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Texte
Les gens qui ne savent pas
grand-chose, c'est-à-dire les neuf dixièmes de la société dite intelligente,
rougissent d'indignation quand on prononce ce seul mot, l'Arétin. Pour
eux l'Arétin est une espèce de marquis italien qui a rédigé, en trente-deux
articles, le code de la luxure. On
prononce son nom tout bas ;
on dit : « Vous savez, le Traité de l'Arétin. » Et on s'imagine que ce
fameux traité traîne sur les cheminées des maisons de débauche, qu'il est consulté par les vicieux comme le code Napoléon par les magistrats et qu'il révèle de ces choses abominables
qui font juger à huis clos certains
procès de mœurs.
D'autres, plus simples
encore, se figurent que l'Arétin était un peintre à qui on doit ces petites images impures que des gens mal vêtus nous proposent, le soir, dans les rues, sous forme de cartes
transparentes.
Détrompons quelques-uns de ces
naïfs. Pierre l'Arétin fut
tout simplement un journaliste,
un journaliste italien du XVIe siècle, un grand homme, un
admirable sceptique, un prodigieux
contempteur de rois, le
plus surprenant des aventuriers,
qui sut jouer, en maître artiste, de toutes les faiblesses, de tous les vices, de
tous les ridicules de l'humanité,
un parvenu de génie doué de
toutes les qualités natives
qui permettent à un être de faire son chemin par tous les moyens, d'obtenir tous les succès, et d'être redouté, loué et respecté à l'égal d'un Dieu,
malgré les audaces les plus
éhontées.
Ce compatriote
de Machiavel et des Borgia semble être le type vivant de Panurge qui réunit en lui toutes les bassesses et toutes les ruses, mais qui possède à un tel point l'art d'utiliser ces défauts répugnants
qu'il impose le respect et commande
l'admiration.
J'ai dit
que l'Arétin fut un journaliste, ainsi que le constate
l'historien Cantu, par l'analyse
de ses œuvres qui ne sont, en effet,
pour la plupart, que des
articles de journal, des pamphlets, des écrits au
jour le jour, des polémiques de presse,
des portraits. L'influence de cet
écrivain n'en fut pas moins plus étendue que celle de n'importe quel poète ; et sa renommée
plus grande que celle
des plus célèbres artistes.
Ses
commencements furent misérables
et honteux.
Né d'une
fille dans l'hôpital d'Arezzo, il débuta
dans cette ville par des satires violentes
qui le firent chasser en peu de temps. Il vint alors à
Rome à pied, s'engagea comme valet chez Augustin Chigi, le protecteur de Raphaël, et quitta bientôt cette maison
après y avoir commis des indélicatesses. Il se fit alors capucin, puis voleur, puis
insulteur de tout ce qui était puissant et riche. Il attaquait brutalement, avec une impudence sans borne et une audace irrésistible. Ayant acquis promptement
la connaissance des hommes,
sachant bien que l'hypocrisie est presque toujours
la seule vertu des plus respectés, que tous ont des vices et que tous ont
peur du scandale, il se dit qu'en
bravant tout on pouvait arriver à tout. Libertin à l'excès,
étalant son libertinage, il
osait écrire : « Moi, je ne sais ni danser ni
chanter, mais faire l'amour
comme un âne. » Prodiguant les outrages dans un style emporté, puissant, brûlant, il plut
à quelques grands seigneurs, qui le patronnèrent dans le monde.
Mais comme
il savait
louer aussi bien qu'insulter, il flatta Léon
X, ainsi qu'il fallait pour lui plaire, puis se présenta devant lui avec un bel habit qu'il avait escroqué,
en reçut une poignée de ducats, et conquit de
la même façon Julien de Médicis.
Dès lors,
sa fortune devint surprenante.
Les princes l'appelaient à eux, le flattaient, le couvraient de présents autant par désir de ses éloges que
par terreur de ses attaques.
Les évêques à leur tour le recherchèrent, lui envoyant des bijoux, des habits de satin pour le parer, et de l'or pour ses plaisirs.
Les mœurs de cette époque troublée et magnifique étaient
telles qu'on peut à peine
se les figurer aujourd'hui. Ainsi
Pierre l'Arétin, ayant fait
seize sonnets pour décrire seize attitudes voluptueuses gravées par Marc
Antoine Raimondi, d'après
seize peintures de Jules Romain,
il obtint par cette œuvre licencieuse
les bonnes grâces de Clément VII et le pardon des deux
artistes qu'il avait ainsi commentés.
Chassé par les uns, recueilli par les autres, il
va de prince en prince, flatteur,
mendiant et insolent. Tantôt
il brave et outrage, tantôt il caresse
et loue, car on le paye également pour les deux. Il se livre à tous
les excès dans le camp de
Jean des Bandes Noires dont il partage
même la couche ; il devient
une sorte de favori de François Ier qui le traite avec toutes espèces d'égards ; Charles Quint l'appelle, le place à sa droite,
lui paie une pension ; Henry VIII lui
donne trois cents couronnes d'or, Jules III, mille couronnes avec la bulle de
chevalier de Saint-Pierre. On frappe des médailles en
son honneur ; une d'elles
portait comme
inscription : « Les princes qui reçoivent
les tributs des peuples paient tribut à
leur serviteur. »
Charles Quint le traite de Divin ;
le peuple l'appelle
« le fléau des princes » ; les plus grands artistes veulent faire son
portrait. Il écrit : « Tant
de seigneurs me rompent continuellement la tête avec leurs visites, que mes escaliers
sont usés par le frottement répété de leurs pieds, comme
le pavé du Capitole par les
roues des chars de triomphe...
Il me semble à cause de cela être devenu l'oracle de la vérité, puisque
chacun vient me raconter le tort qu'il a éprouvé de tel prince, de tel
prélat ; je me trouve donc être le secrétaire du Monde ; et vous
n'aurez qu'à me dénommer ainsi sur les lettres que vous m'adresserez. »
Sa
langue est non moins terrible que sa plume redoutable ; et si les présents
qu'on lui envoie ne lui paraissent point suffisants il a des remerciements
féroces. Il répond au chancelier de France qui lui comptait une somme
d'or : « Ne vous étonnez pas si je me tais. J'ai consumé ma voix pour
demander ; il ne m'en reste plus pour remercier. »
Charles Quint, après une défaite, lui ayant envoyé un
riche collier, afin d'éviter ses railleries, l'Arétin déclara en le soupesant
lentement : « Il est bien léger pour une aussi lourde sottise. »
François Ier lui avait offert un bracelet formé de
langues entrelacées et portant pour devise : « Lingua ejus
loquetur mendacium. »
Quand on ne lui donne pas assez vite il menace ;
si les cadeaux sont insuffisants il les refuse : « Il est certain
qu'il convient à ceux qui achètent la gloire de la payer ce qu'elle vaut, non
pas selon leur propre valeur, mais selon la condition de celui qui la leur
décerne ; car les pauvres plumes ont grand mal à soulever de terre un nom
pesant comme du plomb par son défaut de mérite. »
Il écrit à François Ier : « Ne savez-vous
donc pas, sire, qu'il ne convient pas au rang de Votre Altesse de ne pas vous
souvenir de six cents écus que, du propre mouvement de votre langue royale,
vous dîtes à mon envoyé devoir m'être payés par votre ambassadeur. »
Sa grande force a été surtout d'exciter entre les princes d'ardentes rivalités et de haineuses
jalousies en les louant et dénigrant
tour à tour, au détriment
les uns des autres :
« Il faut faire en sorte
que les voix de mes écrits rompent
le sommeil de l'avarice. »
Les grands artistes de son
temps apprécièrent d'ailleurs
son prodigieux esprit et son
incomparable adresse. Arioste
le place parmi les grands hommes de l'Italie ; Titien fit plusieurs fois son
portrait ; Michel-Ange se proclamait
son ami.
Du reste, si
sa profession d'écrivain donna un immense retentissement à ses audaces
et à ses écrits, sa vie ne fait pas une exception dans un pays et dans un temps où Benvenuto Cellini
assassinait ses ennemis et ceux mêmes qui contestaient son génie, fraudait le pape sur l'or
qu'il employait pour lui, volait sans vergogne, violait des jeunes filles et se vantait de ces actions comme de hauts faits, car : « Les hommes
comme moi, uniques dans leur
profession, doivent être affranchis des lois. »
C'était le siècle où les prélats romains élevaient
publiquement leurs enfants auprès d'eux, où les innombrables
courtisans des princes servaient,
disait-on, « de bouffons
dans leur bas âge, de femmes dans leur enfance, de maris dans leur
adolescence, de compagnons dans
leur jeunesse, de proxénètes dans leur vieillesse et de diables dans leur
décrépitude ». Le poignard
et le poison étaient en
usage dans les relations sociales
comme les coups de chapeau et les poignées
de main à notre époque. La
mort de Pierre Arétin est vraiment surprenante et bien digne de sa vie.
Il était arrivé à
un tel éclat de renommée que son portrait se trouvait accroché dans toutes
les maisons des pauvres et
des princes, des prélats et des courtisanes,
dans les tavernes, dans les palais et dans les lieux de débauche publique. Ferdinand
d'Adda, recteur de l'université de Padoue, le mettait au-dessus de Charles
Quint et de François Ier. La ville d'Arezzo le fit noble et gonfalonier
honoraire. On le surnomma même le Cinquième Évangéliste.
Car il avait
composé non seulement des livres d'une extrême
impudicité, des lettres,
des satires, des comédies, des libelles,
mais aussi des sermons, des
ouvrages pieux, des vies
des saints pleins d'une ironie profonde et cachée.
S'étant retiré
à Venise où la liberté était
absolue, il
y retrouva ses sueurs qui menaient en cette ville une
vie de plaisir.
Or, un jour, comme elles étaient venues lui
raconter une aventure obscène dont elles se vantaient, il se mit à rire si
violemment qu'il tomba de sa chaise à la renverse et se tua sur le carreau...
En
commençant le récit de la vie de cet homme surprenant, j'ai écrit le nom de
Panurge. Il me semble, en effet, que Pierre Arétin fut la personnification
absolue du personnage imaginé par Rabelais. Si on ajoute que l'Arétin, brave
par moments comme Panurge, fut aussi lâche que lui en d'autres instants, sut
respecter les intraitables, plier devant les menaces de mort du Tintoret et de
Pierre Strozzi qu'il avait raillé, reçut des coups qu'il oublia, des
bastonnades qu'il pardonna « en remerciant Dieu de lui accorder cette
force », on verra que la ressemblance est absolue entre le pamphlétaire
italien et le type du roman français.
Si on constate encore que l'Arétin est mort en 1556, et
Rabelais en 1553, on verra que cette sorte d'être était bien dans les mœurs et
dans l'air du temps.
8 décembre 1885
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