Index | Mots: Alphabétique - Fréquence - Inversions - Longueur - Statistiques | Aide | Bibliothèque IntraText
Guy de Maupassant
Lettre à un provincial

IntraText CT - Lecture du Texte

  • Texte

Cliquer ici pour désactiver les liens aux concordances

Texte


    Hier, j'ai passé l'après-midi chez Edmond de Concourt qui a repris les dimanches de Gustave Flaubert.
    Ces dimanches étaient célèbres parmi les lettrés. On y voyait Tourgueneff, Daudet, Georges Pouchet, Zola, Claudius Popelin, Hurty, Frédéric Baudry, Catulle Mendès, Bergerat, qui fait en ce moment des chroniques d'une drôlerie tout à fait amusante, Huysmans, José Maria de Hérédia, Hennique, Céard, Gustave Toudouze, Cladel, Alexis, Charpentier, Taine, etc., etc.
    Flaubert mort, on eût dit que le lien qui unissait tous ces hommes s'était brisé. Puis, l'an dernier, la poste distribua un matin dans Paris une cinquantaine ou une centaine de petites lettres annonçant que le grenier de Goncourt était ouvert tous les dimanches. Le maître qui habite, à Auteuil, l'adorable et admirable maison dont il a pris soin de nous décrire lui-même tous les détails, avait fait abattre une cloison entre deux chambres du second étage, afin d'avoir une pièce assez grande pour y recevoir tous ses amis.
    On entre dans un beau vestibule et on aperçoit à droite dans la salle à manger d'exquises tapisseries du dernier siècle. Puis on monte. Les appartements du premier sont fermés. Ils enferment les collections chinoise et japonaise, et la bibliothèque du patron, plus une partie des dessins, pastels, gouaches, peintures de Watteau, Van Loo, Boucher, Fragonard, etc., etc., qui font unique dans Paris cette demeure d'artiste.
    Au second étage, une porte s'ouvre. Les murs sont tendus d'étoffe rouge qu'éclairent des lampes voilées, dont la clarté douce semble plutôt un reflet qu'une lumière.
    Le maître vient, la main tendue, souriant et grave. Il n'a point changé depuis dix ans. Il semble immuable. Il a toujours cet air hautain et bienveillant qui m'avait frappé jadis.
    Une douzaine d'hommes debout ou assis causent doucement. On les reconnaît un à un dans la demi-ombre de la pièce. Les dimanches de Goncourt semblent plus calmes que les dimanches de Flaubert. Voici Daudet, un peu pâle encore, car il vient d'être malade. Il parle à mi-voix, plus gai et plus spirituel que jamais. Il parle des gens et des choses avec cette malice méridionale qui prend dans sa voix une saveur incomparable. Sa manière de voir la vie, les êtres et les événements colore d'une exquise façon tout ce qu'il dit.
    Dans un coin Huysmans, l'étonnant écrivain d'A Rebours, Bonnetain, qui revient du Japon, Abel Hermant, qu'on félicite pour ce livre singulier, bizarre, œuvre d'artiste et d'observateur minutieux : La Mission de Cruchod, les deux Caze, Robert, grand, maigre, pâle et brun, figure de grand caractère, Jules, plus blond, portant longs ses cheveux, un peu selon la mode oubliée des poètes parnassiens, regardent des images japonaises rapportées par Bonnetain.
    Céard plus loin cause avec Charpentier, Alexis et Robert de Bonnières. Hérédia parle de vers avec le corne Primoli, Toudouze écoute. Et Goncourt va d'un groupe à l'autre, se mêle à toutes les causeries, revient s'asseoir, allume une cigarette, se relève, montre des bibelots admirables, des dessins de vieux maîtres, des terres de Clodion.
    Puis l'on s'en va lorsque arrivent six heures, en se disant : « A dimanche. »
    Et voilà, certes, mon cher, ce qu'on peut voir de plus intéressant à Paris, en ce moment.

24 novembre 1885

 





Index | Mots: Alphabétique - Fréquence - Inversions - Longueur - Statistiques | Aide | Bibliothèque IntraText

Best viewed with any browser at 800x600 or 768x1024 on Tablet PC
IntraText® (V89) - Some rights reserved by EuloTech SRL - 1996-2007. Content in this page is licensed under a Creative Commons License