I
Malgré l'expérience des siècles qui ont prouvé que la
femme, sans exception, est incapable de tout travail
vraiment artiste ou vraiment scientifique, on s'efforce aujourd'hui de nous
imposer la femme médecin et la femme politique.
La tentative est inutile, puisque nous n'avons pas
encore la femme peintre ou la femme musicienne, malgré les efforts acharnés de
toutes les filles de concierges et toutes les filles à marier en général qui
étudient le piano et même la composition avec une persévérance digne d'un
meilleur succès, ou qui gâchent de la couleur à l'huile et de la couleur à
l'eau, travaillent la bosse et même le nu sans parvenir à peindre autre chose
que des éventails, des fleurs, des fonds d'assiette ou des portraits médiocres.
La femme sur la terre a deux rôles, bien distincts et
charmants tous deux : l'amour et la maternité.
Nos admirables maîtres, les Grecs, qui avaient sur
l'existence des idées plus sages et plus nettes qu'on
ne semble le croire aujourd'hui, comprenaient bien cette double mission de la
compagne de l'homme. Comme leur intelligence claire n'aimait pas les confusions ; ils avaient établi nettement, d'une façon
absolue, ces deux attitudes de la femme dans la vie.
Celles qui devaient leur donner des enfants, choisies
avec soin, saines et fortes, étaient enfermées dans la maison, tout occupées de
leur devoir sacré, de la sainte et naturelle besogne d'enfanter et d'élever
leurs fils qui seraient des hommes, des Grecs, et leurs filles qui seraient des
mères.
Celles qui devaient leur donner de l'amour, rendre
charmantes, spirituelles et tendres les heures de
repos, vivaient libres, entourées d'hommages, de soins et de galanteries. C'étaient
les grandes courtisanes, dont le devoir consistait à être belles et séduisantes, à ravir les yeux, à captiver l'esprit et à
troubler les cœurs.
On ne leur demandait, à celles-là, que de plaire,
d'employer toutes les adresses et tous les artifices à
apprendre et à pratiquer l'art subtil et mystérieux de la séduction et des
caresses. On respectait tant leur beauté qu'un navire alla
chercher Hippocrate en Afrique, parce qu'une grossesse menaçait une d'elles.
Les grands hommes, artistes, philosophes, généraux,
vivaient dans la maison de ces courtisanes, écoutaient leurs conseils,
trouvaient dans leur intimité cette grâce délicate que les femmes portent en
elles, et cherchaient dans leur amour ce quelque chose de presque divin, cette
griserie sensuelle et poétique qu'elles versent de leurs lèvres et de leurs
yeux. Il a été donné à la femme, en effet, de dominer et d'enchanter
l'homme rien que par la forme de son corps, le sourire de sa lèvre et la
puissance de son regard. Sa
domination irrésistible s'échappe d'elle, nous enveloppe et nous asservit sans
que nous puissions résister, lutter, lui échapper, quand elle appartient à la
race des grandes victorieuses et des grandes séductrices.
Quelques-unes de celles-là dominent l'histoire du
monde, répandent sur leur siècle un charme poétique et
troublant. Mais si nous subissons de loin la grâce disparue de celles qui ont
vécu, si nous sommes presque amoureux d'elles encore à travers
les âges, comme Victor Cousin le fut de Mme de Longueville, combien davantage
nous passionnent celles qu'ont rêvées et créées les poètes.
Autrefois, les adorables vivantes dont la beauté nous
émeut de si loin s'appelaient Cléopâtre, Aspasie, Phryné, Ninon de Lenclos,
Marion Delorme, Mme de Pompadour, etc.
Et quand nous pensons à ces mortes charmantes, à celles
de l'histoire ancienne, vêtues d'étoffes flottantes, à celles du. Moyen Age
coiffées du grand hennin et que Michelet nous montre « graves dans la
sécurité du péché », à celles qui firent si galante la cour de nos rois,
nous murmurons, émus malgré nous, la si triste et si douce ballade de
Villon :
|
Dictes-moi où, ne en quel pays,
Est Flora la belle Romaine ;
Archipiada, ne Thaïs,
Qui fut sa cousine germaine ?
Echo parlant quant
bruyt on maine
Dessus rivière, ou sus estan ;
Qui beauté eut trop plus qu'humaine ?
Mais où sont les neiges d'antan ?
. . . . . . . . . . . . . . . . .
La Royne Blanche comme ung lys,
Qui chantoit à voix de sirène ;
Berthe au grand pied, Biétris, Allys,
Harembouges, qui tint le Mayne
Et Jehanne la bonne Lorraine
Qu'Angloys bruslèrent à Rouen ;
Où sont-ilz, Vierge Souveraine ?...
Mais où sont les neiges d'antan ?
|
|