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| Guy de Maupassant Le sentiment et la justice IntraText CT - Lecture du Texte |
Obéissant
au sentiment presque unanime, je désire l'acquittement de Mme Clovis Hugues
dont la situation a éveillé dans tous les cœurs la sympathie la plus
respectueuse et la plus vive.
Cependant, à un point de vue plus général, il y aurait
beaucoup de choses à dire.
Pour les dire, ces choses, je vais imaginer une
aventure analogue à la sienne mais en disposant les circonstances accessoires
que j'ignore, de façon à appeler sur l'agent plus d'intérêt peut-être qu'il
n'en mérite, et cela, pour les besoins de la cause que je vais plaider.
Je veux faire le procès de l'opinion publique.
Je dis que l'opinion publique en France a perdu
complètement le sens de la justice et qu'elle se laisse emporter, emballer,
égarer sans cesse par une sentimentalité naïvement prudhommesque et par un
donquichotisme niais.
Et de
plus en plus, dans nos mœurs, le sentiment tend à remplacer la loi et la
logique.
Nous ne faisons que de la politique de
sentiment, de la guerre de sentiment, de la justice de sentiment.
Donc,
je raconte une aventure qui n'est pas arrivée, mais que je suppose arrivée.
J'imagine qu'un garçon de trente ans erre dans Paris, sans place et sans
pain. Le cas est fréquent. Il va de porte en porte et ne trouve rien. Il
n'a d'ailleurs ni parents ni recommandations. Enfin, harcelé par la faim, il
frappe chez un de ces misérables qui tiennent des agences de renseignements
secrets.
L'homme l'emploie, puis au bout de quelque temps le
charge de trouver des preuves de l'infidélité conjugale de M. X... Besogne aisée, ajoute le patron, car
les maris fidèles sont rares.
L'agent se met en campagne, il interroge à
droite, à gauche, convaincu, comme un simple juge d'instruction, que le prévenu
est coupable. Qui interroge-t-il ? les concierges, parbleu' Or, quel est
le concierge qui ne calomnie pas cent fois par jour le plus innocent de ses locataires ?
Oh ! si nous savions ce
que disent de nous nos concierges, les armuriers, demain, n'auraient plus assez
de revolvers.
Un fait, entre mille. Le bruit ayant couru dernièrement
dans Paris, de
la folie d'une femme charmante, un grand journal envoya aussitôt prendre des
renseignements chez sa concierge.
Le reporter demanda
- Est-ce vrai que Mme X... est folle ?
L'autre, ravie d'avoir à dire du mal de sa locataire,,
s'écria :
- Pour sûr, et folle à lier encore.
C'était là son opinion de portière mais nullement la
confirmation d'un fait accompli.
Et le journal annonça une nouvelle fausse.
Donc la concierge en raconte sur la dame du quatrième
et celle du cinquième. L'agent demande : - Est-ce que M. X... ne vient pas
au cinquième ?
Et la chipie en loge en débite, en invente, en
surinvente, enchantée d'avoir un public aussi rempli d'attention.
Le
pauvre gueux, tenant son témoin, fait son rapport au patron qui fournit à sa
cliente les renseignements payés.
Un procès a lieu.
La concierge se voyant dans une position dangereuse nie
avoir bavardé et menti et se tire d'affaire par un faux serment.
- Si
on rapportait au tribunal tout ce qu'on dit, n'est-ce pas, on ne pourrait plus
causer de rien.
Or l'agent mis en cause se trouve ainsi avoir
indignement calomnié une honnête et charmante femme. Il est condamné à
deux ans de prison et deux mille francs d'amende.
Le malheureux, qui faisait, il est vrai, une besogne
ignoble, mais non punie par la loi, avait été poussé par son patron et trompé
par son témoin. Donc, innocent jusqu'à un certain point, il trouve dure la
peine et en appelle.
Mais
la jeune femme, victime, affreusement frappée, meurtrie, désespérée, tire un
coup de revolver sur son tortureur et l'abat. L'homme agonise dix jours et
meurt.
Et l'opinion publique crie « Bravo !
vive l'héroïne ! », pousse des hurlements d'enthousiasme, veut qu'on
acquitte séance tenante la meurtrière !...
Pourtant...
Pourtant les juges ont apprécié et jugé. Ils ont rendu
l'arrêt légal que nous devons respecter d'une façon absolue !
La jeune femme ne se trouve pas assez vengée.
Rien en effet ne peut compenser la souffrance morale qu'elle a subie.
Mais qu'arrivera-t-il si nous en appelons tous, par le
couteau, le revolver ou le vitriol, des jugements que nous estimons
insuffisants ?
Or quel est l'homme lésé qui trouve suffisante la
compensation accordée par la loi ?
En quoi l'horrible agonie de cet agent infime, moins
coupable que son patron introuvable, rend-elle plus éclatante l'innocence
reconnue incontestée de sa victime ?
Quelles
seraient les conséquences de cette jurisprudence nouvelle ?
Quelle femme n'a pas été calomniée mille fois par ses
concierges, ses domestiques, ses amies et ses ennemies ? Quelle femme n'a
pas appris un jour par une bouche affectueuse et malveillante que telle ou
telle personne avait dit sur elle une chose infâme ?
Devra-t-elle acheter un revolver et tuer ?
N'y sera-t-elle pas un peu autorisée par un verdict d'acquittement ?
Puis,
après ? Oui, après les femmes calomniées, nous aurons les femmes
suspectées avec raison qui voudront se refaire un honneur à coups de pistolet.
Et elles seront nombreuses celles qui, n'ayant rien à perdre, auront tout à
gagner d'un crime retentissant capable de retourner et d'établir en leur faveur
le cours de l'opinion publique ?
Elles joueront le tout pour le tout, pile ou face,
acquittement ou condamnation, car avec les jurés français tout arrive.
N'avons-nous pas déjà, comme exemple
du sentiment substitué à la stricte justice, tous les cas de vitriol jugés
depuis quelques années par ce tribunal fantaisiste qu'on nomme un jury.
Toutes les fois qu'il s'agit d'amour, l'indulgence
attendrie du tribunal est acquise d'avance à celle qui a mutilé son séducteur. Elle est
acquittée d'enthousiasme.
Or, cinq fois sur dix, c'est le vitriolé qui a séduit,
car le monde est peuplé de filles et de femmes qui emploient des ruses de
Peau-Rouge et une adresse et des astuces, et un déploiement d'innocence, de
naïveté et de candeur incroyables, à découvrir et conquérir le séducteur de
leur choix.
La profession de fille et de femme séduite et payée a
du bon. Or, si le séducteur leur échappe, c'est toute une campagne à
recommencer. Leur dépit exaspéré les pousse à une vengeance terrible pour lui
et sans danger pour elles.
J'admets qu'elles aiment follement.
L'amour peut-il être une excuse ?
Qu'est-ce que l'amour qui frappe, sinon de l'égoïsme
que les jurés acquittent, en donnant aux liens illégaux une sanction poétique
et une valeur presque légale, en ce temps où il devient si facile de rompre les
liens réguliers du mariage.
De sorte qu'on peut maintenant se débarrasser à son gré
d'une femme légitime, par un petit jugement, tandis qu'on a tout à craindre en
se débarrassant d'une maîtresse !
Vive le sentiment, à bas la loi !
La création des jurys a été
d'ailleurs, en principe, la substitution du sentiment à la justice, car les jurés
jugent selon leur cœur, et ces braves gens seraient fort embarrassés
pour faire autrement puisqu'ils n'ont que ça pour juger.
On leur soumet des cas compliqués de psychologie, or
ils sont préparés à les résoudre, uniquement par les romans-feuilletons de leur
journal.
Une fille séduite ! Ils ne connaissent que
ça ! Ils ont assez pleuré en lisant « La Folle du Carrefour »,
et ils voient immédiatement une situation analogue. Ils se rappellent aussi
toutes les scènes de tribunal, de cour d'assises, les plaidoiries, les preuves
accablantes, les circonstances dramatiques des œuvres de MM. Richebourg et
autres. Et ils jouent une de ces scènes, ils font partie d'un de ces
romans !
Pouvait-il en être autrement, du jour où l'on
choisissait pour pénétrer dans le tréfonds du cœur humain, pour démêler les
fils délicats des intentions, non pas des criminalistes de profession, non pas
des hommes supérieurs habitués à voir, à comprendre et à juger toutes les
évolutions de l'esprit, mais le boucher, le boulanger, le mercier, le
commerçant quelconque, qui apprécient selon leur cœur, parbleu, à défaut du
reste.
Je voudrais qu'on fît une simple expérience.
On prendrait dix jurés et on leur poserait cette
question :
- Que pensez-vous du 2 Décembre ?
Le premier répondrait : « C'est un
crime ignoble pli par des bandits. »
Le second : « Ce fut un coup de génie qui
sauva pour quelques années la France agonisante... »
Aucun
d'eux ne dira : « Ce fut un coup d'État comparable à toutes les
révolutions qui ont changé le gouvernement d'un pays. »
Or, s'ils sont six du premier avis, tant pis pour les
réactionnaires qu'ils auront à juger.
Mais s'ils sont au contraire six de la seconde opinion,
tant pis pour les républicains.
Il en est de même en matière de sentiment ; et
voilà ce que nous appelons la justice.
Donc, les femmes sont aujourd'hui à
peu près autorisées à régler toutes leurs affaires à coups de revolver et de
vitriol.
Quoi d'étonnant à cela, puisqu'un homme attaqué
dans son honneur n'a pas d'autre ressource, en ce moment, que le duel.
Et c'est là un signe singulier de cette tendance de
plus en plus visible du tempérament français à remplacer la justice par le
hasard, ou plutôt par une fantaisie imprévue, arbitraire et sentimentale.
Nous avons horreur de la loi et de la logique !
Examinons donc la jurisprudence du duel telle qu'elle
s'établit chez nous.
Nous sommes loin des jours, proches cependant, où on
concédait que le duel, vieille coutume de la chevalerie, devenue souvent, de
nos jours, la ressource des chevaliers d'industrie qui se font un honneur à
coups d'épée, était admissible seulement dans certains cas d'appréciation
délicate où la loi est impuissante et dans certaines situations que l'amour ou
la trahison d'une femme, ainsi que des haines particulières, peuvent créer
entre deux êtres.
Aujourd'hui, le combat singulier est devenu la règle et
la loi dans tous les cas d'injures, calomnie ou médisance, entre hommes.
L'insulté, le lésé, sous peine d'être dix fois
déshonoré, devra avoir recours aux armes et non aux tribunaux.
S'il se bat, étant même une crapule et un fripon, il
redevient instantanément un honnête homme.
S'il
fait intervenir les juges, il n'est plus qu'un couard, même avec un honneur
irréprochable.
Qui est l'insulteur ? La galerie ne s'en
informe guère. Homme du demi-monde vivant d'expédients, publiciste aux abois
vivant de chantage. Peu importe. On le salue, on lui serra la main. Cela
suffit.
Prévoyant le cas, il a travaillé ses contres de quarte
comme un gymnaste travaille le trapèze.
Qui est l'insulté ? Un homme du monde quelconque,
qui peut exciter la haine, la jalousie ou l'envie par sa fortune, ses succès,
sa situation politique, ou la beauté de sa femme ?
Il est
peut-être myope. Alors il doit renoncer au pistolet qui égalise à peu près les
chances. Il peut être aussi maladroit, lourd, obèse, sans aucune
habitude de l'escrime. Alors
il ira se faire saigner par son adversaire et reviendra chez lui injurié,
blessé et pas content. Ô Molière !
Car nous apprenons chaque jour qu'une innombrable
quantité de gaillards se font la main du matin au soir.
Il en est, dans le nombre, qui travaillent
l'escrime comme on travaille la peinture, parce qu'ils l'aiment.
Mais
les autres ? Les autres s'exercent le poignet afin de pouvoir être
insolents tant qu'il leur plaira.
De sorte que le duel étant devenu la règle de tout
différend entre deux hommes, l'étude acharnée de l'épée à laquelle on se livre
en ce moment n'est qu'un effort raisonné pour faire entrer l'injustice dans ce
hasard armé qui remplace la loi.
Or, puisque les ministres semblent embarrassés pour
équilibrer leur budget, ne pourrait-on faire des économies sur la magistrature
et supprimer autant de juges qu'on ouvre de salles d'armes nouvelles ?
Et ne pourrions-nous arriver tout de suite à l'État
idéal rêvé par beaucoup ?
L'École de droit étant devenue inutile aux Français
sera remplacée par une Faculté d'escrime.
On y travaillera de neuf heures à midi, et de deux
heures à six heures, les dégagés, les oppositions, les contres, les coupés,
etc., afin de pouvoir injurier, calomnier, mentir et gifler autrui en toute
liberté et toute sécurité.
Les citoyens français se trouveront donc divisés en
deux classes.
La première catégorie comprendra les gens agiles ;
adroits, ayant le coup d'œil juste et le jarret solide, qui seront braves par
nature et par profession, après dix ans de salle et de tir au commandement.
Les gens affligés de maladies des yeux, d'embonpoint
précoce, de gaucherie naturelle et de faiblesse musculaire, feront partie de la
deuxième catégorie des braves par nécessité.
Les certificats de médecin, constatant un état physique
suffisants à vous faire dispenser du service militaire, ne seront pas valables
en cas de duel.
Un impotent qui aurait refusé de se battre
contre un maître d'armes serait qualifié de lâche et rejeté du monde comme il
faut.
D'où il résulte que quiconque ne sera ni fort comme
Hercule, ni agile comme Achille aux pieds légers, et n'aura pas sacrifié un
quart de son existence pour acquérir le doigté de Louis Mérignac, sera aussi
exposé dans la société parisienne qu'un voyageur tout nu dans une forêt vierge,
peuplée d'animaux féroces.
O saint Don Quichotte, priez pour nous !
Mais la situation est en train de devenir encore plus
grave qu'on ne pense.
Nous
avons lu l'autre jour le compte rendu du grand concours d'escrime organisé
entre les commis du Bon Marché, dans une salle d'armes ouverte par les soins et
aux frais du directeur de ce magasin.
Et vous voulez que nous allions acheter des gants ou un
parapluie dans cette boutique pour que l'employé du rayon ganterie, « très
prompt à prendre les contres », prenne la mouche avec non moins de
promptitude à une simple observation sur le nombre des boutons, et nous jette
sa carte au visage.
Et l'employé du rayon ameublement, en déployant une
tenture qui ne nous plaira point, répondra avec insolence, parce qu'il
« déploie aussi une grande vitesse dans les attaques en ligne
basse ».
Les gens pacifiques se verront donc contraints de
s'adresser aux maisons qui n'arment pas leur personnel.
Mais qu'arrivera-t-il si M. Bixio ouvre une
salle d'armes pour ses cochers ? Si la Compagnie des omnibus en fait
autant pour ses conducteurs ?
Ne verrons-nous pas bientôt sur les grandes lignes, à
côté du wagon-restaurant, le wagon d'escrime où le mécanicien viendra de temps
en temps faire un petit assaut avec le chef de train ?
O saint Don Quichotte, priez pour nous !
J'ai dit que nous faisions de la
politique et de la guerre de sentiment et jamais de logique.
Je n'en citerai qu'une preuve entre cent mille.
Il y a quelques années, un officier de grande valeur
qui fait aujourd'hui la campagne du Tonkin, M. le général de Négrier, alors
colonel, ayant à réprimer une insurrection d'Arabes dans le Sud Oranais et
sachant bien qu'on ne peut frapper ces fanatiques que par leur religion,
abattit la célèbre mosquée de Sidi-Cheik.
L'Arabe est fataliste. « Dieu le
veut ! » est toute sa foi. Si Dieu ne le défend pas, c'est qu'il
abandonne ses enfants.
Or,
l'opinion publique s'émut en France,
le gouvernement s'indigna. On avait outragé la religion de ces pauvres
ennemis ! On avait détruit leur temple ! Profanation !
On fit reconstruire la mosquée ! Allah avait
vaincu !
Or, c'est le même gouvernement qui, quelques mois plus
tard, expulsait les moines et fermait leurs églises en France.