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| Guy de Maupassant Les grands morts IntraText CT - Lecture du Texte |
Maintenant
qu'est un peu calmée l'effervescence des esprits, ne peut-on se demander si
cette décision de déposer au Panthéon le corps de Victor Hugo, décision prise
dans un premier transport d'enthousiasme, était vraiment une bonne manière
d'honorer l'illustre poète ?
Certes les peuples ne font jamais de trop belles funérailles à leurs
grands hommes, et celui-là, qui méritait toutes les admirations, méritait aussi toutes les pompes. Mais n'est-ce pas une étrange façon
d'honorer un mort que de violer, à peine
a-t-il fermé les yeux, ses dernières
volontés qui devraient être sacrées pour tous ?
N'avait-il pas demandé à être
enseveli dans un simple cimetière auprès de ses enfants ?
Comment, un moribond, un être qui va quitter cette terre, à
l'heure dernière où son âme semble
ne plus être qu'une lueur de pensée dans le corps épuisé, ce moribond
trouve la force, la volonté,
la puissance d'esprit d'exprimer
son désir suprême ; il le formule
nettement, puis il expire, et, sous prétexte que ce
mort est un grand homme, un
peuple entier, pour célébrer sa gloire,
méconnaît aussitôt son dernier vœu. C'est
là presque une profanation, une profanation d'autant plus regrettable que
pour tous ceux qui ont vraiment aimé
le génie de ce grand rêveur, tous ceux
qui ont cherché à pénétrer la pensée
intime de son âme, ce quelque chose qui semble la source de l'inspiration,
elle paraît blesser la religion même de son
esprit, toute la religion de son cœur
de poète.
Victor Hugo croyait en Dieu.
Il croyait en Dieu, par cette raison qu'il se considérait certainement comme une émanation importante
et directe de Dieu.
Il n'était point de ces philosophes positifs pour qui les croyances ne sont qu'une
question de logique, de science et de raisonnement ; et jamais il n'aurait admis
que, la valeur d'un homme n'étant que
relative, la terre n'étant qu'un insignifiant grain de poussière, le génie n'étant que la pensée un peu moins
brute chez certains êtres (alors que la pensée
de tous les hommes n'est qu'une lueur
confuse à peine plus claire que l'intelligence
des bêtes), le plus grand des humains pour un œil qui pourrait voir la création illimitée demeurerait aussi insignifiant ou aussi inaperçu
que le plus petit des microbes.
C'est là
d'ailleurs un des caractères
les plus curieux des convictions religieuses
que chacun constitue des formules suivant les tendances poétiques de son esprit, en prenant
pour point de départ l'importance
de l'homme, alors que l'importance de la Terre elle-même semble tout à fait négligeable dans l'ensemble des univers.
Cela revient
à dire que chacun rêve son Dieu ou son Néant
suivant sa nature. Les uns suivant leurs
désirs confus et leurs aspirations, les autres suivant une logique
un peu moins égoïste, mais tous
avec l'impuissance de conception radicale
de l'esprit humain, qui ne peut rien
connaître en dehors de ce que lui
ont révélé ses sens. Nous
ne faisons jamais que combiner l'inconnu comparable au connu. Nous voyons le monde, les événements éternels ou passagers,
les faits politiques ou particuliers, notre Dieu et nos
amis, les objets, les choses, tout enfin, suivant la couleur de nos désirs et de nos espérances. Aussi les peuples ont toujours conçu
leurs divinités selon le tempérament de leur race, selon leurs mœurs et les tendances de leur constitution cérébrale.
Ne pouvant
rien connaître de certain, ne pouvant rien
savoir de précis, il faut donc respecter ces rêves, et ne pas estimer le nôtre plus juste que celui
du voisin, puisque ce ne sont
là que des songes d'aveugles.
Cherchons donc comment Victor
Hugo avait aperçu son créateur.
Poète admirable, inimitable poète, mais rien
que poète, étranger à la science minutieuse autant qu'à la philosophie moderne, il
concevait par grandes
images un peu vagues, et
son déisme parait avoir été une
sorte de panthéisme poétique. Il devait
parler à son Dieu comme à un frère aîné. Il le voyait
s'occupant des petites bêtes et des petites fleurs, comme il
s'en occupait lui-même ; et l'amour extrême qu'il avait
pour les plantes, les sèves,
les animaux, les enfants,
pour toutes les productions et toutes
les reproductions de la nature, n'était-il pas un signe bien certain de cette tendance panthéiste, de cette manière de concevoir Dieu comme un autre
lui-même, plus grand, plus vaste,
éternel, mais de même .essence, et attendri comme lui sur
les choses qu'il avait créées.
Parmi tous
ses superbes poèmes, les plus beaux peut-être sont ceux qui expriment
ses croyances confuses et puissantes à la grande et universelle
transformation, aux printemps fleuris
faits de la sève des morts, aux brises parfumées qui portent en elles quelque chose de divin, de léger et d'insaisissable comme une émanation
des âmes envolées.
Qu'on relise
Pan et tant d'autres vers magnifiques, toutes les Contemplations, toute
la Légende des Siècles,
et on verra bien qu'il croyait à
la transfusion de l'homme disparu
dans la campagne reverdie, aux roses faites avec
la chair décomposée, au génie
des poètes émietté par la grande nature dans le gosier des oiseaux. S'il aimait tant
les bois, les sources, les nuages, les arbres, les plantes, les insectes, tout ce qui vit obscurément, ce grand attendri, c'est qu'il sentait
tout cela fait en partie
avec la substance des hommes d'autrefois.
Sur cette terre toute petite, rien ne
disparaît, rien ne se perd, tout se transforme.
Pas un atome de matière, pas une parcelle de mouvement, pas une vibration de vie ne sont anéantis, mais tout cela forme sans cesse d'autre matière, d'autre mouvement et d'autre vie, et les éléments ne sont pas nombreux
qui constituent toutes les choses
du monde.
Voilà pourquoi il
attendait la mort sans crainte, avec sérénité. Il ne se nommerait plus Victor
Hugo, qu'importe ! Il serait un peu de parfum des fleurs, de la verdure
des forêts et de l'air si doux des soirs d'été.
Et on l'a enfermé dans un cercueil de plomb, au fond
d'un caveau noir, sous un énorme monument !
Mais toute son œuvre, tous ses vers
crient qu'il voulait être mis dans la terre nue, à peine séparé d'elle par une
planche légère, afin que les racines des herbes et des arbres vinssent le
chercher, le prendre, le reprendre, le ramener sur la terre, l'emporter de
nouveau dans le soleil et dans les brises.
Il est dans un cercueil de plomb, et le Panthéon pèse
sur lui ! Et jamais il ne se mêlera, comme les autres, à l'éternelle et
incessante résurrection des germes. Voilà ce qu'on appelle : honorer les
grands morts !
Elle sera donc vraie pour lui, la plainte de la Momie,
que nous a contée Louis Bouilhet :
Aux bruits
lointains ouvrant l'oreille,
Jalouse encor du ciel d'azur,
La momie en tremblant s'éveille
Au fond de l'hypogée obscur.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Oh,.dit-elle, de sa
voix lente,
Être mort, et durer toujours.
Heureuse la chair pantelante
Sous l'ongle courbe des vautours.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Pour plonger dans ma nuit profonde
Chaque élément frappe en ce lieu.
Nous sommes l'air !
nous sommes
l'onde !
Nous sommes la terre et le feu !
Viens avec nous, la steppe aride
Veut son panache d'arbres verts.
Viens sous l'azur du ciel splendide,
T'éparpiller dans l'univers.
Nous t'emporterons par les plaines,
Nous te bercerons
à la fois
Dans le murmure des fontaines
Et le bruissement des bois.
Viens. La nature universelle
Cherche peut-être en ce tombeau
Pour le soleil une étincelle !
Pour la mer une goutte d'eau !
. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Et dans ma tombe impérissable
Je sens venir avec effroi
Les siècles lourds comme du sable
Qui s'amoncelle autour de moi.
Ah ! sois maudite, race impie,
Qui de l être arrêtant l'essor
Gardes ta laideur assoupie
Dans la vanité de la mort.
Elle serait curieuse
souvent à dire, l'histoire des corps des grands hommes. Et
quelle ballade ferait un poète, un poète comme Victor Hugo, ou plutôt un
conteur comme Edgar Poe, avec l'étrange aventure du cadavre de Paganini.
Quiconque a parcouru les côtes de la Méditerranée
connaît ces deux îles charmantes qui séparent le golfe de Cannes du golfe Juan,
et qu'on nomme les îles de Lérins.
Elles sont
petites, basses, couvertes de pins et de fourrés. La première, Sainte-Marguerite, porte à son extrémité,
vers la terre, la lourde forteresse où furent enfermés
le Masque de Fer et Bazaine ;
la seconde, Saint-Honorat, dresse dans les flots, à son extrémité,
vers la pleine mer, un antique et superbe
château crénelé, un vrai
château de conte poétique, bâti dans la vague même, et où les moines autrefois se défendirent contre les Sarrasins, car Saint-Honorat appartint toujours à des moines, sauf
pendant la Révolution ; elle
fut achetée alors par une actrice
des Français.
A quelques centaines de mètres au sud-est de l'île on aperçoit un îlot tout nu, presque à
fleur d'eau, Saint-Ferréol.
Ce récif est singulier, hérissé comme une
bête furieuse, si couvert de pointes de roc, de dents et de griffes de pierre qu'on peut à
peine marcher dessus : il faut
poser le pied dans les creux,
entre ces défenses, et aller avec précaution.
Un peu de terre
venue on ne sait d'où s'est accumulée
dans les trous et les
fissures de la roche ; et là-dedans ont poussé des sortes de lis et de charmants iris bleus dont la graine semble tombée
du ciel.
C'est sur
cet écueil bizarre, en pleine mer, que
fut enseveli et caché pendant cinq ans le corps de Paganini.
L'aventure est digne de la vie de cet artiste génial et macabre, qu'on disait possédé
du diable, si étrange d'allures, de corps, de
visage, dont le talent surhumain
et la maigreur prodigieuse firent un être de légende, une espèce
de personnage d'Hoffmann.
Comme il retournait
à Gênes, sa patrie, accompagné de son fils, qui, seul maintenant, pouvait
l'entendre tant sa voix était devenue faible, il mourut à Nice, du choléra, le
27 mai 1840.
Donc, son fils embarqua sur un navire le cadavre de son
père et se dirigea vers l'Italie. Mais le clergé génois refusa de donner la
sépulture à ce démoniaque. La cour de Rome, consultée, n'osa point accorder son
autorisation. On allait cependant débarquer le corps lorsque la municipalité
s'y opposa sous prétexte que l'artiste était mort du choléra. Gênes était alors
ravagée par une épidémie de ce mal, mais on argua que la présence de ce nouveau
cadavre pouvait aggraver le fléau.
Le fils de Paganini revint alors à Marseille, où
l'entrée du port lui fut interdite pour les mêmes raisons. Puis, il se dirigea
vers Cannes où il ne put pénétrer non plus.
Il restait donc en mer, berçant sur la vague le cadavre
du grand artiste bizarre que les hommes repoussaient de partout. Il ne savait
plus que faire, où aller, où porter ce mort sacré pour lui, quand il vit cette
roche nue de Saint-Ferréol au milieu des flots. Il y fit débarquer le cercueil
qui fut enfoui au milieu de l'îlot.
C'est seulement
en 1845 qu'il revint avec deux amis
chercher les restes de son père pour les transporter à Gênes, dans
la villa Gajona.
N'aimerait-on pas mieux que l'extraordinaire
violoniste fût demeuré sur l'écueil
perdu, sur l'écueil hérissé où chante la vague dans les étranges découpures du roc ?