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3e et 4e groupes sympathiques - Classiques et
modernistes. - Champêtres et fantaisistes (suite).
Chaque fois que je retourne au Salon, un étonnement me
saisit devant les paysanneries. Et ils sont innombrables aujourd'hui, les
paysans. Ils ont remplacé les Vénus et les Amours que, seul, M. Bouguereau
continue à préparer avec de la crème rose.
Ils bêchent, ils sèment, ils labourent, ils hersent,
ils fauchent, ils regardent même passer des ballons, les jolis paysans peints.
Et je me disais devant chacun d'eux : « Où diable ai-je vu ce
gaillard-là ? Mais je le connais, je ne connais même que lui, je l'ai
rencontré cent fois ! » Et j'allais de salle en salle, examinant avec
souci, avec une inquiétude grandissante, tous ces travailleurs de la terre. Je
les considérais, troublé comme on l'est devant les masques, devant les
déguisements de bal d'Opéra, trompé par les blouses et par les bêches.
Et voilà que, tout à coup, je les ai reconnus l'autre
jour. Ah ! mes farceurs, je vous tiens ! Vous êtes les guerriers
grecs et les guerriers romains que les papas de vos peintres peignaient pour
nos papas à nous. Oh ! vieux malins, vieux ficeleurs, vieux retapeurs
d'antiques, vous avez enterré vos casques, vos boucliers et vos glaives, vous
avez mis des bonnets de coton et des sabots pour me tromper ; mais j'ai
reconnu vos bonnes têtes de modèles soignées, brossées et rasées, mes
gueux ! Vous cachez dans vos vieilles culottes à pièces la jambe qui se
tendait pour lancer le javelot. Et dans quatre ans vous reviendrez sous des
accoutrements d'ouvriers, mes camarades ! car nous allons à l'ouvrier
maintenant ; nous allons au forgeron, au mineur, au travailleur des
grandes usines. Dans quatre ans, nous ne verrons pas plus de paysans qu'il n'y
a, aujourd'hui, de guerriers grecs ; mais nous aurons les grandes
industries : fonderie - métallurgie - verrerie toiles et prélarts -
corderie, etc., etc. Et voilà ce qu'on nomme l'art moderne, le progrès,
la marche en avant des vieux-jeunes modèles et d'un magasin de costumes !
Adieu le paysan ! vive l'ouvrier !
Une - deux - trois !
Dans la note vraiment moderne et nouvelle, quelques
toiles se distinguent tout à fait :
La Salle des Filles au Dépôt, de Jean Béraud, le
plus charmant des fantaisistes ;
Avant la Fête, de M. Kuehl ;
Une vieille qui file, de M. Gray ;
Un Réfectoire de Femmes, de M. Hubert ;
Une Paysanne rêvant, de M. Perret ;
Le Barbier de Village, de M. Brispot ;
Une Rue à Pont-de-l'Arche, de M. Baillet ;
Une grande et belle composition de M. Halkett,
intitulée : Dans la Sapinière, et qui devrait plutôt être
baptisée : Dans les Flûtes ;
Les bizarres et séduisantes fantaisies de M. Ary
Renan ;
Le Vercingétorix de M. Motte, d'un grand
effet ; et, parmi les classiques célèbres, citons M. Boulanger qui nous
apporte deux belles œuvres.
5e groupe sympathique - Peintres de harengs, fleurs,
légumes, casseroles. MM. Rousseau (Philippe) et Vollon font preuve, depuis des
temps qui seront bientôt préhistoriques, d'une obstination inébranlable, d'un
talent hors ligne d'ailleurs et d'une imagination inépuisable dans la
découverte des ustensiles de ménage.
Voici,
sauf quelques erreurs, les dates et les sujets de leurs principales
expositions :
1789 (année de la Révolution française) - Rousseau
(Philippe) - Un fromage.
1789 - Vollon - Un chaudron.
1815 - Vollon - Deux fromages.
1815 - Rousseau (Philippe) - Deux chaudrons.
1830 - Rousseau (Philippe) - Œufs sur le plat.
1830 - Vollon - Poteries et Fromages.
1840 - Vollon - Le Plat aux neufs.
1840 - Rousseau (Philippe) - Le Pot au lait.
1865 - Vollon - Harengs et Poteries.
1865 - Rousseau (Philippe) - La Bassine aux confitures.
1869 - Rousseau (Philippe) - Fromages et Fraises.
1869 - Vollon - Le Saladier de fraises.
1875 - Rousseau (Philippe) - Bocal de prunes.
1875 - Vollon - Poissons et Primeurs.
1878 - Rousseau (Philippe)- La Bassinoire.
1878 - Vollon - La Bassinoire.
Et
enfin, pour changer, M. Vollon nous donne, en 1886, des poteries ;
Et M. Rousseau (Philippe) des fromages et le bocal
d'abricots.
(Bis repetita placent.)
Avec un talent tout à fait remarquable, un nouveau venu
s'engage dans cette peinture de comestibles. Les deux toiles de M. Zakarian
sont (si j'ose m'exprimer pour une fois en argot de critique d'art) des pages
de cuisine de premier ordre. De même, les fort belles fleurs de M. Schuller,
intitulées Automne, sont aussi des pages, ou plutôt des feuilles
d'automne de grand mérite.
6e groupe sympathique - Peintres de faits divers.
Commençons par les illustres. M. Gérôme nous montre les
obélisques du désert atteints de la rougeole, et le sphinx contemplant
Napoléon. Cette dernière composition porte comme sous-titres :
« Maximus et Minimus » et « le plus grand des deux n'est pas
celui qu'on pense ».
M. Vibert, touché des faveurs de l'Amérique, les
reconnaît en exposant un homard à l'américaine, d'un esprit très espagnol.
M. Moyse nous émeut par une peinture intitulée Les
Verges et qui représente, nous a-t-il semblé, un frère ignorantin fessant
un petit garçon (nous aurons sans doute la seconde partie l'an prochain). Ce
tableau doit être acheté par le Ministère de l'instruction publique, qui se
propose de l'offrir au Conseil municipal.
Dans
la salle où triomphe M. Protais avec un admirable champ de bataille où tous les
morts dorment sous la lune, on a réuni, sous l'influence sans doute de ce maure
tableau, tant d'expirants et d'expirés, qu'on le pourrait dénommer la Morgue.
Ailleurs, M. Luigi Loir a peint un
« Cherchez le train » d'une vérité et d'un talent délicieux. Le train passe sous une place de
Paris, couverte de monde et de voitures. Seule la fumée répandue sur la
foule, légère et ondulant comme un nuage, panache blanc et transparent qui
flotte, révèle l'invisible convoi.
De M.
Gueldry, un remarquable, très remarquable atelier de Décapage des métaux.
Deux charmantes compositions de M. Pierre
Mousset : Le Nid et le Repos.
M. Deschamps nous raconte avec son pinceau l'histoire
d'une pauvre folle qui tient dans ses bras un petit lapin coiffé d'un bonnet
d'enfant, touchante image de la perfidie masculine, des odieux procédés dont
les hommes ont usé envers cette jeune fille.
Ne devrait-on pas intituler cela : le
Dernier Lapin, comme Neuville avait intitulé son célèbre tableau : La
Dernière Cartouche ?
M. Marec expose une querelle de ménage dans le peuple,
vraie scène de l'Assommoir, d'un effet saisissant et d'une beauté
incontestable.
De M.
Marius Michel, deux charmantes toiles très modernes.
M. Moreau de Tours, sous ce titre : La Morphine,
nous donne sans doute la première illustration moralisatrice destinée au savant
ouvrage des docteurs Bourneville et Bricos, d'où est tiré son sujet.
M. Jadin nous montre, avec son talent habituel, des Braconniers
dérangés par une ronde de nuit.
7e groupe - Marines.
1° Marines de guerre.
M. Couturier, dans une toile d'une propreté admirable,
enseigne aux foules comment sont nettoyés, brossés et lavés les bâtiments de
l'État.
Saluons la galère royale de M. Delort.
2° Marines de pêche.
Un délicieux tableau de M. Maurice Courant, un départ
pour la pêche sous un ciel clair. Jusqu'à l'horizon s'en vont les barques, penchant un peu leurs voiles,
pareilles à un vol d'oiseaux.
M. Kroyer nous montre aussi, avec un talent puissant et
neuf, un Départ pour la Pêche au clair de lune.
De M. Petitjean : l'Estacade d'Ostende,
marine de commerce.
Une fort belle toile de M. Flameng : Sur la
Tamise.
Une
autre Tamise, de M. Vail.
8e groupe - Paysagistes.
Le sujet représente une plaine, une vallée, une
chaumière, une plage, des arbres, des récoltes.
Saluons les maîtres incontestés : d'abord
Harpignies ; Guillemet, avec un fort beau Hameau de Landemer ;
Heilbuth, avec Villégiatures et Bords de la Seine ; Damoye, avec un
Soleil couchant dans les Marais du Nord et la Mer à Quiberon.
Parmi ceux qui arrivent au premier rang : L. Le
Poittevin, avec un vallon plein de fougères rousses, d'une rare
puissance ; R. Billotte, avec un effet de soir sur un hameau, d'un charme
exquis et pénétrant ; M. Nozal, dont le nom est fait ; M. Berthon, un
des plus sincères et des plus parfaits.
M. Olive expose deux paysages-marines, d'une
originalité bien personnelle et bien remarquable. M. Charnay évoque,
dans une toile charmante, toute la grâce de l'automne encore fleuri. Cela
s'appelle : la Terrasse aux Chrysanthèmes du Château de Gasthellier.
Les paysans agenouillés, de M. Marion, annoncent un
peintre de grand tempérament ; Le Reposoir, de M. Minet, est d'une vérité
et d'une fraîcheur remarquables. Quelle jolie mare, celle
de M. Tanzi ! Une petite charrue abandonnée est peinte avec grand talent
par M. Wistin.
Charmants, les Pêcheurs de rivière de M. Yon et
les deux paysages de M. Tauzin.
Ouf ! que de compliments ! Et pourtant ils
sont sincères, tout à fait sincères !
Nous parlerons un autre jour des animaliers et des
portraitistes, unissant ces deux groupes ensemble, car peintres de bêtes et
peintres d'hommes peuvent fort bien marcher de pair par la nature de leurs
sujets : et celui-là sera certainement le plus sympathique de tous les
groupes.
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