|
Texte
En lisant Le
Prêtre de Nemi, drame religieux et philosophique, histoire bizarre d'une
sorte de prophète qui prêche sous la plume de M. Renan, la sagesse et la
justice, sept cents ans avant l'ère chrétienne, en voyant surtout les paysages
charmants dans lesquels le grand écrivain français a enveloppé son étrange
sujet, le souvenir m'est venu d'un livre lu à Rome au printemps dernier et qui
contient aussi l'histoire saisissante d'un prophète.
M. le professeur Barzellotti raconte dans son
intéressante étude la vie singulière d'un illuminé, d'un fondateur de religion,
né en 1835 à Arcidosso, province de Grosseto (Toscane), et mort en martyr, il y
a quelques années à peine. On se rappellera sans doute
le fait de cette mort dont nous avons ignoré
jusqu'ici les détails.
Si cet inspiré était venu à
une époque de foi, il est probable qu'il aurait entraîné
des peuples et converti à sa doctrine une
succession de générations, car on retrouve
en lui les traits originaux
des grands semeurs de croyances, et ce singulier mélange de franchise et de charlatanisme
qu'il faut pour séduire les hommes.
Né en 1835, sur les confins des États pontificaux, David Lazzaretti montra dès son enfance une sensibilité et une imagination tellement remarquables, que les habitants du pays l'avaient
surnommé Mille idées.
N'est-ce point là une marque
qu'on retrouve chez tous les fondateurs de religions ?
Il fit preuve de très bonne heure
d'une tendance à l'exaltation religieuse dont on signala, paraît-il, des traces héréditaires dans sa famille ; et il eut,
à l'âge de treize ans, une
apparition.
C'était pendant les événements de 1848. Un personnage mystérieux
le rencontra et lui prédit tous les événements futurs de son
existence.
Mais sa vie active et pénible dut arrêter le développement de sa vocation d'illuminé. Il fut
dans sa jeunesse
une sorte de barde célèbre déjà par ses poèmes rustiques, par ses chants, par sa beauté et par sa force physique.
Comme il
transportait d'ordinaire du
charbon et de la terre de Sienne sur le dos de ses trois mulets,
les habitants des pays qu'il traversait
se réunissaient autour de lui pendant ses haltes pour l'écouter déclamer les chants du Tasse ou de l'Arioste, et parfois aussi ses
propres vers.
Il avait les yeux bleus, les cheveux et la barbe
noirs, la taille haute, et sa vigueur était telle qu'il se débarrassa, un jour
de foire, de trois colosses qui l'attaquaient, en leur lançant un tonneau plein
de vin qu'il souleva comme un panier vide.
Son adresse à manier le bâton et sa vie aventureuse le
rendaient populaire. Des légendes commençaient à courir sur lui, comme i :
s'en forme toujours sur ceux qui ont ou qui doivent avoir de l'action sur les
foules ; et il exerçait déjà une influence personnelle singulière sur tous
ceux qui l'entouraient ou qui l'approchaient.
A cette époque, cependant, sa vocation de prophète
semble subir un arrêt, car il se mit à blasphémer ; mais ses blasphèmes,
loin de lui nuire, accrurent encore sa réputation, augmentèrent son autorité.
Le blasphème, d'ailleurs, n'est-il pas une des formes de la foi ? Nier
violemment, n'est-ce pas attester qu'on peut croire avec passion ?
Insulter un dieu, c'est presque lui rendre hommage ; c'est montrer qu'on
le craint, puisqu'on le brave, c'est armer qu'on croit à sa puissance puisqu'on
l'attaque. Entre blasphémer et croire, il y a juste la même différence qu'entre
aimer et haïr. Ceux-là seuls qui peuvent aimer ardemment sont capables de haine
furieuse ; et si l'on passe de la haine à l'amour, l'amour alors devient
excessif.
A vingt-deux ans, David Lazzaretti se maria et il
devint père.
En 1860, il s'engagea comme volontaire. Il prit part au
combat de Castelfidardo et composa des hymnes patriotiques que ses amis
répétaient en chœur.
Au mois d'avril 1868, David eut une nouvelle apparition
qui détermina la direction de sa vie, et il se retira, en solitaire, sur une
montagne déserte et sauvage de la Sabine, non loin de Rome. Il vécut là en ermite errant, changeant sans cesse de retraite, se contentant des moindres nourritures.
Au cours de cette vie vagabonde, il rencontra un
Prussien, Ignace Micas, qui vivait depuis quinze ans dans l'ermitage de
Sainte-Barbe et qui paraît avoir été un homme bizarre et supérieur.
Il est à remarquer comme cette terre italienne est bien
une terre religieuse qui appelle les ermites et les fait éclore ainsi qu'un
fruit naturel de ce sol miraculant.
Micas eut sur les idées de Lazzaretti une influence
profonde et peut-être décisive. C'est lui qui semble avoir mis en son esprit
cette graine étrange du mysticisme qui envahit une âme, comme la folie.
Jusque-là, en effet, David n'était qu'un exalté ; à partir de sa rencontre
avec Ignace Micas, il devint un mystique. Ignace s'attacha à son nouvel ami,
quitta pour lui sa retraite, l'accompagna plus tard en son pays natal, où il
mourut au milieu des disciples de David. Il fut assisté à ses derniers moments
par un médecin qui déclara au professeur Barzellotti que ce Prussien était un
homme vraiment remarquable et très mystérieux.
Le séjour de Lazzaretti sur la
montagne de la Sabine fut rempli de visions. Il reçut d'abord la visite d'un
guerrier qui lui indiqua, dans la grotte même habitée par David, l'endroit où
étaient enfouis ses os. Lazzaretti appela à son aide l'archiprêtre voisin, et
tous deux, s'étant mis à creuser, découvrirent en effet des ossements humains
qu'ils enterrèrent en lieu saint.
Le guerrier, satisfait, apparut une seconde fois au
solitaire mais il n'était plus seul, s'étant fait accompagner de la Sainte
Vierge et de saint Pierre. Comme remerciement du service rendu, il raconta à
David sa très curieuse histoire, qu'on trouvera tout au long dans l'étude du
professeur Barzellotti.
C'est ici que, pour la première fois, nous allons
constater chez le prophète italien une de ces supercheries familières aux
faiseurs de miracles. Saint Pierre, avant de remonter au ciel, lui imprima sur
le front le signe bizarre que voici : )+(. A partir de ce moment, il
deviendra bien difficile de démêler exactement ce qui se passe dans l'esprit de
cet illuminé, de faire la part de la bonne foi, du mysticisme exalté et
sincère, et, en même temps, la part de la ruse naïve et native, de la ruse
campagnarde du paysan toscan ingénument crédule et roué, aussi simple que
pratique. Il a passé, sans doute, par une série d'évolutions et de
transformations, par une suite d'étapes où tantôt il se croyait vraiment envoyé
du ciel, et tantôt s'ingéniait à se faire prendre pour un apôtre, sans être
lui-même absolument certain de sa mission.
Peu à peu, il s'est mis à jouer son rôle, employant
tous les moyens que lui suggéraient sa finesse et son intelligence, convaincu
parfois que ce rôle lui était imposé par Dieu, et comprenant parfois aussi
qu'il en imposait à ses concitoyens. Puis il est entré lentement dans la peau
du personnage, ainsi qu'on dit au théâtre ; il s'est pris pour un
messie ; la conscience de la comédie jouée s'est noyée dans l'acclamation
de la foule, dans la popularité grandissante, dans l'admiration générale, pour
ne plus lui laisser que l'orgueil de son triomphe et la certitude de sa
mission. L'exaltation se développant en lui comme une ivresse qui grandit l'a mené
sûrement à la folie mystique aiguë.
Le souvenir des apparitions du guerrier, de la Sainte
Vierge et de saint Pierre a été fixé par un tableau appelé « la Madone de
la Conférence », nom que Lazzaretti avait donné à son entretien avec ces
personnages célestes ; et ce tableau fut exposé dans une chapelle érigée ad
hoc dans le voisinage de la grotte par l'archiprêtre de Montorio.
Les
reproductions de ce tableau sont pieusement conservées dans les demeures des paysans disciples de
David.
Précédé par le récit de ces visions miraculeuses, le prophète rentra dans son pays natal où il devint l'objet de la vénération de tous. On l'appelait l'homme du mystère ;
et de très loin des fervents
accouraient pour le voir et
l'écouter.
Sa renommée
s'étendit de jour en jour, favorisée
même par le clergé. L'archiprêtre
d'Arcidosso le promenait par le pays en le montrant comme l'homme de Dieu.
David alors établit sa demeure sur l'une des montagnes
les plus élevées autour du Monte Amiato, le Monte Labro que les lazzarettistes
appellent aujourd'hui Monte Labaro (Drapeau). Sur ce
sommet désert et inculte, la population voulut ériger, sous sa
direction, une tour, un ermitage
et une petite église dont les ruines subsistent
encore. On vit plus de 300 hommes travailler sous les ordres du saint. Cet
ermitage devint bientôt le centre de réunion des adeptes du prophète qui fonda
entre eux plusieurs sociétés.
Dans tout fondateur de religion, il y a un législateur
et souvent un socialiste. C'est à ce moment de la vie de David Lazzaretti que
se développèrent ces deux tendances de son esprit.
Il fit donc des lois et des règlements, établit une association de secours mutuels et une autre association tout à fait communiste dont faisaient partie plus de 80 familles. Ces familles
de paysans et de petits propriétaires mirent en commun tous leurs biens.
On crut même à ce
moment en Italie que le mouvement lazzarettiste était un mouvement agraire, tandis qu'il n'était en réalité qu'une évolution religieuse à laquelle prenaient
part des petits propriétaires
plutôt que des prolétaires.
Cependant le prophète, comprenant que tout prestige finit par s'affaiblir, que toute influence finit par s'user, voulut redonner une force nouvelle à son autorité, et il tenta d'autres aventures, avec cet instinct de
la mise en scène qui ne lui fit jamais défaut.
Le 5 janvier 1870, après avoir soupé avec ses disciples, vêtus
comme lui de robes étranges, et avoir prédit même que
l'un d'eux l'avait trahi, il partit subitement
et alla vivre en solitaire dans
l'île de Monte-Cristo.
A son retour,
après quarante jours d'absence, il reçut
une véritable ovation.
Mais son nouveau séjour à
Monte-Labro dura peu. Il partit alors pour la France, où il demeura huit
années, à la Chartreuse de Grenoble d'abord, et puis dans les environs de Lyon, où il retrouva
un de ses fervents
disciples, M. Léon Duvachat,
ancien magistrat qui l'avait connu en Italie et lui avait
donné 14000 francs pour la tour de Monte-Labro.
M. Duvachat l'accueillit avec sa famille et le logea, se chargea de l'éducation de ses enfants Turpino
et Bianca, et fit traduire et imprimer
à ses frais
les ouvrages du prophète : Les Fleurs célestes, Ma lutte avec Dieu et le Manifeste
aux Princes chrétiens (Lyon,
librairie Pitrat aîné).
Dans le Manifeste
aux Princes chrétiens, David prédisait
à l'Europe les successives apparitions de sept têtes de l'Antéchrist dont chacune signifierait
un ennemi du parti légitimiste français et du pouvoir temporel des papes - Il y avait le cardinal Hohenlohe, le père Hyacinthe, Bismarck, etc.
Il résulta, d'ailleurs, du procès intenté à Sienne
aux lazzarettistes en 1879, et qui se termina par leur acquittement, qu'un accord existait entre les disciples français et italiens de David,
pour favoriser une aventure politique combinée entre les partis cléricaux des deux pays.
Une chose curieuse
à noter dans
les écrits de David, et qui rattache, selon M. Barzellotti, les utopies de ce prophète à
la tradition mystique du Moyen Age, c'est la prédiction du prochain règne du Saint-Esprit. Cette prédiction fait partie, en effet, de la doctrine
de Joachim de More, cité par Dante et
étudié par M. Renan.
L'histoire de David aurait ressemblé à celle
de beaucoup d'illuminés si une mort tragique n'était venue consacrer sa mémoire et transformer le prophète en martyr.
Après avoir été encouragé par le clergé de son pays, il
vit ses ouvrages
condamnés par les autorités
ecclésiastiques. Puis on l'invita lui-même à
se soumettre, ainsi que les deux prêtres qui dirigeaient la petite communauté
de Monte-Labro.
Exaspéré par cette opposition et n'espérant plus
pouvoir exécuter la réforme politique et religieuse qu'il avait rêves avec
l'appui de l'Église, il devint un révolté et il imagina aussitôt un nouveau
plan de réforme qui tendait à une République universelle appelée le Règne de
Dieu, le siège de la papauté ayant été transporté par lui de Rome à Lyon.
Son exaltation toucha alors à la folie. Après avoir
quitté la France pour se rendre à Rome où il se disait appelé par le
Saint-Office, il déclara qu'il était le Christ lui-même, chef et juge revenu au
monde, et il prédisait la modification prochaine de l'univers entier.
A Rome, il parut se soumettre, mais à peine revenu sur
sa montagne, il se mit à prêcher violemment sa réforme, en réclamant le partage
des terres.
Il transforma les rites de sa petite église et vit
chaque jour augmenter le nombre de ses disciples.
L'opposition du clergé et de la partie riche de la
population devint alors passionnée. D'un autre côté, son
parti exigeait la réalisation de ses prophéties ;
et David se résolut à frapper un grand coup sur les esprits.
Ayant réuni
tous ses disciples sur sa montagne,
il les tint en prière
pendant quatre jours et quatre nuits, puis,
quand il les eut exaltés par toutes sortes d'exercices
pieux et de pénitences, il se mit à
leur tête et descendit vers la plaine.
Ils étaient plusieurs centaines d'hommes et de femmes, vêtus de robes symboliques et chantant des psaumes au son des
fanfares.
Les paysans accouraient sur leur passage et se joignaient à eux,
s'attendant à des miracles,
à des choses surprenantes et surhumaines. Et le cortège grossi sans cesse allait, traversait
les villages en poussant des clameurs
de piété sauvage.
Alors, le bruit se répandit dans le pays que cette horde de gens exaltés pillait
et ravageait les demeures. Beaucoup d'hommes prirent les armes ; d'autres s'enfuirent.
C'était au lendemain de l'attentat de Passanante sur le roi Humbert ; les esprits étaient inquiets et troublés ; on prenait peur pour un rien.
Le chef de police de la contrée, surpris par la
descente de cette procession de fanatiques, ne sachant guère à quelle sorte de
gens il avait affaire, alla à leur rencontre avec les quelques carabiniers dont
il pouvait disposer.
A la , vue des soldats,
les lazzarettistes, sans armes
d'ailleurs, poussèrent des vociférations et lancèrent quelques pierres, comme
il arrive toujours quand le peuple soulevé se trouve en face de la
troupe.
Les carabiniers, effrayés à leur
tour et se croyant menacés firent feu ; et le prophète, atteint d'une balle,
tomba mort au milieu de ses
disciples, dont plusieurs avaient été blessés.
Cette fin tragique mit l'auréole du martyre sur
le front de l'illuminé, consacra sa doctrine et fortifia la foi de ses adeptes.
Ses disciples, encore assez
nombreux aujourd'hui, attendent toujours la réalisation de ses promesses.
L'étude de ces derniers croyants termine
l'ouvrage du professeur Barzellotti, qui montre vraiment d'une façon
saisissante la figure de ce paysan. Prophète égaré dans notre siècle, figure bizarre
du Moyen Age qui apparaît étrangement au milieu des mœurs,
des coutumes et des costumes modernes
dans un paysage presque biblique, un de ces paysages latins
où les grands peintres de la Renaissance italienne
nous ont accoutumés à voir
des miracles.
1er janvier 1886
|