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| Guy de Maupassant La chine des poètes IntraText CT - Lecture du Texte |
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Allez
au pays de Chine |
C'est ainsi que parle un poète
qui adore la Chine : Louis Bouilhet.
Qu'est-ce au juste que la Chine, dont on parle tant en
ce moment, la Chine de M. Ferry ? Personne ne le sait, et le président du
Conseil pas plus que moi.
Nous
avons lu sur elle des livres singuliers, des récits
bizarres. Nous nous sommes fatigué les yeux sur des cartes de géographie où
sont écrits des milliers de noms invraisemblables, et
puis nous avons rêvé. Alors dans un brouillard de songe qui ressemblait à une
griserie d'opium, nous est apparu vaguement un immense pays, enfermé par une
muraille sans fin, plein de tours de porcelaine, de poteries éclatantes et
d'hommes étranges aux yeux longs, au teint jaune, portant au sommet de la tête
une tresse de cheveux tombant jusqu'à terre. Il nous a semblé entendre des
bruits de clochettes, des cris drôles ; nous nous sommes figuré cette
humanité extravagante mangeant des nids sautés au beurre, et des grains de riz
au moyen de baguettes de bois, comme feraient les clowns de cirque pour amuser
le public.
Nous avons entrevu des dragons d'or sur des soieries
roses, toutes sortes de choses belles ou comiques, d'une fantaisie opulente et burlesque. Et nous avons cru
avoir une idée de la Chine.
Or, nous ne savons rien d'elle. - Car il faut
avoir vu une terre pour la connaître, une terre surtout si différente de la
nôtre.
Nous
avons lu les voyageurs. Ils ne nous ont rien enseigné
de précis ; ils n'ont fait qu'égarer notre
imagination en de confuses images.
Qu'est-ce que la Chine pourtant ?
Ouvrons les poètes et
cherchons la Chine qu'ils ont inventée, eux, ces créateurs de régions idéales.
Nous
sommes là-bas. - Regardons.
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Le
long du fleuve jaune, on ferait bien des lieues |
Nous le
connaissons maintenant Tou-Tsong, le lettré, aussi bien que si nous avions
passé des heures à ses côtés, alors qu'il cause avec
ses amis sous les lanternes peintes.
Mais voici que l'hiver est venu, (hiver qui a
emporté les fleurs des pêchers. Le même poète, Louis Bouilhet, va nous le
montrer encore, le tranquille Chinois qu'il a deviné :
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Au fond du cabinet de soie, |
Et nous le
voyons, maintenant, fermant ses petits yeux minces, les jambes croisées sous
lui, les mains croisées sur son ventre, le sage et prudent mandarin qui a
gagné, il nous le dit :
et dont
l'esprit que le sommeil soulève, suit sur le courant des âges.
Il a dans sa maison deux épouses. Un
parfum de thé flotte dans l'air, mêlé à d'autres senteurs plus vives d'aromates
brûlés en de mignons vases de cuivre. Sa tête se penche, son œil se
clôt...
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Cependant la nuit qui s'allonge |
Il dort.
Dans la
grande plaine où poussent des fleurs singulières s'élève un
monument luisant, pointu, bizarre.
Il est haut comme une tour,
percé de petites fenêtres. Une tête apparaît dans une des
étroites ouvertures. Théophile Gautier nous la montre aussi bien que si
nous l'avions aperçue nous-mêmes :
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Celle que j'aime à présent est en
Chine. |
A quoi rêve-t-elle, la petite Chinoise
qui regarde au loin dans la campagne ? Louis Bouilhet va nous le
dire :
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La
fleur Ing-Wha, petite et pourtant des plus belles, |
Dans la chambre de la tour, derrière
le paravent de soie, on voit sur la table de laque une petite lune grosse comme
une monnaie ronde qui jette ses reflets de nacre dans l'eau d'une rivière
pleine de joncs.
Et voici
les grandes potiches reluisantes qui montrent sur leurs flancs
Un dieu pareil aux menus dieux familiers des anciens veille
sur la foule fragile des vases précieux.
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Il est en Chine un petit dieu bizarre, |
Mais quittons
la campagne et entrons dans Pékin. Un bruit
léger, argentin, passe dans l'air ; un cri régulier l'accompagne :
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Hao ! Hao ! c'est le barbier |
Voici plus loin un grand édifice
mobile qu'on vient de monter et qu'on démontera dans quelques heures. C'est un
théâtre.
La pièce qu'on y va jouer est simple. Depuis des siècles
elle ne varie guère. Les mandarins lettrés ne connaissent pas les
querelles des nouvelles écoles. Ils prennent toujours
plaisir à ce qui amusait leurs pères. Et le public ne demande point le
luxe d'ornementation, la richesse de mise en scène, la variété de décors que
recherche avec tant de soin M. Sardou, non sans raison.
Le centre de la salle qui correspond à notre parterre
est gratuit. Y vient qui veut.
La police de la porte est faite par des officiers de
police armés de fouets ; et quand la foule houleuse et compacte empêche
d'approcher les litières des belles Chinoises de qualité, il suffit à l'homme
de faire siffler sa souple lanière pour qu'un passage s'ouvre aussitôt.
Les
pièces représentées ressemblent beaucoup à nos romans du Moyen Age. Des dames
enfermées en des tours de porcelaine sont délivrées par des chevaliers qui se
livrent d'effrayants combats ; et le mariage a lieu au milieu des
tournois, des divertissements et des fêtes.
Le Chinois, en outre, adore la pantomime, ce genre charmant trop délaissé chez nous, et qui prend chez
eux une importance considérable.
Les pantomimes chinoises sont remplies d'allégories
philosophiques. En voici une.
- L'Océan, à force de rouler ses flots sur le rivage,
devint amoureux de la Terre et, pour obtenir ses faveurs, lui offrit en don les
richesses de son royaume.
Alors les spectateurs ravis voient sortir du fond des
mers des dauphins, des phoques, des crabes monstrueux, des huîtres, des perles,
du corail qui marche, des éponges, cent autres bêtes et cent autres choses qui
suivent, en dansant un pas bien réglé, une immense et superbe baleine.
La Terre, de son côté, pour répondre à cette
galanterie, offre ce qu'elle produit : des lions,
des tigres, des éléphants, des aigles, des chèvres, des poules, des arbres de
toute espèce ; et un ballet formidable commence, d'une gaieté folle et
d'une fantaisie extravagante.
La baleine enfin s'avance vers le public en
roulant des yeux, elle semble malade, bâille, ouvre la bouche... et lance sur
le parterre un jet d'eau gros comme la source d'un fleuve, une trombe, une
inondation.
Et le public trépigne, applaudit, crie :
« Charmant, délicieux ! », ce qui, en chinois, s'exprime par
« Hao ! Koung-Hao ! », paraît-il.
Les pièces historiques sont aussi très suivies.
Les
trois unités que prescrivit Boileau n'y sont pas souvent respectées, car
l'action parfois embrasse un siècle entier, ou même
toute la durée d'une dynastie. L'auteur n'est point embarrassé pour conduire ses personnages d'un lieu dans un autre.
En voici, par exemple, qui doit entreprendre un long voyage. Comme on ne changera pas le décor, il
faut user d'un autre procédé. L'acteur alors monte à cheval sur un bâton, prend
un petit fouet, l'agite, fait deux ou trois fois le tour de la scène et chante
un couplet pour indiquer quelle route il a parcourue. Puis il s'arrête,
remet son bâton dans un coin, son fouet dans un autre, et reprend son rôle.
Les personnages parfois sont la lune et
le soleil. Ils se racontent les événements de
l'espace, les galanteries des étoiles, les amours vagabondes des comètes. Ils
reçoivent de temps en temps la visite d'un prince de la terre qui vient
regarder du ciel ce qui se passe en son empire, tandis que le tonnerre, un
clown armé d'une double hache, saute, bondit, trépigne, se désarticule.
« Le jeu des acteurs chinois, écrit un voyageur,
égale, s'il ne surpasse, le jeu des acteurs européens. Aucun de ceux-ci ne s'applique avec plus
d'anxiété à imiter la nature dans toutes ses
variations et ses nuances les plus fines et les plus délicates. »
Polichinelle existe en Chine depuis la
plus haute antiquité, car rien n'est inconnu à cette singulière nation,
demeurée stationnaire peut-être parce qu'elle a marché trop vite, et usé toute
son énergie avant même que l'histoire commence pour nous.