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| Guy de Maupassant Fin de saison IntraText CT - Lecture du Texte |
Donc,
on rentre à Paris.
- Qui ça ?
- Les Parisiens, parbleu.
- Ah ! vraiment !
Les Parisiens étaient sortis de Paris ?
- D'où sortez-vous, vous-même, monsieur, qui ignorez
que les vrais Parisiens ne sont jamais à Paris.
Ou plutôt ils y passent trois mois par an, avril, mai
et juin. En juillet et en août, ils vont aux eaux des
Pyrénées, de l'Auvergne ou de l'Allemagne. En septembre, octobre et novembre, ils chassent dans leurs terres. En décembre, ils traversent Paris pour acheter des costumes d'hiver, puis
ils repartent bien vite pour la Méditerranée.
La Méditerranée, cela veut dire ce jardin
incomparable qui commence à Hyères et qui finit à Menton, pour les Français. On y passe janvier, février et mars, et on part juste au moment où cette terre
merveilleuse se met à fleurir. Les champs, oui les champs, les humbles champs
sont pleins de fleurs sauvages plus belles que celles des serres. Des armées
d'enfants les cueillent pour les vendre.
Les roses grimpent au sommet des arbres, et bientôt les citronniers et les orangers, ouvrant leurs
grappes blanches, exhaleront un parfum si fort qu'il grise comme le vin. Leur
odeur puissante et délicieuse emplira ce pays, le couvrira, l'endormira, le bercera ; et chaque nuit les lucioles, ces mouches de
feu, danseront sous les feuillages, dans l'air embaumé, mêlant, par milliers,
leurs vols lumineux. On croirait assister à l'éclosion miraculeuse de larves
d'étoiles qui s'exercent à voltiger pour monter dans le firmament.
Mais les Parisiens seront partis.
Car les Parisiens s'en vont. La saison fut sans grand
événement. On a cependant potiné pas mal - car on potine sur
la côte comme partout. Hyères est calme. Sa splendeur est passée. Plus loin dans les sauvages
montagnes des Maures inexplorées jusqu'ici, de nouvelles stations se préparent.
La grande plage de Cavalaire attend des acheteurs. Tout le long de l'admirable
golfe de Grimaud les boulevards ouverts dans les forêts de sapins attendent des
villas Qui vivra verra.
Saint-Raphaël. - Ici tous les
propriétaires sont médecins. Ils attendent leurs
malades - qui ne viennent pas vite.
On traverse l'Esterel, voici Cannes, l'aristocrate, la ville des princes,
des princesses et des duchesses. Calme comme une
grande dame, elle fait fi du menu bourgeois qui semble d'ailleurs l'abandonner,
car il n'y trouve ni casino, ni promenade fréquentée, ni distraction d'aucune
sorte, le théâtre ouvrant sa porte une fois par mois environ. Repoussé
par la société altière et fermée de la route de Fréjus, rebuté par la
maladresse ignorante de l'autorité locale qui ne fait rien pour lui, le
particulier qui cherche à s'amuser s'en va à Nice.
Le merveilleux jardin de M. Doguin montre ce qu'on
pourrait obtenir, si on voulait, si on savait, si on avait un peu
l'intelligence des choses vraiment intéressantes et utiles.
La
grande distraction de Nice et de Cannes au moment du carnaval consiste en des
batailles de fleurs. Rien de plus charmant que ce long défilé de voitures
chargées de bouquets, au bord de la mer, et que cette lutte à coups de roses,
de violettes, d'anémones, de résédas, de tubéreuses, de mimosas.
La chronique, cet hiver, s'est émue de la
brusque disparition du prince de Galles, en plein carnaval, en pleine tête.
Bien des histoires ont circulé sur ce départ inattendu. D'après les uns, qui
paraissent sûrs de leurs renseignements, la police de Londres aurait prévenu
celle de Nice qu'un attentat était préparé contre l'Altesse roulante et
joyeuse. On
a même fait circuler le texte de dépêches confidentielles de grands journaux
anglais à leurs correspondants. Ces dépêches disaient : « Un crime horrible a été
conçu. Il menace la vie de notre prince héritier. Si le ciel permettait qu'un
pareil malheur arrivât, veuillez nous télégraphier immédiatement les
circonstances. Nous vous envoyons ci-joint un modèle de dépêche. Vous n'aurez
qu'à biffer les mots inutiles :
« S.A.R. le prince de Galles a été attaqué -
blessé assassiné - tantôt - rue... - au moment où il... - Le - ou les -
meurtriers ont été - arrêtés - poursuivis - ou... ont échappé grâce à... etc. »
D'après d'autres personnes non moins bien informées,
des hommes mal élevés auraient crié deux ou trois fois :
« Khartoum ! »
sur le passage de ce futur monarque sans souci. Enfin, une troisième version
circule, d'après laquelle Sa Majesté la reine, la sévère et
austère historiographe de John Brown, aurait rappelé son fils, trouvant mauvais
qu'il jetât des violettes aux dames de France au bord des eaux bleues de la
Méditerranée, tandis que les Arabes infidèles jetaient dans les eaux du Nil les
uniformes rouges des soldats anglais.
Quoi qu'il en soit, l'aimable prince est parti
si vite que tout le monde a flairé un mystère.
A Nice la vie joyeuse est en permanence comme la
guillotine aux jours de la Terreur. Il faut qu'on s'amuse, le jour ou la nuit, du
matin au soir et du soir au matin. Et on s'amuse, bon
gré mal gré, sans rire et sans plaisir, sans entraînement et sans conviction. On s'amuse parce qu'il faut s'amuser à Nice. C'est la patrie
élégante et blanche des rastaquouères et des princesses
russes, des pilleurs de bourse de tout sexe. En cette ville
du moins on offre aux étrangers tous les plaisirs possibles. On y joue la comédie, l'opérette et l'opéra. Mme Pasca vient
d'y obtenir un grand succès dans une reprise de Séraphine,
l'œuvre magistrale de M. Victorien Sardou, dont l'auteur, qui habite Nice, a
dirigé les répétitions.
Voici Villefranche où l'escadre est
à l'ancre. Les lourds navires de fer, accroupis sur l'eau, semblent des
monstres étranges poussés du fond de la mer.
Mais dans le port, derrière les jetées, on aperçoit
trois bateaux minces, longs, peints en gris, pareils à des poissons flottants.
Ce sont les torpilleurs, les petites bêtes qui mangeront les grosses. De temps
en temps, on voit une voiture venue de Menton s'arrêter sur la route qui domine
le golfe. Un jeune homme en descend, regarde longtemps les énormes bâtiments
dans la rade et les étroits bateaux dans le port, et il prononce la phrase
célèbre de Victor Hugo : « Ceci tuera
cela. »
C'est M. Gabriel Charmes, l'éminent rédacteur des Débats,
qui a abandonné l'Égypte anglaise pour la côte charmante du Midi français, et
qui continue ses études si intéressantes sur le rôle de la torpille dans les
guerres maritimes.
Voici Beaulieu, le bien nommé. Puis Monaco,
Monte-Carlo, dont les noms sonnent comme des sacs d'écus. Admirables villes habitées par la plus odieuse population de la
terre. Je parle de la population volante - sans jeu de mots ; - une
cour des Miracles, une race de chiffonniers, un quartier peuplé de mendiants
sont moins horribles que ce mélange de vieilles femmes à cabas, d'aventuriers
et de gens du monde qui entourent les tables de jeu. On n'imagine point ce public interlope, étrange et répugnant.
Mais qu'il est admirable le
vieux Monaco, sur son roc au
pied de l'énorme montagne où l'on voit poindre, tout en haut, un fort français.
Monte-Carlo n'est pas seulement la patrie de la roulette, c'est aussi
celle de la musique. On y donne de magnifiques concerts, et on y rencontre tous
les artistes du monde : voici Mme Nilsson qui cause avec M. Faure, voici
Mme Heilbron, Mme Franck-Duvernoy qui vient d'être acclamée dans le premier
acte d'Hérodiade chanté par elle en grande artiste.
Et là-bas c'est Menton, le point le plus chaud de la
côte, le pays préféré des malades.
Donc les Parisiens quittent la
Méditerranée et rentrent à Paris.
Mais
alors quelles sont les gens qui peuplent Paris
en l'absence des vrais Parisiens qui n'y sont jamais ?
Car la ville est toujours pleine, hiver comme été ;
et il serait bien difficile à un ignorant de dire si les Parisiens sont ou ne
sont pas à Paris.
- Les gens qui restent, monsieur, sont les provinciaux
de Paris.
- Ah ! très
bien, mais à quoi les reconnaît-on ?
- On les reconnaît à leurs mœurs. Je veux dire que, ne
quittant jamais une ville qu'il est de bon ton de
quitter à certaines époques, ils vivent dedans comme des provinciaux encroûtés.
Je dois ajouter qu'il existe à Paris
plusieurs sortes de provinciaux parisiens :
1° Ceux pour qui Paris
constitue l'univers entier et qui ignorent Argenteuil autant que Londres ou
Saint-Pétersbourg. Rien n'existe pour eux en dehors de
ce qui se fait dans l'enceinte des fortifications. Ceux-là ne connaissent point
d'autres arbres que ceux des boulevards, d'autres nouvelles que celles du boulevard, d'autre chemin de fer que celui de la
Ceinture. Ils vivent une vie affairée, mouvementée,
étroite et pressée. Ils sont toujours en retard de dix minutes en tout ce
qu'ils font ; ce qui les empêche de jamais penser
longuement à des choses profondes, de jamais entreprendre un travail de grande
étendue, de connaître autre chose que les besognes rapides, les plaisirs
immédiats, les affaires urgentes de l'existence parisienne. Ils méprisent la
province, les voyages, la mer, les bois, les peuples voisins, les mœurs des
Anglais, des Allemands, des Russes et des Américains, ces provinciaux du
trottoir parisien ! Ils se moquent de ce qu'ils ne savent pas, de ce
qu'ils ne comprennent pas,.de ce qu'ils ne connaissent
pas, persuadés d'avance que rien ne vaut leur intelligence harcelée par de
menues occupations.
Ils se disent et se croient
les Parisiens par excellence, les seuls spirituels des hommes, les seuls
connaisseurs en art, les seuls dentistes de la terre.
Les deux pôles de leur préoccupation sont le journal ou
le théâtre. Ils se passionnent pour tout ce qu'on fait
à Paris.
2° A côté d'eux vit le peuple
innombrable des vrais provinciaux, enfermés dans Paris, comme on le serait dans une prison. Il
se divise en tribus nombreuses : tribu des
employés, tribu des fonctionnaires, tribu des commerçants, tribu du vieux
faubourg. Ils vivent ceux-là entre eux, dans leur
société. Ils voient leurs connaissances, leur
monde, sans se douter que Paris, le vrai Paris est fait de cent
mondes différents, et que chacun renferme des mystères étranges. Ils ne
se doutent pas que le vrai Parisien, lui, connaît tous ces mondes, les aime et
les fréquente, se trouve chez lui partout, parle avec chacun suivant sa langue
et sa morale.
Les gens attardés de ce qu'on appelle encore le
faubourg Saint-Germain - provinciaux.
La société des Ponts et Chaussées, par exemple, si
particulière, fermée, vivant suivant des traditions, si préoccupée de
hiérarchies et de convenances, monde honorable entre tous, mais morne et
éteint, est-ce autre chose qu'un monde de province à Paris ?
Chaque
quartier a ses provinciaux différents chez qui on
retrouve toujours les traits caractéristiques du provincial. Chaque rue est une
province où on voisine, où on potine, où on complote, où on végète comme à
Carpentras, où on ignore les choses importantes du jour, de la vraie vie du
monde, le mouvement de la ville et des peuples voisins, l'activité de la pensée
humaine en travail, les livres, les arts, la science.
Le vrai Parisien, au contraire, qui se trouve dans
toutes les classes, dans toutes les professions, dans tous les milieux, ignore
son voisinage, ne sait pas les noms des locataires de sa maison, mais connaît
ceux de tous les gens célèbres, possède leur histoire et leurs œuvres, pénètre
dans tous les salons, s'occupe et se préoccupe de toutes les manifestations de
l'esprit, ne se perdrait pas plus dans Nice, dans Florence ou dans Londres que
dans Paris. Il vit de la vie générale et non d'une vie cloîtrée comme le
provincial. Il n'a guère de morale et guère de croyance, guère d'opinion et
guère de religion, bien qu'il en montre par décence et par savoir-vivre ;
il s'intéresse à tout sans se passionner plus d'une semaine au plus. Son esprit est
ouvert à tout, accepte tout, regarde tout, s'amuse de tout et se moque de tout
après avoir un peu cru à tout.