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Guy de Maupassant
Au salon

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  • III
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III


    Depuis que j'ai eu l'imprudence d'écrire deux articles sur le Salon, on ne m'aborde plus que par ces mots :
    - Vous voulez donc vous faire une galerie ?
    J'ai beau protester, attester ma candeur, mon innocence et ma loyauté, on sourit d'un air malin.
    Fort contristé par ce soupçon, je ne sais plus vraiment par quel argument le combattre et je me vois forcé de déclarer publiquement que je n'ai reçu et que je ne recevrai aucun don des peintres exposants, de quelque nature que ce soit. Je dois ajouter que mon désintéressement en cette question n'est pas aussi irraisonné qu'on le pourrait supposer, car je sais les peintres gens malins, gens pratiques, gens de commerce, incapables de nous offrir, en échange de la gloire que nous leur distribuons, autre chose que des études d'une vente difficile et problématique. Quand nous donnons, nous autres, à titre amical et gracieux, quelque article ou quelque conte pour un journal qui se fonde, à la requête pressante d'un camarade, soyez sûr que ce conte ou que cet article ne vaut guère plus que le papier blanc ; ainsi des toiles non payées, car le talent est marchandise.
    Pauvres critiques incorruptibles ! A quel supplice on les expose ! Comme le témoin qui va déposer, j'avais juré, en commençant ce Salon, de dire la vérité, rien que la vérité et toute la vérité.
    Et je commençais à l'écrire, cette vérité, quand on m'apporta le courrier du matin, quarante ou cinquante lettres environ. La première disait : « Mon cher ami, je te prie de parler aimablement dans ton compte rendu du Salon, du si beau portrait de X... Tu obligeras ton vieux camarade qui compte absolument sur toi. »

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    « Cher monsieur, un de mes amis expose cette année une toile fort remarquable, et j'ai espéré que nos bonnes relations, etc. »
    Signé d'une femme chez qui je dîne souvent.

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    « Mon vieux, sois gentil pour X... qui expose une chose excellente. Je compte sur toi et je me suis engagé en ton nom. »

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    « Monsieur, une femme qui a eu le plaisir de dîner avec vous et surtout de causer avec vous dernièrement, se permet de vous recommander etc., etc. » (La femme est jolie, fort jolie.)

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    « Mon cher gros, tu parleras de Z..., n'est-ce pas ? Ça me fera bien plaisir et tu n'obligeras pas une ingrate... »

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    « Mon cher et illustre confrère, j'ai lu votre beau Salon et je me permets de vous recommander mon ami Z... » (On rougit, mais comment résister à cela ?)
    J'en ai reçu de sénateurs, de députés, d'académiciens, de mon bottier (recommandation excellente), de mon coiffeur qui me glissa deux noms sur une carte de sa maison recommandant aussi sa brillantine, de ma blanchisseuse, par l'intermédiaire de mon valet de chambre. (Elle blanchit un paysagiste pauvre qui demeure sur le même palier qu'elle.) J'en ai reçu de femmes influentes à qui on ne peut rien refuser ; j'en ai reçu de femmes charmantes de qui on peut tout espérer ; j'en ai reçu de femmes à qui on n'a plus le droit de dire « non » et j'en ai reçu des peintres en personne, qui ont pensé, en gens prudents, qu'on n'était bien chauffé que par soi-même.
    Et sous ce déluge, sous cette inondation de compliments et de prières, je me suis senti fondre comme un bloc de glace sous une pluie chaude.
    Ceux-là seuls que leur propre talent recommande suffisamment ne m'ont point écrit ou fait écrire.
    Ma conscience cependant luttait encore ; elle lutta quatre jours, cherchant des expédients pour combattre ma faiblesse.
    J'allai consulter des confrères. Les uns me dirent : « Soyez aimable » ; les autres : « Soyez sévère » , sur le même ton d'indifférence. Leur table de travail était couverte de lettres. Je reconnus des écritures.
    Je pensai aller trouver un ecclésiastique pour lui soumettre le cas. Je m'adressai ensuite à un membre du jury et je lui dis : « Comment faites-vous pour refuser un tableau recommandé ? » Il murmura : « Je dégage ma responsabilité en accusant les autres dans une lettre flatteuse. »
    Je ne pouvais employer ce moyen. Alors je me décidai à prévenir le public lui-même de ma situation, et à faire suivre des lettre T.R. (très recommandé) les noms de ceux appuyés par des femmes séduisantes, par la lettre R ceux recommandés par des amis, des académiciens, des sénateurs, députés ou fournisseurs utiles, par un petit r ceux qui s'étaient recommandés eux-mêmes, par N.R. les huit ou dix dont on ne m'avait rien dit.
    Je songeai encore à ne désigner que par les numéros des toiles ceux qui n'auraient pas essayé de me faire corrompre. C'était trop dur pour le mérite modeste de ces artistes.
    Mais je m'aperçus qu'il y aurait bientôt plus de noms sur mon calepin que je n'en trouvais sur le catalogue. On me faisait même protéger les refusés !
    Alors, je cédai, emporté par le flot des lettres. Ma conscience sapée par des espérances inavouables, troublée par des sourires, affaiblie par la lutte, séduite par des souvenirs de bons dîners, s'écroula. Je demande pardon à mes confrères inaccessibles aux sollicitations, aux prières, aux flatteries ! Qu'ils me jettent la première pierre ! Je suis un critique perdu, un critique corrompu, le seul critique corrompu ; oui, le seul, le seul ! Tous les autres sont demeurés intègres ! Pardon ! Pardon !
    Donc nous allons maintenant parler des peintres recommandés, avec une certaine sévérité, pour ne pas trop les désigner au public.
    Nous y mêlerons par moitié environ les peintres non recommandés, sans aucune désignation spéciale. Nous garantissons d'ailleurs le talent des uns et des autres car nous ne voudrions, sous aucun prétexte, tromper nos bienveillants lecteurs.
    1er et 2e groupes (suite) - Grande peinture. - Du maître qui s'appelle Humbert, deux grandes compositions très remarquables qui pourraient porter pour titre celui de Musset : Il faut que les portes soient ouvertes ou fermées. Elles sont fermées, malheureusement. De Chartran, un délicieux mariage dans les nuages.
    De Lagarde, un beau panneau décoratif. Un autre de M. Baudouin.
    M. Casanova y Estorach nous montre un repas de cors. (Demandez le coricide Estorach, celui dont se servit le roi Ferdinand III pour débarrasser, sans douleur, vingt-quatre pieds de leurs durillons, oignons, œils-de-perdrix, etc.)
    M. Ferry (Jules) rêva longtemps, le jour du vernissage, devant La Prise de Sontay, au Tonkin, par M. Castellani, comme on rêve devant un tombeau.
    3e groupe- Modernistes, fantaisistes et champêtres.
    Commençons par les nudités. Salut à la Femme masquée de Gervex. Rien de plus délicieux pour l'œil que cette toile. Est-ce un modèle qui a posé cette charmante et troublante coquette ? Est-ce une amie du peintre ? That is the question. Que fait-elle ? Qu'attend-elle ? Sort-elle ou rentre-t-elle ? Quel joli mystère dans ce tableau qu'une jeune femme, l'autre jour, appelait, je ne sais pourquoi : « Entre chat et loup » !
    De Roll, un dos nu de femme dans la verdure. On a envie de crier : « Psitt ! » pour faire retourner cette belle personne, si puissamment peinte qu'elle semble vivante.
    Je ne suis pas curieux, mais je voudrais bien savoir où M. Henner a rencontré la baigneuse, le bois et l'étang qu'il nous rapporte tous les ans, comme pour nous dire : « Hein ! vous n'en avez jamais vu comme ça ! »
    Non, Monsieur Henner, jamais, jamais, jamais, jamais ! et pourtant nous en avons vu, mais pas comme ça.
    Sous ce titre : En Arcadie, M. Harrison fait danser sous des saules, sur une herbe tendre trempée de lumière, des femmes nues et grasses, en plein soleil. Ah ! celles-là, par exemple, on les voudrait voir ! Pourquoi placer en l'air cet exquis tableau, comme il en est peu dans le Salon !
    Et toujours dans l'herbe, deux autres femmes aussi mies encore que ravissantes, sur deux toiles de MM. Raphaël Collin et Lahaye. Où diable M. Henner a-t-il donc vu la sienne ? Toutes celles-là, qui sont fort bien, ne lui ressemblent pas, mais pas du tout.
    Tiens ! quelle drôle d'île ! Trois belles filles, sans un voile, sans même une feuille, debout sur la rive, lèvent les bras et appellent un navire qui passe : «  !  ! joli navire, arrivez donc ! » Pas un agent des mœurs à l'horizon ; et elles s'en donnent, les gaillardes : « Arrivez donc, joli navire ! »
    Et il arrive ! il arrive !
    M. Berthault nomme des sirènes ces trois effrontées qui ont rendu rouge comme un coq le digne magistrat du cadre voisin, peint par M. Ferry (Georges) et qui assiste, en grande tenue de la Cour de cassation, à cette scène impudique et révoltante. On n'aurait pas laisser un magistrat dans le voisinage de ces écumeuses de mer !




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