franc que ce
Terrible, ce Révolté, ce Démolisseur, est aimé de ses plus furieux adversaires
qui lui tendent la main avec plaisir. Confrère excellent et sûr, Henri
Rochefort, le Démocrate, est, détail étrange, un remarquable connaisseur en
bibelots d'art, en tableaux anciens, en vieilleries de toute espèce, et un
amateur passionné de toutes ces choses.
Celui-là ne procède point par coups d'adresse ni par
coups de pointe, pour abattre ses ennemis, mais par crocs-en-jambe prestement passés.
Croc-en-jambe à l'homme ; croc-en-jambe au français, croc-en-jambe à la
grammaire, croc-en-jambe même à la raison, et le tour est fait.
L'adversaire culbuté ne se relèvera pas.
Son esprit, imprévu, éclatant comme un pétard,
n'emprunte rien à la tradition de notre race, à la tradition da finesses et de
pointes où se sont exercés nos pères. Il e dérive cependant, d'une façon
indirecte, et pour n'être pu' tout à fait légitime il n'en est pas moins
français.
Ce
galant et charmant homme au masque de clown a inventé une clownerie bizarre de
la langue, une manière de faire sauter les mots, de les désarticuler, de leur
fait prendre des attitudes et des contorsions imprévues qui font rire d'un rire
impérieux, irrésistible, immodéré, comme les véritables clowneries des vrais
clowns, dans les cirques. Il fait naître, par des rapprochements de syllabes,
des à-peu-près imprévus, par des calembredaines fantastiques, des éveils de
pensées surprenantes et cocasses. Il lui faut une seconde pour appeler
Camescasse-tête, M. Camescasse, en apprenant sa nomination aux fonctions de
préfet de police. Et sans
cesse de son esprit, de sa bouche et de sa plume, tombent des mots inattendus
et singulièrement comiques, des jugements d'une vérité désopilante dans une forme
saisissante de drôlerie.
Et tout le monde s'amuse de cette intarissable verve
parisienne, depuis les femmes les plus fines jusqu'au voyou le plus illettré,
pourvu qu'il ait respiré cet air du trottoir qui met dans le cerveau ce quelque
chose d'inconnu qui semble l'âme de Paris.
Après l'R, arrêtons-nous à la lettre suivante S.
Le nombre des mots que Scholl a semés sur le monde est
aussi grand que celui des étoiles. Tous les chroniqueurs présents et les chroniqueurs
futurs puisent et puiseront dans ce réservoir de l'esprit.
Il a le trait direct et sûr, frappant comme une
balle et crevant son homme, le trait suivant la bonne tradition du XVIe siècle,
rajeunie par lui, et qui deviendra, encore par lui, la tradition du XIXe
siècle.
En lisant une bonne chronique d'Aurélien Scholl, on
croirait sentir la mœlle de la gaieté française coulant de sa source naturelle.
Il est, dans le vrai sens du mot, le chroniqueur spirituel, fantaisiste et
amusant.
Gascon, grand, bel homme, élégant et souple, il donne
bien aussi l'idée de son talent, un peu casseur d'assiettes et rodomont. Il a fait, malheureusement, beaucoup
d'élèves, qui sont bien loin de le valoir, ayant pris sa manière sans avoir son
esprit. A la quatrième avant-dernière lettre de l'alphabet nous trouvons
Tout différent des trois autres, celui-là procède avec
un flair et une sûreté de limier pour découvrir le fait du jour, le fait
parisien, le fait enfin qui doit intéresser, émouvoir, passionner le plus le
public, son public. Non seulement il le découvre, mais il le fouille, le
commente et le développe, juste de la façon dont il doit être fouillé, commenté
et développé, ce jour-là même, pour répondre à l'attente de tous les esprits.
Je parlais tout à l'heure de l'atmosphère à créer autour des personnages d'un
livre. Eh bien ! M. Albert Wolff subit l'atmosphère du moment d'une telle
façon qu'il semble écrire souvent ce que pensent et ce qu'ont pensé tous ses
lecteurs, tant il leur donne le résumé de leur opinion, formulé avec sa verve
souvent pointue et caustique, toujours amusante, fine et bien littéraire. Et
ses fidèles, en le lisant, éprouvent à peu près le sentiment d'un homme à qui
on servirait, quand il entre dans un restaurant, le plat unique qu'il désirait
manger ce jour-là, et auquel il n'avait peut-être pas songé.
M.
Wolff est en outre en train de faire ce que devraient faire tous les
chroniqueurs vraiment parisiens, qui ont vécu longtemps cette vie mouvementée,
si renseignée et si bizarre des journalistes ; il écrit ses mémoires.
Le premier volume contenant des souvenirs de voyage des
plus intéressants ; le second, l'Écume de Paris, est une fort
curieuse, fort saisissante et fort originale étude des dessous secrets de cette
grande capitale des capitales. Les Voyous sinistres, les Forçats
célèbres, les Monstres, les Adultères sanglants, le Crime
et la Folie, sont des pages profondes, terribles, et singulièrement
attachantes.
J'aurais tant désiré parler d'un autre encore, mort
tout, dernièrement, Léon Chapron, qui avait apporté dans la chronique
contemporaine une note bien particulière, alerte et mordante ! Il était en
outre un des hommes les plus sincères du journalisme actuel, d'une sincérité même
brutale, mais d'une loyauté à toute épreuve.
Et si on me demandait maintenant de citer un nom parmi
les plus jeunes, parmi ceux d'aujourd'hui qui sont ceux de demain, je le
choisirais dans ce journal, et je dirais : Gros-claude.