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| Guy de Maupassant Mépris et respects IntraText CT - Lecture du Texte |
Texte
Le
duel où le lieutenant Chapuis fut tué ne semble être, en somme, qu'un résultat
du légendaire mépris du militaire pour le civil.
Si
le mot cité par les journaux est vrai : « On
ne fait pas d'excuses à ces polissons-là, on leur tire les oreilles », il
faut, sans doute, entendre par polissons, tous ces crétins vêtus de drap noir.
De tout temps la culotte rouge
a méprisé la culotte de fantaisie. On croirait qu'il y a là une antipathie de
race, et pourtant les savants ne sont pas encore
parvenus à distinguer un militaire en caleçon de bain d'un pékin dans le même
costume. Par contre on reconnaît au premier coup d'œil un
militaire en civil.
Mais ce mépris que le militaire français nourrit au
fond du cœur pour le bourgeois de sa patrie, on le retrouve encore avec toutes
ses nuances dans l'armée elle-même ; car un
officier de cavalerie ne se considérera jamais comme l'égal d'un simple
officier d'infanterie, et les officiers d'artillerie regardent de haut les
sabreurs à cheval.
Or, voilà qu'aujourd'hui les
nouvelles couches de citoyens retournent à (armée ce mépris séculaire que
fermée nourrissait pour l'humble bourgeois. Et on
entend dans les cafés des consommateurs à pipe, de simples buveurs de bocks, proclamer
que le militaire épuise la sève du pays, boit le sang de la France, vit aux
dépens du travail commun.
Ils prétendent, ces citoyens
des nouvelles couches, qu'au milieu de l'effort moderne, effort de travail et
d'intelligence pour le bien général, l'armée est semblable à la mouche
improductive des ruches d'abeilles.
De cet échange de mépris, aussi peu justifié
d'un côté que de l'autre, il résultera sans doute avant peu un échange de bons
procédés qui auront pour code le livre précieux de notre ami A. Tavernier, L'Art
du duel. L'auteur a dû
être déjà sollicité pour faire de ce traité, aussi
amusant qu'utile en ce moment d'ailleurs, une édition de poche pour chemins de
fer, une édition populaire et une édition de prix pour collèges. N'entendrons-nous
pas bientôt des professeurs en chaire prononcer :
« Monsieur Lacroix, veuillez me réciter le chapitre IV du Duel de
Tavernier : violation des règles », comme on entendait jadis :
« Récitez-moi le début du onzième chant de l'Énéide. »
Les élèves, assurément, ne s'en plaindraient point, et je n'oserais pas affirmer que le premier de ces ouvrages
ne leur fût, dans la vie, infiniment plus utile que le second.
Ce n'est pas
seulement du reste entre militaires et civils que le
mépris est la seule mesure de l'opinion. Nous avons cette bonne habitude en France
de procéder vis-à-vis de nos voisins par mépris et par
respect, et jamais par jugement raisonné.
Passons donc une petite revue des hommes et des choses
qu'il est de bon goût, de bon ton, ou seulement d'usage de mépriser ou de
respecter.
- On méprise les épiciers. - Pourquoi sont-ils
inférieurs aux boulangers ? Vous ne le savez point, et moi non plus. Mais
il est admis qu'il est plus noble de faire du pain que de vendre du sucre. -
Passons.
Dans le commerce, d'ailleurs, nous constatons mille
nuances de mépris. Et tout le monde vous dira que les maîtres de forges ou les
verriers sont l'aristocratie de la fabrication. La fille d'un verrier
n'épouserait pas sans déchoir un peu le fils d'un fabricant de drap ou de
toile. Passons encore. Qui pourra convaincre un noble portant titre, un noble
ruiné, ignorant comme un moine, incapable de tout travail, inutile à tout le
monde, qu'il n'est pas d'une autre race que le reste des hommes ?
Combien
en connaissons-nous de ces hommes du monde à couronnes qui confondent dans le
même mépris M. Renan, M. Pasteur, M. Berthelot, et tous les grands ouvriers
scientifiques de notre époque, et qui tomberaient à la renverse si on leur
disait sous le nez que l'inventeur du tire-bouchon à levier est infiniment plus
respectable qu'eux, qu'il a droit à une considération plus grande, à un coup de
chapeau plus bas, parce qu'il a fait œuvre utile de son esprit ?
Y a-t-il quelque chose de plus drôle que le mépris
furieux d'un dévot pour un athée - sinon le mépris frénétique d'un athée pour
un dévot ?
Pourtant il est possible que l'athée et le dévot
s'unissent pour mépriser de toute la puissance de leurs convictions
indémontrables, l'humble indifférent qui regarde les étoiles en murmurant. « Je
ne sais pas - on ne saura jamais. - Entre la conception d'un Dieu médiocre qui
répugne à ma raison et une négation absolue qui répugne à ma pensée, je
m'abstiens. »
Le légitimiste d'hier méprisait l'orléaniste, qui
méprisait le bonapartiste, qui méprisait le républicain. Tandis que le bon
républicain méprise indifféremment, d'un esprit haineux, le royaliste et
l'impérialiste. Mais tous les
hommes à convictions politiques se réuniront encore pour mépriser celui qui ne
vote pas et qui déclare : « - Le gouvernement d'un seul est une
monstruosité. Le suffrage restreint est une injustice. - Le suffrage universel
est une stupidité. »
Si nous passons au chapitre des
respects, nous y découvrons une logique toute pareille.
On respecte l'Académie - n'en parlons plus.
On respecte l'autorité - mais l'autorité n'est
instituée que pour imposer la loi. Or, je refuse de respecter le bâillon qu'on
me met sur la bouche. Je crains la loi qui frappe les écrivains ;
je lui obéis, mais je ne la respecte pas. Si j'avais le malheur d'ouvrir une fois, rien qu'une fois, mais
entièrement le robinet de mes pensées, de dire mon sentiment sur tout, mon
opinion sur toutes les hypocrisies vénérées, sur toutes les bassesses et les
infamies acceptées, glorifiées, saluées, je serais certain d'aller dormir sur
la paille humide des cachots. - Non, l'autorité n'est pas respectable.
On respecte les cheveux blancs. - Pourquoi ? Parce
qu'ils sont blancs ? En quoi la couleur d'une tête peut-elle
modifier l'honorabilité de celui qui la porte ? Qu'on respecte un
vieillard respectable, rien de mieux, mais il me semble qu'un fripon ne
s'innocente pas en vieillissant et que quatre-vingts ans de canaillerie ne
méritent pas un salut plus profond que quarante ans seulement de gredinerie.
Que
doit-on aux chauves ?
On respecte la force armée. - Les conquérants. - Les
grands généraux. - La puissance exterminatrice ? Autant respecter la
petite vérole et le choléra.
On respecte les souverains. - Pourquoi ? Est-ce
parce qu'ils commettent impunément tous les crimes interdits au reste des
hommes. - Ils font tuer, pour leur plaisir, dans des guerres stupides, des
armées entières. - Ils ont des maîtresses à la face de leur nation. -
Quelquefois même ils ont mieux. - Ils sont bigames ou trigames avec bénédiction
du pape et approbation de notre sainte mère l'Église. Quand ils se grisent, ils
sont bons vivants. Quand ils envoient crever en prison les suspects, ils sont
fermes. Quand ils sont lâches, on les dit prudents. Quand ils sont stupides, on
les suppose réfléchis ! Et on les respecte toujours.
On respecte le peuple. - Pourquoi ? Parce qu'il
est ignorant, brutal, sauvage, grossier, féroce ?
On respecte les morts. La religion des morts est même,
dit-on, une des délicatesses de Paris. En d'autres pays plus logiques on les
traite, au contraire, avec un extrême sans-gêne. Je comprends qu'une
infâme crapule mérite un peu de considération à partir de l'instant où son âme
de gueux s'évapore. Mais le contraire me paraît juste pour un brave homme. Du
moment qu'il n'est plus qu'une charogne en putréfaction, on lui doit juste le
même respect qu'aux fumiers.
Que ne
respectons-nous pas encore ?
- Le succès ? Quels que soient les moyens, tandis
qu'on devrait au contraire respecter les moyens quel que fût le succès.
Les traditions ? C'est-à-dire la bêtise
antique. L'ignorance séculaire de nos pères !
Et
pour conclure : en France,
entre le mépris irraisonné des uns et le respect religieux des autres, il n'y a
jamais place pour le bon sens.
10 mars 1885