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| Guy de Maupassant Souvenirs IntraText CT - Lecture du Texte |
Connaissez-vous,
madame, l'admirable nouvelle d'Ivan Tourgueneff, qui a pour titre : Trois
Rencontres ? Non, sans doute, car vous ne lisez que les livres du
jour.
Je comprends l'intérêt que vous portez aux romans
d'hier, d'aujourd'hui ou de demain, mais il faut quelquefois lire les
vieux ; croyez-moi.
Les Trois Rencontres ! N'oubliez point ce
titre, madame, et lisez cette courte nouvelle. Elle contient, en quelques
pages, l'essence même du génie de Tourgueneff, de ce génie rêveur et précis,
réel et poétique, un peu voilé, comme pour faire deviner des choses lointaines,
indécises, ces choses qui flottent dans les brouillards de la vie, ces choses
qui peuplent la terre de songes, qui nous montrent, derrière les faits cruels,
le mystère doux, toujours fuyant et charmant, dont se bercent les poètes.
Le sujet ? direz-vous. Il n'y en a guère
dans cette œuvre enchanteresse et vague comme une féerie d'opium. C'est l'histoire étrange et
charmante des émotions qu'une voix de femme, entendue trois fois par trois
nuits de lune, sous trois climats différents, ont fait naître dans le cœur d'un
homme.
Il ne la connaît point, cette femme, il ne l'a
jamais vue ; mais il l'entend chanter, et il la reconnaît chaque fois. Et dans ces pays où chante aussi une
musique mystérieuse, il semble que l'admirable poète ait fait passer toutes ces
sensations menues et profondes qui s'éveillent dans
certaines âmes, au contact exquis ou douloureux de choses que le commun des
hommes ne remarque point.
Avez-vous observé, madame, combien sont sonores en
nous, les nerveux, les répercussions du souvenir, et combien aussi la vue de
certains détails inaperçus par tous fait vibrer notre cœur ?
Depuis quelque temps, elle me hante, cette nouvelle de
Tourgueneff, les Trois Rencontres ; car, moi aussi, je viens de la
sentir en moi la triple émotion d'une chose vue à trois époques différentes.
Je traversais Rouen, l'autre jour. Nous sommes au moment de
la foire Saint-Romain. Figurez-vous la fête de Neuilly, plus importante, plus solennelle,
avec une gravit provinciale, un mouvement plus lourd de la foule qui est aussi
plus compacte et plus silencieuse.
Plusieurs kilomètres de baraques et de vendeurs, car
les boutiques sont plus nombreuses qu'à Neuilly,
les gens de campagne achetant beaucoup. Marchands de verrerie, de porcelaines,
de coutellerie, de rubans, de boutons, de livres pour les paysans, d'objets
singuliers et comiques en usage dans les villages, puis des montreurs de
curiosités, que le Normand des champs appelle des « faiseux vé de
quoi », et une profusion de femmes colosses dont semblent fort amateurs
les Rouennais. Une d'elles vient d'envoyer à la presse locale une lettre
aimable pour inviter MM. les journalistes à venir la visiter, en s'excusant de
ne pouvoir se présenter elle-même chez eux, ses dimensions lui interdisant
toute sortie.
... Se plaint de la grosseur qui l'attache au rivage.
Enfoncé Louis XIV !
Puis voici des lutteurs. l'admirable M. Bazin
qui parte comme à la Comédie-Française, en saluant le public de l'index. Voici
encore un cirque de singes, un cirque de puces, un cirque de chevaux, cent
autres curiosités de toute espèce. Et un public particulier : - gens de la
ville endimanchés, aux mouvements sérieux et modérés, mais bien accordés,
l'homme et la femme manœuvrant d'ensemble, avec une sage gravité, comme si la
nature eût mis en eux une même manivelle, - gens de la campagne aux mouvements
plus lents encore, mais différents, l'homme et la femme ayant chacun le sien,
couple détraqué par des besognes diverses : le mâle courbé, traînant ses
jambes ; la femelle se balançant comme si elle portait des seaux de lait.
Ce qu'il y a de plus remarquable dans la foire
Saint-Romain, c'est l'odeur - odeur que j'aime, parce que je l'ai sentie tout
enfant, mais qui vous dégoûterait sans doute. On sent le hareng grillé, les gaufres et les
pommes cuites.
Entre chaque baraque, en effet, dans tous les coins, on
grille des harengs en plein air, car nous sommes au plus fort de la saison de
pêche, et on cuit des gaufres, et on rissole des pommes, de belles pommes
normandes, sur de grands plats d'étain.
J'entends une cloche. Et tout à coup
une émotion singulière me serre le cœur. Deux souvenirs m'ont assailli,
l'un de mes premiers ans, l'autre de l'adolescence.
Je demande à l'ami qui m'accompagne :
- C'est toujours lui ?
Il a compris et répond :
- C'est toujours lui, ou plutôt toujours eux. Le violon
de Bouilhet y est encore.
Et j'aperçois bientôt la tente, la petite tente où l'on
joue, comme on jouait dans mon enfance, cette Tentation de saint Antoine,
qui ravissait Gustave Flaubert et Louis Bouilhet. Sur l'estrade, un vieux homme
à cheveux blancs, si vieux, si courbé qu'il semble un centenaire, cause avec un
polichinelle classique. Songez
donc, madame, que mes parents aussi l'ont vue, cette Tentation de saint
Antoine, quand ils avaient dix ou douze ans ! Et c'est toujours
le même homme qui la montre. Sur sa tête est pendue une pancarte où on
lit : « A céder pour cause de santé. » Et s'il ne trouve pas d'amateur, le pauvre
vieux, le spectacle naïf et drôle dont s'amusent, depuis plus de soixante ans,
toutes les générations de petits Normands, disparaîtra.
Je monte les marches de bois qui tremblent, car je veux
voir encore une fois, une dernière fois peut-être, le saint Antoine de mon
enfance.
Les bancs, de misérables bancs étagés, portent un
peuple de petits êtres, assis ou debout, babillant, faisant un bruit de foule,
le bruit d'une foule de dix ans.
Les parents se taisent, accoutumés à la corvée
de chaque année.
Quelques lampions éclairent l'intérieur sombre de la
baraque. La toile se lève. Une
grosse marionnette apparaît, faisant, au bout de ses fils, des gestes bizarres
et maladroits.
Et voilà que toutes les petites têtes se mettent à
rire, les mains s'agitent, les pieds trépignent sur les bancs, et des cris de
joie, des cris aigus, s'échappent des bouches.
Et il me semble que je suis un de ces enfants, que je
suis aussi entré pour voir, pour m'amuser, pour croire, comme eux. Je retrouve
en moi, réveillées brusquement, toutes les sensations de jadis ; et dans
l'hallucination du souvenir, je me sens redevenu le petit être que j'ai été
autrefois, devant ce même spectacle.
Mais un violon se met à jouer. Je me lève pour
le regarder. C'est aussi le même : un vieux encore, très maigre, et
triste, triste, à longs cheveux blancs rejetés derrière une tête creuse,
intelligente et fière.
Et je me rappelle ma seconde visite à Saint-Antoine.
J'avais seize ans.
Un jour (j'étais élève au collège de
Rouen en ce temps-là), un jour donc, un jeudi, je crois, je montai la rue
Bihorel pour aller montrer des vers à mon illustre et sévère ami Louis
Bouilhet.
Quand j'entrai dans le cabinet du poète, j'aperçus, à
travers un nuage de fumée, deux grands et gros hommes, enfoncés en des
fauteuils et qui fumaient en causant.
En
face de Louis Bouilhet était Gustave Flaubert.
Je laissai mes vers dans ma poche et je demeurai assis
dans mon coin bien sage sur ma chaise, écoutant.
Vers quatre heures, Flaubert se leva.
- Allons, dit-il, conduis-moi jusqu'au bout de ta
rue ; j'irai à pied au bateau.
Arrivés au boulevard, où se tient la foire
Saint-Romain, Bouilhet demanda tout à coup
- Si nous faisions un tour dans les baraques ?
Et ils commencèrent une promenade lente, côte à côte,
plus hauts que tous, s'amusant comme des enfants, et échangeant des
observations profondes sur les visages rencontrés.
Ils imaginaient les caractères rien qu'à l'aspect des
faces, faisaient les conversations des maris avec leurs épouses. Bouilhet
parlait comme l'homme et Flaubert comme la femme, avec des expressions
normandes, l'accent traînard et l'air toujours étonné des gens de ce pays.
Quand ils arrivèrent devant Saint-Antoine :
- Allons voir le violon, dit Bouilhet.
Et nous entrâmes.
Quelques années plus tard, le poète
étant mort, Gustave Flaubert publia ses vers posthumes, les Dernières
Chansons.
Une pièce est intitulée :
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Oh ! qu'il était triste au coin de la salle, |
Et quand je sortis de la baraque, je
croyais ente encore la voix sonore de Flaubert :
- Pauvre... diable !
Et Bouilhet répondit :
- Oui, ça n'est pas gai pour tout le monde !