LOI
Tendant à réprimer le pessimisme contemporain
Article premier - Il est rigoureusement interdit
à tout Français sachant lire et écrire de rien lire ou de rien écrire sur le
pessimisme contemporain.
Art. 2 - Il est rigoureusement interdit sous
peine de deux ans à vingt ans de travaux forcés d'être ou de paraître
malheureux, malade, difforme, scrofuleux, etc., etc., de perdre un membre dans
un accident de voiture, de chemin de fer ou autre, à moins qu'on ne se déclare
aussitôt satisfait de cet événement.
Art.
3 - Il est défendu
à tout Français, majeur ou non, de mourir de faim.
Art. 4 - Ceux qui n'ont pas de domicile et qui sont
forcés de passer sur des
bancs ou sous des ponts les nuits glaciales devront chanter des
chansons plaisantes et honnêtes
de six heures du soir à six heures du matin pour bien prouver leur satisfaction aux gens qui rentrent chez eux.
Art. 5 - Tout homme riche qui se dirait
pessimiste sera immédiatement mis à mort.
Art.
6 - Une exception sera faite en faveur de ceux qui, ayant moins de mille francs de rentes, auront plus de dix enfants.
Art. 7 - Une autre exception en faveur des gens atteints par cas extraordinaire d'une maladie chronique
du cœur, de l'estomac, du foie ou du cerveau,
affections qui sont de nature à
déterminer un mauvais caractère.
Art. 8 - Il est interdit à tout Français riche et bien portant de s'apitoyer sur le sort des misérables, des
vagabonds, des infirmes, des vieillards
sans ressources, des enfants
abandonnés, des mineurs, des
ouvriers sans travail et en général
de tous les souffrants qui forment en moyenne les deux tiers de la population, ces préoccupations pouvant jeter les esprits sains dans la déplorable
voie du pessimisme.
Art. 9 - Quiconque parlera de Decazeville
ou de Germinal sera puni de mort.
Art. 10 - Quiconque sera convaincu d'avoir
acheté ou de posséder chez soi Germinal devra payer à l'État une amende
de 1000 francs. Une enquête sera faite à domicile dans ce but, par les
gendarmes sur qui il est défendu de tirer.
Art. 11 - La tendance au pessimisme, provenant
d'une manière de penser défectueuse de la nouvelle génération, le gouvernement,
grâce au précieux concours des trente-six membres toujours vivants de
l'Académie française, réunis sous la présidence de M. Ludovic Halévy, croit
devoir rectifier de la façon suivante quelques idées défectueuses et
dangereuses qui ont cours dans le public.
Le malheur n'existant pas, et ne provenant que d'un
vice d'appréciation, il suffira, pour être toujours et constamment très
heureux, de se bien convaincre :
1° Que tout est parfait ici-bas, depuis la politesse
des cochers de fiacre, jusqu'à l'intelligence des députés.
2° Que la fortune est plutôt une calamité qu'un
bonheur, et la misère plutôt un bonheur qu'une calamité.
3° Que la faim est un excellent moyen d'apprécier
l'exquise saveur du pain sec quand un passant vous a donné cinq centimes ;
que la soif est un excellent procédé contre l'ivrognerie ; que les
infirmités sont des épreuves utiles, les épidémies un parfait moyen
d'avancement pour les survivants, la guerre une saignée bien aisante, et celle
du Tonkin en particulier une méthode ingénieuse inventée pour remplacer par des
torpilleurs à bon marché toute notre marine cuirassée mise aux vieux fers chinois.
4° Toute situation fâcheuse ne devra jamais être
regardée que comme transitoire. C'est ainsi que les républicains d'hier
considéraient l'Empire comme le plus sûr moyen d'arriver à la République, et
que les réactionnaires d'aujourd'hui considèrent la République comme la
meilleure manière de revenir à la monarchie.
Avec cette façon de voir, aucun pessimisme n'est plus
possible.
En outre, à l'exemple de beaucoup d'hommes qui pensent
ainsi déjà, tout Français devra envisager
- La mort de ses enfants comme un soulagement ;
- Celle de ses parents comme un accroissement de
bien-être ;
- Celle de ses collatéraux comme une petite fête de
famille ;
- Et la sienne comme une délivrance.
N.B. - Le mot « Délivrance », ancienne formule
usitée depuis des siècles, semblerait indiquer que la vie est un état de
souffrance et pourrait être remplacé par ceux-ci : « Triomphe
Final ».
Ces dispositions étant encore insuffisantes,
l'Académie, dont chaque membre prend le titre d'optimiste d'honneur, a établi
ainsi l'idéal auquel a droit chaque citoyen, suivant la classe de la société à
laquelle il appartient. Car il est absolument interdit à tout Français de rêver plus haut que son rang.
L'ouvrier ne
doit aspirer qu'au
pot-au-feu et jamais au poulet rôti.
S'il ne peut s'élever au-dessus du bon de
fourneau, il cesse d'être intéressant.
Tout bourgeois aspirera à la Légion d'honneur. Cette
distinction continuera à être distribuée avec une libéralité qui assurera aux
optimistes une grande majorité dans la bourgeoisie.
Tout député aspirera au ministère. On continuera également à changer les ministres assez vite pour que tous
nos représentants puissent remplir cette haute fonction au moins pendant huit jours chaque année.
Tout individu marié, homme ou
femme, aspirera au divorce, et
l'obtiendra.
Quant aux poètes
qui demandent la lune, on
la leur donnera en pain d'épice ou en quelque
autre substance, tout idéal
inaccessible étant sévèrement
interdit.
Sera également interdit, de la façon la plus rigoureuse, tout calcul proportionnel qui pourrait produire le raisonnement suivant
Les appréciations sur le bonheur
ou sur le malheur dans l'existence
pouvant donner lieu à contestation par suite d'idées contradictoires, il paraît sage de s'en rapporter aux simples mathématiques,
les chiffres demeurant indiscutables.
Nous allons
donc faire le bilan du bien et du mal en prenant comme unités
les hommes et en les classant
par professions. Si la moyenne des bons l'emporte d'une façon
indiscutable sur la moyenne des mauvais, nous conclurons indubitablement pour
l'optimisme, et vice versa.
Donc : sur dix rois, y en a-t-il eu cinq
bons ? Prenons la grande période de l'histoire de France.
François Ier - Un batailleur plus souvent battu que
vainqueur. Ce roi qui perdit tout, fors l'honneur, ne fut certes pas un grand
monarque. Et d'un.
Henri II signa le traité désastreux du Cateau-Cambrésis
par lequel la France perdait une partie de ses conquêtes. Mauvais roi. Et de
deux.
François II régna un an. Nul.
Charles IX - Déplorable. Et de trois.
Henri III - Oh ! Oh ! Et les mignons. Et de quatre.
Henri IV - Grand roi. Un.
Louis XIII - Mauvais
- mauvais. Quatre.
Louis XIV - Grand roi. Deux.
Louis XV - Tirons un voile. Cinq.
Louis XVI - Laissa la Révolution devenir ce qu'elle
fut par son inqualifiable faiblesse. Six.
Donc, six mauvais
pour deux bons.
Regardons autour de nous
maintenant. Obtenons-nous un bon
ministre sur dix, un député intelligent sur cent, une bonne cuisinière sur
mille, une bonne bouteille de vin sur dix mille, une bonne bouteille
d'eau-de-vie sur cinquante mille ? A peine.
Continuons : existe-t-il un bon écrivain sur
cent ? Un bon livre sur cent mille ? Un financier honnête sur dix
mille ? Un commerçant probe sur vingt ?
Une bonne pièce de théâtre sur cent ?
Un bon général sur cinquante ? Un bon médecin sur mille ? A peine.
Continuons. Rencontrons-nous plus d'une jolie femme sur cinq cents ?
- Non ! - Plus d'un beau cheval sur cinq mille ?-Non !-
Plus d'un beau jour sur vingt ?-
Non ! - Plus d'un homme instruit
sur cinquante mille ? Non ! - Plus d'un
peintre remarquable sur cent ? - Non ! - Plus d'un bon domestique
sur cent ? - Non !
Donc en établissant,
par professions une moyenne
de une unité pour le bien et de quatre-vingt-dix-neuf
pour le mal, nous serons à peu près
dans la vérité, car il est indéniable
que presque tous nos ministres
sont sans valeur, presque toutes nos cuisinières détestables, presque tous nos députés
incapables, presque tout le vin
que nous buvons exécrable, presque tous nos
écrivains médiocres (sur les quarante de l'Académie peut-on compter plus de dix exceptions - éclatantes, il est vrai), presque
tous les marchands fripons (s'informer au Laboratoire municipal), presque toutes les pièces que nous allons
voir ennuyeuses, presque toutes les femmes laides (combien de jolies dans ce
qu'on appelle le monde, dix ?) presque tous nos
domestiques paresseux, etc.
D'où il faudrait
conclure ?...
Mais ne
concluons pas, car nous serions menacés d'une nouvelle averse de raisonnements
sur le pessimisme.
Et il
faut se hâter de rire des choses pour n'être pas forcé d'en pleurer, comme
il est écrit
quelque part.
10 février 1886
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