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| Guy de Maupassant Les amateurs d'artistes IntraText CT - Lecture du Texte |
Dans un charmant petit livre qui
vient de paraître et qui s'appelle Sagesse de poche, l'auteur, Daniel
Darc, nous dit entre autres mille vérités gaies ou sévères :
- « Beaucoup de gens prétendent aimer les
artistes, tandis qu'ils en ont seulement la curiosité. »
Certes, cela est d'une profonde et saisissante
exactitude pour quiconque se mêle un peu à la vie mondaine du jour.
Comme nous avions déjà les amateurs de
tableaux, les amateurs de bibelots, d'émaux, de faïences, d'ivoires, de tapisseries, etc., etc., nous avons aussi les amateurs d'artistes. Le mot « amateur » est excellent pour exprimer ceux ou
celles dont parle Daniel Darc. L'amateur n'aime pas ; il pose pour aimer, il se
fait gloire d'aimer telle chose, il en tire vanité ou profit, mais il n'en
éprouve pas la jouissance profonde et secrète que donne le véritable amour. Il
a sa galerie, sa collection, ses objets uniques qu'il montre avec orgueil, mais
dont il ne se soucie, au fond, qu'en raison du plaisir ou de la réputation d'homme
éclairé qu'ils lui donnent.
Donc, à
côté des amateurs de peinture,
de musique ou de littérature, nous avons la classe nombreuse, variée et délicieuse des amateurs de peintres, de musiciens et d'écrivains. Ces amateurs-là sont
généralement des femmes, les unes
vieilles, les autres jeunes.
Elles se
subdivisent à l'infini.
Occupons-nous des principaux genres qu'on rencontre par
la ville.
Les plus recherchés
parmi les artistes sont assurément les musiciens. Certaines
maisons en possèdent des
collections presque complètes.
Ces artistes ont d'ailleurs cet
avantage inestimable d'être utiles
dans les soirées. Mais les personnes
qui tiennent à l'objet rare ne peuvent guère espérer
en réunir deux sur le même canapé. Les maîtres ne s'aiment pas entre eux. Ajoutons qu'il n'est
pas de bassesse dont ne soit capable une femme connue, une femme en vue pour orner son salon d'un compositeur illustre. Les petits soins qu'on emploie
d'ordinaire pour attacher un peintre ou
un simple homme de lettres deviennent tout à fait insuffisants quand il s'agit d'un fabricant de sons.
On emploie vis-à-vis de lui
des moyens de séduction et des procédés de louange complètement inusités. On lui baise
les mains comme à un roi, on s'agenouille devant lui comme devant un Dieu quand
il a daigné exécuter lui-même son « Regina Cœli » . On porte dans une
bague un poil de sa barbe ; on se fait une médaille, une médaille sacrée
gardée entre les seins au bout d'une chaînette d'or, avec un bouton tombé un
soir de sa culotte après un vif mouvement du bras qu'il avait fait en achevant
son « Doux Repos ».
Les peintres sont un peu
moins prisés, bien que fort recherchés
encore. Ils ont en eux moins
de divin et plus de bohème.
Leurs allures n'ont pas assez de moelleux et surtout pas assez
de sublime. Ils remplacent souvent l'inspiration par la gaudriole et
par le coq-à-l'âne. Ils sentent un peu trop l'atelier, enfin, et ceux qui, à force de soins, ont perdu cette
odeur-là, se mettent à sentir la pose. Et puis ils
sont changeants, volages, blagueurs. On n'est jamais sûr
de les garder, tandis que le musicien fait un nid dans
la famille.
Depuis quelques années
on recherche assez l'homme de lettres. Il a d'ailleurs de grands avantages ; il parle, il parle
longtemps, il parle beaucoup, il parle pour tout le monde :
et comme il fait profession
d'intelligence, on peut l'écouter et l'admirer avec confiance.
Les femmes l'ont en grande faveur, en public et dans l'intimité.
Il se divise en plusieurs classes.
L'écrivain sérieux, moraliste et philosophe est
cantonné dans un certain nombre de salons dont il ne sort guère.
Ces salons eux-mêmes sont de trois natures
bien accentuées. Ils ont
le ton Père de l'Église, le
ton physiologie anglo-française,
ou le ton voltairien modernisé. Dans ce monde-là
on pontifie. Pour plus amples
renseignements, s'adresser à M. Pailleron, bureau de la Comédie-Française.
Il est
aussi dans Paris toute une série de femmes un peu arriérées qui s'attardent aux académiciens. L'académicien triompha sur tous ses rivaux voici quelques années. Aujourd'hui, on le trouve vieilli.
Il passe de mode. Ses mots sont
usés, sa verve sent l'Institut ;
il a des plaisanteries de professeur en classe et des grâces pleines de latin. Puis, il ne
procède pas à la manière moderne ; il se prodigue, ce qui est une faute
capitale. Il est de vingt maisons, de vingt groupes, de vingt femmes ; il
va de l'une à l'autre, voulant être aimable avec toutes, de sorte qu'aucune ne
l'adopte ; et il est indispensable d'être adopté dans l'état actuel de la
société parisienne.
On pourrait citer cependant trois ou quatre
académiciens qui ne passent pas, qui ne passeront jamais, qui ne blanchissent
pas en vieillissant, qui plaisent toujours comme ils plaisent et comme ils ont
plu, grâce à de grandes qualités d'esprit, de gracieuseté, de courtoisie, de
galanterie et de gaieté vraie.
Mais ils se prodiguent, c'est un danger. N'oublions
jamais ce proverbe : « Qui trop embrasse, mal étreint. »
Ils se réunissent surtout chez de vieilles dames qui
ont de la littérature comme on a des bonnets de douairière. En ces demeures à
dissertations on traite toutes
les questions imaginables avec une
gravité qui donne
à chaque discours l'allure d'une réception académique. On y livre autour de la table ou du guéridon de grands combats d'éloquence sur des sujets connus, éternellement les mêmes ; et les mêmes effets portent toujours.
Mais c'est là la
vieille école. La jeune est plus astucieuse.
Toute femme connue, aujourd'hui, s'efforce d'avoir un écrivain, comme
on avait jadis son singe.
Elle a le choix, d'abord, entre les poètes et les romanciers.
Les poètes ont plus d'idéal, et les romanciers plus d'imprévu. Les poètes sont
plus sentimentaux, les romanciers
plus positifs. Affaire de goût
et de tempérament. Le poète a plus de charme
intime, le romancier plus d'esprit souvent. Mais le romancier présente des dangers qu'on ne rencontre pas chez le poète, il
ronge, pille et exploite tout ce qu'il a sous les yeux. Avec lui on ne peut jamais
être tranquille, jamais sûre qu'il
ne vous couchera
point, un jour, toute nue, entre les pages d'un livre. Son œil est comme
une pompe qui absorbe tout, comme la main d'un voleur toujours en travail. Rien ne lui
échappe ;
il cueille et ramasse sans cesse ; il cueille les mouvements, les gestes, les
intentions, tout ce qui passe
et se passe devant lui ; il ramasse
les moindres paroles, les moindres
actes, les moindres choses. Il emmagasine
du matin au soir des
observations de toute nature dont
il fait des histoires à vendre, des histoires
qui courent au bout du monde,
qui seront lues, discutées, commentées par des milliers et des milliers de personnes. Et ce qu'il y a de terrible, c'est qu'il fera ressemblant,
le gredin, malgré lui, inconsciemment, parce qu'il voit
juste et raconte ce qu'il a w. Malgré
ses efforts et ses ruses
pour déguiser les personnages
on dira : « Avez-vous
reconnu M. X... et Mme Y... ? Ils sont
frappants. »
Certes il
est aussi dangereux pour les gens du monde de choyer et d'attirer les romanciers, qu'il le serait pour un marchand de farine d'élever des rats dans son magasin.
Et pourtant
ils sont en faveur.
Donc, quand
une femme a jeté son dévolu sur l'écrivain
qu'elle veut adopter, elle en fait le siège au moyen de compliments, d'attentions
et de gâteries. Comme l'eau qui, goutte à goutte, perce le plus dur
rocher, la louange tombe, à chaque mot, sur le cœur sensible de l'homme de
lettres. Alors, dès qu'elle le voit attendri, ému, gagné par cette constante
flatterie, elle l'isole, elle coupe, peu à peu les attaches qu'il pouvait avoir
ailleurs, et l'habitue insensiblement à venir sans cesse chez elle, à s'y
plaire, à y installer sa pensée. Pour le bien acclimater dans la maison, elle
lui ménage et lui prépare des succès, le met en lumière, en vedette, lui
témoigne devant tous les anciens habitués du lieu une considération marquée,
une admiration sans égale.
Alors, se sentant idole, il reste dans ce temple. Il y
trouve d'ailleurs tout avantage, car les autres femmes essayent sur lui leurs
plus délicates faveurs pour l'arracher à celle qui l'a conquis. Mais s'il est
habile, il ne cédera point aux sollicitations et aux coquetteries dont on
l'accable. Et plus il se montrera fidèle, plus il sera poursuivi, prié, aimé.
Oh ! qu'il prenne garde de se laisser entraîner par toutes ces sirènes de
salon ; il perdrait aussitôt les trois quarts de sa valeur s'il tombait
dans la circulation.
Il forme bientôt
un centre littéraire, une église dont il
est le Dieu, le seul Dieu ; car les véritables
religions n'ont jamais plusieurs divinités. On ira dans la maison
pour le voir, l'entendre, l'admirer, comme on vient de très loin, en certains sanctuaires. On l'enviera, lui, et on l'enviera, elle ! Ils parleront
des lettres comme les prêtres parlent des dogmes, avec science et gravité ; on les écoutera l'un et l'autre, et on aura, en sortant
de ce salon lettré, la
sensation de sortir d'une cathédrale !
Ite, missa est.
Que de choses encore on verrait en regardant de tout près ces amateurs d'artistes dont parle Daniel Darc. Mais puisque j'ai
nommé ce
charmant écrivain, je veux dire deux
mots d'une question littéraire soulevée à son sujet.
Il publia,
voilà cinq ans à présent,
un remarquable roman, étude
profonde et subtile de
femme, histoire poignante d'une
de ces redoutables créatures pour qui l'homme n'est qu'un être
à exploiter et à vaincre. Le livre eut un grand succès.
Or, M. Adolphe Belot, ignorant l'existence de cette œuvre, vient
de mettre en vente un roman
sous le même ,titre : La Couleuvre.
Il est certain qu'on ne pouvait exiger
que M. Belot connût l'ouvrage de son confrère, mais on peut du moins s'étonner
que l'éditeur n'ait point signalé à l'auteur cette
regrettable coïncidence. Une de ces
couleuvres assurément doit disparaître, car elles s'entredévoreraient.
Mais laquelle doit rentrer dans
la nuit ;
la dernière venue sans aucun
doute, la première ayant
pour elle les droits inviolables du premier occupant en librairie.
Le fait s'est d'ailleurs
déjà produit et a toujours amené le même résultat : le changement de nom du dernier venu. En tout cas,
cela est fort désagréable
pour M. Daniel Darc, d'abord,
et pour M. Belot ensuite. Un simple coup d'œil sur la liste des titres mis en vente depuis
dix ans pourrait
éviter tous ces ennuis, et toutes les contestations qui en résultent.