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| Guy de Maupassant L'amour à trois IntraText CT - Lecture du Texte |
Vous
touchez, mon cher ami, dans ces vives et charmantes nouvelles, au plus gros
problème moral de notre époque, ou même au plus gros problème de tous les
temps.
Depuis que le monde et le
mariage existent, la religion, la littérature et la loi se sont cassé le nez à
cet écueil de l'amour à trois. Ces
trois têtes sur le même oreiller font rire les uns, indignent les autres, sont
la plus fréquente cause de procès, de crimes ou de bonheur qui soit encore
connue.
Il ne sert à rien de se fâcher
là contre. Ça est parce que ça
est. Constatons simplement, comme vous le faites si bien, tous les cas si
variés, si drôles ou si dramatiques de l'adultère, servons-nous-en dans les
livres et au théâtre, laissons les législateurs chercher le remède, et
philosophons un peu, par moments.
Le remède ? En est-il un ?
M. Naquet répond : « Le divorce. »
Et M. Naquet pourrait bien avoir
raison.
Deux cas surtout sont intéressants,
l'un parce qu'il est mystérieux, l'autre parce qu'il est terrible.
Dans le premier, l'aveuglement de
certains maris passe les bornes du possible, et fait rêver.
Dans le second, la vengeance de
certains jaloux surprend, révolte les observateurs désintéressés.
Quel roman on pourrait écrire, mon
cher ami, sur certains ménages à trois, alors que l'amant est installé dans la
maison comme un époux préféré ! Quelle situation singulière, complexe,
comique, étrange, et cependant naturelle, puisqu'elle est fréquente ! Nous
en connaissons tous, de ces associations où les hommes se partagent amicalement
les bénéfices et les charges. Liés par une étroite amitié, intimes comme deux
complices, ils ont les mêmes soins pour leur femme qui, elle, préfère, on le
voit, l'ami choisi par son cœur à l'homme imposé par la famille et par la loi.
Ils vivent ensemble, au vu et au su de tous, déjeunent et dînent à la même
table. On en conclut avec vraisemblance que tous les autres meubles de la
maison leur sont également communs, la nuit comme le jour.
Dans la rue, on les rencontre. Elle et
Lui devant (car elle a pris son bras), le mari derrière car on ne peut aller
trois de front, partout ; et les trottoirs n'ont pas tout à fait la
largeur d'un lit.
Le monde sourit et ferme les yeux. Qui
donc pourrait les ouvrir assez grands, les yeux, pour voir au fond de ces trois
cœurs, surtout au fond du cœur du troisième, du mari impénétrable, ignorant ou
complaisant, lâche ou indifférent, plein de colère étouffée, de haine et de
désirs de vengeance, ou simplement heureux peut-être ?
Sous cette rubrique : « Les
drames de l'adultère », les journaux nous apprennent tous les jours qu'un
époux trompé vient de massacrer sa femme, ou l'amant, ou tous les deux. Les
jurés, tous mariés, sont pleins d'indulgence pour ces fureurs de propriétaire
outragé. Ils acquittent ce meurtrier, et l'assistance spéciale des cours
d'assises, lecteurs de romans-feuilletons, venue pour l'émotion, gonflée de
sensiblerie larmoyante, applaudit à ce verdict, jugeant que le mari trompé a lavé
son honneur dans le sang, qu'il s'est réhabilité par ce meurtre. C'est avec
ces grands mots qu'on nous élève, avec ces préjugés qu'on nous instruit, avec
ces idées qu'on nous prépare au mariage.
Ce que je vais dire paraîtra sans
doute déplorablement subversif. Tant pis ; il ne faut chercher que la
vérité, sans s'occuper de la morale enseignée, orthodoxe et officielle ;
de la morale, cette prétendue loi naturelle, indéfiniment variable,
facultative, cette chose dosée différemment pour chaque pays, appréciée d'une
façon nouvelle par chaque expert, prêtre ou législateur, et sans cesse modifiée
par tout le monde.
La seule loi qui importe est la
loi suprême de l'humanité, cette loi qui gouverne les baisers humains, et qui
sert de thème éternel aux poètes.
Nous
vivons dans une société affreusement bourgeoise, timorée et médiocre. Jamais
peut-être on n'a eu l'esprit plus étroit et moins humain.
La faiblesse (disons faute, si vous
vous voulez) d'une femme mariée, entraînée à mal par un séducteur, a pris des
proportions si mélodramatiques qu'on la considère généralement comme digne de
mort.
Des hommes comme M. Dumas fils
raisonnent et argumentent pendant des livres entiers, avec talent, esprit et
partialité, et peut-être avec incompétence, sur les entraînements et les chutes
de ces pauvres êtres sans énergie contre l'amour. Les baisers illégaux
acquièrent sous leur plume une gravité de crimes ; et les femmes payent
pour tous : pour le mariage indissoluble, chose horrible ; pour la
loi, injuste à leur égard ; pour le préjugé féroce qui les condamne ;
pour l'opinion monstrueuse qui permet tout à leurs maris et leur défend tout.
Je ne veux point absoudre l'adultère. Je ne veux que constater la situation
absolument injuste que crée le mariage.
Le mariage est la loi. Nous devons
donc nous y soumettre.
Il est cependant permis de le
discuter.
Constatons d'abord que les médecins et
les philosophes affirment, pour la plupart, que nous sommes des polygames et
non des monogames. Donc les femmes seraient des polyandres. (J'ignore si le mot
est académique.) Ainsi, l'individu qui se contenterait d'une femme toute
sa vie serait tout autant en dehors des lois de la nature que celui qui ne
vivrait que de salade. L'examen
de nos mâchoires nous révèle créés pour manger de la viande et des
légumes ; mais à quoi voit-on que nous sommes des polygames ? Il
suffit d'un raisonnement pour le prouver. Une femme ne peut porter qu'un enfant
par an, tandis qu'un homme... a la production plus facile. La loi de
nature veut donc que le mâle ait plusieurs épouses. D'où il résulte que le
harem est une institution sage. Et
pourtant... on pourrait dire encore beaucoup d'autres choses, mais, cette fois,
à l'avantage des femmes et au détriment des hommes ! Passons.
Admettons donc que nous ne soyons
absolument ni carnivores, ni herbivores, mais omnivores. Nous nous arrangerons
en Orient de la polygamie, et en Occident de la monogamie, et encore de la
monogamie avec accommodements. Je voudrais bien qu'on me citât un seul homme -
un seul - sain de corps et d'esprit, demeuré toute sa vie absolument monogame.
Donc le mariage crée une situation
anormale, antinaturelle, et à laquelle on ne peut se résigner que grâce à des
abnégations infinies, à une vertu supérieure, à des mérites absolument
religieux, une situation à laquelle le mari ne se résigne jamais, une situation
qui met éternellement la conscience en lutte avec l'instinct, avec l'amour.
Lequel est le monstre au point de vue
naturel et humain : la femme qui succombe ou le mari qui tue ?
Ici un homme, parce qu'il est trompé
dans son égoïsme, blessé dans sa vanité, déçu dans sa prétention (peut-être
exorbitante) de possession exclusive, détruit un être, supprime la vie,'la vie
que rien ne peut rendre, commet le seul acte vraiment monstrueux qu'on puisse
commettre, et le plus horrible, et le plus immoral, tue !
Là, une femme, élevée pour plaire,
instruite dans cette pensée que l'amour est son domaine, sa faculté et sa seule
joie au monde (tels sont, en effet, les enseignements de la société) ;
créée par la nature même faible, changeante, capricieuse, entraînable ;
faite coquette par la nature et par la société ensemble, vivant presque
toujours seule pendant que son mari fait ce qu'il veut et s'amuse à son
gré ; une femme donc se laisse captiver par un homme qui met tous ses
soins, toute son ardeur, toute son habileté, toute sa puissance à
l'entraîner ! Il fait, lui, son métier d'homme du monde, de
séducteur ! Elle tombe entre ses bras, obéissant à l'invincible
amour ; elle commet un acte blâmable, condamnable au point de vue des
législations, mais humain, fatal, si fatal que rien n'a jamais pu l'entraver
depuis que les règlements de la moralité civile et religieuse le
combattent ; et on proclame cette femme une gueuse, une misérable, une
souillée, tandis qu'on salue jusqu'à terre son mari qui l'assassine, parce
qu'on le juge' réhabilité !
Pourquoi tue-t-il ? Parce qu'il
se croit déshonoré ! Nous
touchons ici à un de ces préjugés prodigieux qui servent généralement de bases
à toutes nos croyances.
Êtes-vous déshonoré parce que votre
marchand de vin vous a filouté ? - Non ? - Parce que votre bonne vous
a volé ? - Non ? - Et vous l'êtes parce que votre femme vous a
trompé ! Vous, le volé, le trompé, le lésé, le filouté enfin, vous vous considérez
comme déshonoré tant que vous n'aurez pas lardé de coups de couteau l'amant que
tout le monde considère comme honorable, comme accomplissant légitimement ses
fonctions de maraudeur d'amour, et la femme qui s'est abandonnée, séduite,
entraînée ! Que la logique est une belle chose !
Mais, sacrebleu, le déshonneur ne peut
résulter que d'un acte absolument personnel, et ne peut, en aucun cas, provenir
du fait d'un autre.
Est-il
admissible qu'on puisse être atteint dans son honneur par une action à laquelle
on n'est pour rien bien au contraire, - une action qu'on met tous ses soins à
empêcher ? Nous voyons heureusement aujourd'hui une phalange de maris
philosophes, qui, ayant déterminé exactement la situation, les droits et les
devoirs de chacun des époux, et respectant les convenances, aiment à leur
guise, laissent leur femme vivre à son aise, tout en surveillant de l'œil ses
allures comme ferait le gardien d'une chèvre capricieuse, pour empêcher ses
escapades. Cette sagesse n'est-elle pas morale au fond ?