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| Guy de Maupassant Alma mater IntraText CT - Lecture du Texte |
Autant mettre, morbleu,
La mouche en pension chez une
tarentule !
On connaît ces vers de Victor Hugo. Ils visent, il est
vrai, les directeurs des collèges religieux, mais ne peut-on
les appliquer justement aujourd'hui à ces
établissements de torture morale et d'abrutissement physique qu'on appelle lycées, collèges et institutions ?
Ne reste-t-on
pas confondu devant le jugement du tribunal de la Seine
qui vient de débouter M.
Lagrange de Langle de sa demande d'indemnité contre le collège de Sainte-Barbe, alors qu'il
a été reconnu exact et indiscutable que la mort de son
enfant était due à la négligence de l'administration ?
Les faits,
tout nets, se passent de commentaires.
Arrivés à
Carlsruhe avec ses compagnons
de lycée, Jacques Lagrange de Langle
fut atteint d'une fièvre violente.
Le médecin appelé la jugea sans gravité et on conduisit l'enfant aux courses. Un
orage survint qui le trempa. Il rentra glacé et le mal prit soudain des
proportions inquiétantes.
Le maître qui accompagnait la division informa pendant
plusieurs semaines le directeur de Sainte-Barbe de l'état alarmant de cet
élève.
Or, les parents ne furent pas prévenus. Mais la famille à qui le jeune Lagrange de Langle était confié
à Carlsruhe prit peur et
l'enfant fut renvoyé seul - vous lisez bien
seul - dans un wagon de seconde classe à Paris
où il arriva
mourant.
Les parents furent enfin avertis par des amis. On réunit aussitôt plusieurs médecins en
consultation. Le mal fut reconnu
sans remède et la mort imminente.
Or, le tribunal ne reconnaît pas que la
responsabilité du directeur se trouve engagée. Il constate, il est vrai,
que l'enfant est demeuré vingt jours malade sans qu'on ait appelé ou prévenu
les parents ; il regrette que, sans leur autorisation, on ait fait
accomplir ce voyage mortel ; mais il juge que la responsabilité du
directeur est couverte par celle du médecin qui ne pensait pas l'enfant
en danger.
C'est aux parents, à un tribunal de pères de famille
qu'il faudrait poser les questions suivantes, et non pas aux premiers juges
venus.
Un directeur peut-il sans être coupable devant la loi, coupable devant
l'État, coupable devant la famille, laisser des parents ignorer, pendant plusieurs
jours et même plusieurs semaines, que leur enfant est malade ?
A-t-il le droit
d'agir ainsi ? Et ne demeure-t-il
pas responsable, absolument
responsable envers la famille et même envers l'État, qui doit veiller sur
l'existence de tous ?
Suffit-il de l'avis d'un médecin inconnu à la famille, d'un médecin bon ou mauvais, soucieux ou indifférent, intelligent ou incapable, pour décider que la santé d'un pauvre petit être qui souffre depuis longtemps ne mérite aucune
attention spéciale ?
Et quand l'élève
d'un lycée ou d'une pension quelconque se trouve assez indisposé
pour qu'on juge utile de le
renvoyer à Paris, n'est-il pas odieux et criminel de l'enfermer seul dans un wagon, à destination du collège sans qu'on ait appelé
au moins deux médecins pour l'examiner ?
Et si ce voyage
devient mortel pour le petit malade, qu'une série de négligence et d'âneries a
poussé au bord de la tombe, qui est responsable ?
Le directeur se lave les mains et répond :
« C'est la faute du médecin. »
Eh bien ! puisqu'il ne vous convient pas de
condamner le directeur pour des raisons que je ne devine pas ou que je ne veux
pas deviner, condamnez le médecin !
Le jour où le premier docteur venu
sera responsable de ses sottises ou de son ignorance, on pourra goûter enfin
quelque sécurité dans la vie.
N'est-il pas, en effet, aussi invraisemblable que
révoltant qu'un monsieur, parce qu'il a dans son armoire un diplôme constatant
certaines connaissances élémentaires dans une science qui n'existe guère comme
science, mais qui demande avant tout de la conscience et des dons naturels
d'intelligence et d'observation, qu'un monsieur, dis-je, parce qu'il paye
patente, ait le droit de martyriser, d'empoisonner et de tuer à son gré le
public ?
Les médecins sceptiques sourient de leurs maladresses et murmurent :
« Un de plus », les médecins indifférents se contentent de
faire payer la note à la famille.
Les médecins imbéciles ne comptent plus leurs trépassés ; mais les médecins curieux, intelligents, et laborieux, les plus redoutables
de tous, passent leur vie à expérimenter
des médicaments dans le ventre de leurs malades qui crèvent en nombre pour le plus grand bien
des suivants.
Les âmes sensibles
s'indignent que les savants
platoniques comme Claude
Bernard ou M. Paul Bert cherchent
pour guérir les hommes les
secrets de l'organisme dans
le corps de pauvres bêtes ouvertes
vivantes, mais personne ne se révolte contre des centaines de médecins qui pratiquent à domicile ou dans les hôpitaux
l'empoisonnement expérimental.
Les hôpitaux ? Qu'est-ce que cela, s'il
vous plaît, sinon de grands établissements de vivisection humaine ? Que fait-on là-dedans sinon essayer des remèdes
nouveaux, des méthodes nouvelles
et des instruments nouveaux sur les misérables, sur les pauvres, sur tous
ceux qui vont mourir dans ces
charniers publics parce que leur bourse est vide ?
Ne fait-on pas des folles en certains lieux, comme on fait du pain chez
les boulangers !
A un ami qui lui demandait s'il
n'avait jamais eu d'accidents en essayant de nouveaux procédés opératoires, un illustre oculiste répondit en riant :
« On emplirait ce
salon avec tous les yeux que j'ai crevés. »
J'ai la faiblesse
de préférer que tous ces yeux
crevés soient des yeux de chats ou de chiens plutôt que
des yeux d'hommes ! Mais si
tout médecin convaincu d'avoir tué un malade par une maladresse ou une
sottise flagrante, de l'avoir laissé mourir par négligence ou indifférence, était condamné sévèrement à l'amende
ou à la prison, le nombre des décès prématurés diminuerait sensiblement.
Il n'est pas de
jour où un fait de cette nature ne vienne à la connaissance de l'un ou de
l'autre, indiscutable, reconnu et affirmé par d'autres médecins dignes de foi.
Pourquoi l'homme patronné par l'État et patenté, qui
remplit une fonction publique, n'est-il pas responsable de la vie confiée à son
savoir breveté, à son intelligence diplômée, à sa capacité garantie, à sa
sollicitude recommandée, au même titre qu'un capitaine qui prend le
commandement d'un navire pour entreprendre un voyage dangereux ?
J'ai appelé
les lycées, collèges et
pensions des établissements de torture morale et d'abrutissement physique.
Et si la race humaine est chétive,
poussive, malade ; si tous
nos organes débilités sont atteints de dix mille sortes de lésions qui nous tuent avant
quarante ans, nous le devons à l'abominable système d'éducation adopté sur la terre
entière et qui étiole le
corps en surmenant l'intelligence
embryonnaire des enfants.
Si la coutume antique, la tradition séculaire ne nous
aveuglaient point, nous nous indignerions, nous nous révolterions
contre l'abominable méthode employée.
A l'âge où
la pensée n'existe pas
encore, où elle n'est qu'à l'état
de germe dans le cerveau humain, de germe qui va grandir
et qu'il faudrait laisser se développer en paix, on la force à travailler déjà, à réfléchir, à retenir,
à comprendre, on l'use avant qu'elle
soit faite. Qu'arrive-t-il ?
Que les études élémentaires que termine le baccalauréat durent huit ou
dix ans, tandis qu'elles devraient durer deux ans. Est-ce un avantage ?
Mais cela
n'est rien encore ?
On prend l'enfant,
le petit enfant dont la croissance
commence, et au moment où il
aurait le plus besoin de liberté, de grand air, de mouvement,
d'exercices de toutes sortes, on l'enferme entre quatre murs
pour qu'il demeure tout le
jour courbé sur des livres qui l'épuisent prématurément au moral et au physique.
On lui laisse
deux heures par jour pour jouer, dans une
cour, au milieu d'une ville, tandis qu'on
devrait le faire courir dans les champs et les bois, monter
à cheval, nager pendant huit ou dix
heures et ne lui laisser que
deux heures pour l'étude, jusqu'à ce que son corps et son esprit soient devenus robustes, capables de supporter
les accablantes fatigues du travail intellectuel.
C'est juste
pendant les années où l'on devrait uniquement
s'occuper du développement
du corps afin de justifier le proverbe
ancien :
« Mens sana
in corpore sano »,
qu'on s'efforce d'arrêter la libre expansion des
forces, de comprimer la sève
humaine, de violenter
la loi naturelle qui impose
le mouvement et la liberté à tous les êtres
jeunes, et qui leur a donné l'instinct du jeu, afin qu'ils
aident à l'épanouissement de toute leur force animale.
N'est-ce point là une chose atroce
et monstrueuse, aussi illogique que révoltante ?
C'est de dix à vingt
ans que l'être
physique grandit. Donc
on va emprisonner le corps et le priver de tout ce qui pourrait favoriser sa
croissance et sa vigueur. Et on profitera de ces mêmes années pour courbaturer
par un amas de connaissances compliquées un esprit qui n'est point formé, qu'on
devrait laisser s'affermir et qui ne sera apte à recevoir la science, à la
comprendre, à la raisonner qu'après le développement complet et parfait du
corps et de tous les organes qui constituent l'intelligence, dont elle dépend,
grâce auxquels elle fonctionne, car il est aussi insensé de forcer au travail
l'esprit des enfants qu'il le serait de vouloir marier ces mêmes gamins avant
l'âge où ils sont nubiles.