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Texte
Voici le Salon
fermé. Adieu, tableaux,
critiques sont faites ! Bien faites,
affirment les journalistes ; mal faites, affirment les peintres qui le prennent de haut avec leurs juges. Nous assistons en effet,
chaque année, à la grande colère
des jugés contre les jugeants.
Les peintres récusent absolument l'autorité des critiques, et leurs raisons ne sont point sans valeur.
Ils proclament que pour comprendre un art, il
faut l'avoir pratiqué. La peinture, disent-ils, n'est point un art d'impression,
un art à idées, un art à grands effets appréciables par tous, mais un art
profond, délicat, voilé, compréhensible seulement pour les initiés', pour ceux
qui en ont appris la science compliquée, ou pour ceux à qui la nature a donné
un œil d'artiste, un œil doué de cette finesse si particulière et si rare qui
le fait s'émouvoir et émouvoir l'esprit rien qu'à la vue de deux tons voisins,
de ce qu'on appelle des valeurs, en argot de métier. Un bout d'étoffe peint par
Rembrandt, dix centimètres carrés de couleur posés par un maître sur une
planche, quel que soit le sujet, peuvent être un chef-d'œuvre plus absolu qu'un
immense tableau du même peintre.
Le sujet, en effet, ne signifie rien. Que de portraits
sont des merveilles, vilains portraits de vieilles gens faits par les artistes
réalistes flamands, portraits de bourgeois communs, portraits qui feraient rire
si on ne regardait que l'expression de la figure représentée et qui remuent en
nous quelque chose d'inconnu, qui éveillent un sentiment d'admiration
mystérieuse et profonde parce qu'ils sont l'expression complète d'un art et non
l'expression d'une tête.
L'artiste, en effet, soit qu'il représente une chose
qu'on est convenu de trouver belle, soit qu'il représente une chose qu'on est
convenu de trouver laide, doit simplement découvrir et dégager le sens et toute
la valeur de son sujet, de telle sorte qu'il produise une œuvre d'art, soit
avec cette beauté, soit avec cette laideur. Car le beau artistique diffère
absolument de ce
que nous jugeons conventionnellement beau ou laid dans la vie ordinaire.
Il ne
faut pas confondre la
sensation directe qu'un objet quelconque produit sur nos
sens avec la sensation complète
que nous donne un art représentant et interprétant cet objet. La chose la plus affreuse et la plus répugnante peut devenir admirable sous le pinceau ou sous la plume d'un grand
artiste.
Il serait
long et superflu d'analyser
ici cette double émotion, d'en marquer
la nature et les origines différentes.
Il suffit de la constater et de l'affirmer.
Donc les peintres,
jugeant insuffisante l'éducation artiste des critiques, refusent
d'admettre leur jugement. Du moment qu'on ne fait pas de peinture,
disent-ils, on ignore toute la science de la couleur et du dessin, et, d'un
autre côté si on ne s'est pas adonné à cet art, cela prouve qu'on n'est pas né
avec la vocation, avec l'œil qui fait le peintre.
Admettons
absolument cette manière de voir ; car il est indubitable que les écrivains, en général, jugent la peinture avec des idées et des tendances d'hommes de lettres, et que cette façon de juger a eu, depuis
(e commencement du siècle, la plus fâcheuse influence
sur le public, et par ricochet, sur
les peintres.
Récusons donc ces juges - je l'admets.
- Alors, qui jugera ?- Le public ?
Certes non. Si les critiques sont relativement incompétents, les passants le sont radicalement. La foule ne s'occupe que
du sujet, car pour comprendre,
pour pénétrer cet art, il faut une
longue et patiente éducation de l'œil, il faut avoir
vu, analysé et comparé des milliers de tableaux de toutes
les époques et de toutes les écoles,
il faut avoir
réfléchi indéfiniment sur cette singulière
sensation de la joie artiste communiquée par le
regard au cerveau ; et tout cela manque à la foule.
Elle sent naïvement, en sauvage ; et la peinture est un plaisir subtil de civilisé et de raffiné. Il se trouve cependant, dans le public, des hommes que la nature a doués pour être d'excellents juges, et ceux-là finissent par imposer leurs avis ; mais ils sont rares,
perdus dans le nombre, et leur voix n'est entendue
que plus tard, bien plus tard. Est-il utile de citer les exemples
de grands peintres méconnus jusqu'à leur vieillesse, comme Millet ou Corot ?
Alors qui donc
est compétent ?
- Les peintres ?
- Pas davantage.
- Pourquoi donc ?
- Parce qu'ils
sont aveuglés justement par leur extrême éducation spéciale. Ils pourront
juger excellemment ceux qui voient, comprennent, composent et exécutent comme eux ; mais ils nieront avec fureur, avec passion et avec une autorité redoutable, soit les novateurs, soit les attardés, ceux enfin qui n'appartiendront pas à leur école, à
leur famille intellectuelle. Quiconque apporte, en art, des idées nouvelles sera toujours nié et combattu
violemment par tous les défenseurs des idées anciennes, de même que tous les représentants
des idées anciennes sont et seront toujours infiniment méprisés par les novateurs.
J'ai cité
Millet et Corot. Ajoutons à ces
deux noms illustres celui de Delacroix, et nous nous
demanderons comment il se
fait que ces trois maîtres de l'art moderne aient
été, pendant un si grand nombre d'années, repoussés et contestés par la plupart de leurs confrères.
Comment se fait-il aussi qu'une partie des
peintres actuels proclame Manet comme son maître, tandis que l'autre partie le
traite avec le dernier dédain ?
Les
artistes, admirateurs de M. Bouguereau,
reconnaissent-ils Bastien Lepage comme le plus fort des
maîtres récents ? Les fanatiques de M. Meissonier ne méprisent-ils
pas M. Puvis de Chavannes que d'autres déclarent
le plus grand génie du siècle ?
Et toutes
ces opinions, cependant, sont logiquement défendues et raisonnées par les spécialistes compétents, motivées en vertu de principes inflexibles, mais différents, et affirmées irréfutables par les uns comme par les autres.
D'où il
résulte que tout est encore pour le mieux dans le meilleur des mondes, ou plutôt
que, si tout va mal, tout pourrait aller pis, que
les critiques incompétents valent
encore mieux que les spécialistes infaillibles qui n'admettent que ceci, par haine de cela, et qui, jugeant admirablement ceci, seront les plus injustes, les
plus aveugles, les plus incompétents
des hommes condamnant cela.
Quand donc verrons-nous
un critique commencer ainsi son premier article sur le Salon :
« Mesdames et messieurs, je
n'entends rien à la peinture ; vous non plus d'ailleurs, et mes confrères n'en
savent pas davantage. J'ai néanmoins cet avantage
sur eux d'avouer
mon ignorance et de la proclamer,
bien plus, de m'en servir. Je ne
vous parlerai donc jamais du côté technique de ce métier ;
je ne vous
analyserai pas l'exécution
de chacun au moyen de ces termes incompréhensibles
dont on se fait une force
pour juger des choses qu'on ignore.
« Admettons,
selon le sage dicton, que « des goûts et des couleurs on ne discute point. » Nous
ne parlerons donc ni couleurs ni dessin,
mais nous irons visiter le Salon en braves bourgeois que
nous sommes, nous regarderons et nous jugerons avec notre jugeote d'imbéciles.
« Laissons les artistes
se chamailler sur le faire
et le savoir-faire, sur les tendances
et les réminiscences, sur
le jour de plein air et le jour d'atelier,
sur les conventions de l'ombre
et de la perspective, sur les modifications que les voisinages font subir aux tons, sur les valeurs et les taches. Peu nous importent
ces disputes. Nous sommes des naïfs qui allons regarder des images, rien de
plus.
« Oui, nous regarderons des images, mais à travers
ces images nous regarderons aussi le peintre qui les a conçues ; et voilà ce qui sera la partie vraiment intéressante de notre promenade ; nous ferons ensemble un petit voyage d'agrément
dans l'esprit des artistes
et dans leurs intentions. Cela, c'est notre droit.
« Entendons-nous
bien. Je ne les chicanerai pas, je l'ai dit,
sur leur école ni sur
leur mérite artistique, mais je mettrai à
nu leurs idées, leurs croyances,
les raisons qui les ont déterminés
dans le choix de leurs sujets, toute
la banale poésie des Orientales couchées, toute la bêtise des scènes attendrissantes, tout le grotesque historique
et pompeux du Gaulois aux longues moustaches. Je dévoilerai leurs niaises combinaisons pour vous émouvoir, simples
gens. Nous constaterons, en regardant
les gestes outrés ou faux des personnages peints, l'enfantillage des procédés, toute la mauvaise littérature que les peintres mettent dans leur
peinture, enfin.
« Si vous
saviez, si vous saviez, comme
c'est abominable à voir, quand on regarde avec la pensée, toute cette peinture
à esprit, et à sentiments, cette peinture à émotions tendres,
dramatiques ou patriotiques, cette peinture larme à l'œil et romanesque,
cette peinture anecdotique, historique, faits divers, familiale ou polissonne, cette peinture qui raconte, qui déclame, qui enseigne, qui moralise ou qui pervertit. Donc, quand nous aurons
considéré ce
tableau, mes amis, nous regarderons l'homme qui peint, nous constaterons chacune de ses intentions indiquées dans chacun de ses gestes,
nous verrons ses ficelles et ses machinations, toute la
complication de sa banalité.
Ce ne sera pas joli, mais nous rirons. »
Reste à
savoir si MM. les artistes peintres
seraient tous enchantés de cette nouvelle manière de faire le Salon.
Donc, au point de vue absolu et technique, personne n'a le droit de juger, car les uns sont incompétents
et les autres prévenus par éducation et par profession.
Ainsi dans les lettres.
Si quelqu'un,
par exemple, voulait avoir une opinion autorisée sur la valeur réelle d'une
œuvre, à qui pourrait-il s'adresser, parmi les écrivains connus ou diplômés ?
M. Leconte de Lisle est considéré
par le plus grand nombre des jeunes
rimeurs et des lettrés comme le plus remarquable des poètes depuis la mort de Victor
Hugo. Or l'Académie l'a repoussé plusieurs fois avec un mépris
évident. Si M. Théodore de Banville s'était présenté au suffrage des Immortels, il
est vraisemblable qu'on l'eût traité
de la même façon, car parmi les Quarante eux-mêmes, s'il en est beaucoup sans talent, il en est peu sans passion.
On en pourrait peut-être trouver quatre ou cinq,
mais pas dix
assurément, dégagés de tout
parti pris.
On a raconté que M. Octave Feuillet, le romancier élégant et mondain qu'on
connaît, avait déclaré à plusieurs
reprises Germinal l'œuvre la plus grande et la plus géniale née en France depuis vingt ans.
Si vraiment M. Feuillet apprécie ainsi ce livre
colossal, il montre un rare et admirable exemple d'indépendance artistique.
Mais après lui lequel nommer ? M. Caro peut-être,
lettré classique, éclectique et fin qui aime la langue française partout où il
la trouve avec une haute sérénité.
Et puis encore ? M. Renan ? un maître
prosateur qui a le droit de donner son opinion ? Mais a-t-il une opinion ?
Et puis encore ?...
Je ne
parle pas des poètes, comme MM. Sully Prudhomme et Coppée que les prosateurs pourraient estimer trop poètes ; ni des auteurs dramatiques dont l'avis, en matière de style, est récusable.
Après eux qui voyons-nous ?
Quelques écrivains très respectables, mais pleins de partialité, gens d'école et de coterie.
Et en dehors de l'Académie ?
M. de Goncourt, le maître
des subtils et des nerveux ? Mais un chef d'école, tout remarquable qu'il soit, peut-il demeurer
impartial ?
M. Alphonse Daudet ? Oui, peut-être ; c'est un indépendant
libre de toute attache.
Et puis après ?
M. Émile Zola conteste Théophile Gautier et méprise Mademoiselle de Maupin ; M. Barbey
d'Aurevilly a toujours nié avec violence Gustave
Flaubert !
Et que d'autres
exemples on pourrait apporter !
J'ai cité M. de Goncourt.
Beaucoup le proclament le premier des prosateurs vivants, et je sais des écrivains de talent qui grincent
des dents en l'entendant nommer.
En qui donc pouvons-nous avoir confiance pour apprécier un homme ou une
œuvre ?
Hélas !
en personne. Nous avons le droit
tout au plus de constater les choses
grossièrement haïssables et
fausses, les fautes de français et les fautes d'orthographe !
Seul, le temps prononce une sentence infaillible et définitive.
7 juillet 1885
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