V
Réparons deux oublis en mentionnant un charmant tableau
de Mme Marguerite Ruffo, La Veuve, et un joli paysage de M.
Datasse ; et, avant de passer aux portraits, citons deux très remarquables
tableaux de peinture militaire.
La Ligne de Feu, de M. Jeanniot. En plein
soleil, dans un air blanchi par la lumière crue et la poudre, les hommes
tirent. Il en reste peu, presque tous sont morts. Au premier plan, un soldat
abattu sur la face tient à deux mains, d'un geste terrible et vrai, sa tête où
vient d'entrer une baffle. Le clairon, hagard et tombé, ne sonne plus.
Seuls quelques hommes continuent à se battre.
De M. Médard, une Armée en retraite, qui s'en va
comme un troupeau, abattue, pressée, lasse, accablée.
Je n'ai cité, à dessein, que ces deux œuvres qui sont
fort belles, la peinture militaire étant presque toujours de la peinture
officielle. J'ai parlé ailleurs de l'œuvre magistrale de M. Protais.
Je passerai donc devant toutes les manifestations
patriotiques en couleur, chères aux protecteurs de la peinture à l'huile, pour
m'arrêter cependant devant une toile où j'ai cru démêler des symboles profonds.
Dans
une plaine immense, vrai champ de bataille où les brins de paille sortent de
terre comme des tuyaux de pipe, deux armées se sont rencontrées, une de dindons
noirs, l'autre de dindons blancs.
Et, pendant que les femelles attentives regardent, les
mâles se sont attaqués et combattent, M. Schenck a nommé cela La Lutte.
- Quelle lutte, monsieur ? La lutte du noir contre le blanc ?
de l'ignorance contre la science ? des ténèbres contre la lumière ?
des barbares contre les civilisés ? de l'Allemagne contre la France ?
du Nord contre le Midi ? du mal contre le bien ? N'est-ce pas, oui, n'est-ce pas que je vous ai
compris ? Les dindons noirs sont la barbarie et les dindons blancs la
civilisation ?
C'est à cette peinture allégorique et simple que
le ministre, s'il était seul juge, donnerait assurément la médaille d'honneur.
Animaliers et portraitistes - Bêtes et hommes.
Toutes les grandes qualités de M. Bonnat se trouvent
réunies dans le superbe portrait de M. Pasteur qu'il expose cette année. Un
autre portrait de M. Pasteur par M. Edelfelt révèle chez ce jeune peintre un
éminent artiste.
Un homme, qui n'est plus un débutant, M. Cabanel,
semble cependant débuter avec les portraits du fondateur et de la fondatrice
des Petites Sueurs des pauvres. Ce
couple de religieux restera comme une des bonnes choses de ce temps-ci.
M. Barillet nous montre des vaches très
remarquables ; M. Hermann (Léon), un marché aux chevaux plein de mouvement
et de talent ; M. Tuxen, un excellent portrait, de femme : M.
Girardin, une fort bonne tête de vieille ; M. Landelle, un poétique
aveugle du désert ; M. Duez, une charmante femme tout en rouge, couchée
sur un divan rouge, dans un boudoir rouge, enfin ce qu'on appelle une symphonie
de rouges délicieuse.
M. Roll expose un admirable portrait de M. Damoye, et
M. Gervex un petit paysage d'une saisissante vérité, où se tient debout, en
plein air, en pleine lumière, en pleine atmosphère de campagne, M. Hauch, un de
ses amis. On remarque encore de bonnes figures de femmes de MM. Alaux et
Agache et le portrait de Mme Pasca par Mlle du Mesgnil. C'est Mme Pasca en mère
de clown, comme on l'a dit, ou plutôt Mme Pasca gelée à son retour de Russie,
ce qu'indiquent les mains serrées contre le corps et la quantité de fourrures
dont l'a couverte maladroitement l'artiste. Elle a bien froid, car elle est bien pâle, la pauvre femme, malgré
toutes ces fourrures que remplaceraient avec avantage quelques dentelles de
Doucet.
Remarquons encore en première ligne deux fort beaux
portraits de M. Layraud, celui d'une très jolie femme, Mlle d'Anglar, et celui
de notre confrère bien connu M. Alexandre Hepp ; puis deux études
charmantes de M. Lafranchise, La Mer gracieuse et La Fille du Phare ;
l'excellent portrait de M. Paul Mounet, par M. Boutet de Monvel ; un
ravissant portrait de femme par Mlle Julia Marest ; d'une autre jeune
artiste, Mlle Paraf-Javal, un autre très bon portrait.
Ceux de M. Jacques Blanche révèlent un véritable
artiste ; celui de Mlle Vegman est fort bon, et l'apparition descendue par
la cheminée, si noire de suie qu'on la voit à peine, que nous montre M.
Whistler, dénote un peintre bizarre, mais des plus intéressants.
Un fort bon portrait de Mlle Boucher-Ourliac, deux
autres de M. Vergèses, un autre de M. Paul de Katow, une charmante femme turque
de Mlle Mégret. Gardons pour
la fin les deux superbes toiles d'un maître toujours admiré, M. Carolus Duran.
Note. - On dit (mais la nouvelle mérite confirmation)
qu'à la suite de son exposition de cette année M. Besnard vient d'être nommé
peintre attaché à l'établissement thermal de Vichy - maladies du foie, sécrétions
biliaires, ,unisse, etc., etc.
11e groupe - Fumistes et déments. Trop nombreux pour
être cités.
J'ai écrit, en commençant ces articles, que personne
n'avait le droit de prétendre s'y connaître en peinture. En sculpture, au
contraire, tout le monde devrait être compétent, car tout le monde a vu, en
plus ou moins grand nombre, des gens nus, et peut comparer.
Mais cela n'a encore servi de rien.
L'art du sculpteur, tel qu'on le pratique depuis la
plus haute antiquité, est aussi simple que celui du boulanger ; il
consiste à modeler en marbre, en plâtre ou en terre un homme ou une femme,
toujours le même ou la même, dans deux ou trois mouvements qui ne varient
jamais.
Le sujet peut danser, se battre, pleurer, rire, se
fâcher ou supplier, sans que la forme de son corps soit modifiée, car rien ne
ressemble moins à un homme vivant qu'un homme sculpté. L'homme vivant a toutes
les tailles, toutes les formes, toutes les proportions. Il n'en est pas deux
qui se ressemblent, tandis que l'homme sculpté doit l'être dans certaines
conditions, toujours pareilles, de beauté invraisemblable et convenue qui fait
des sculpteurs les seuls idéalement momifiés ou pétrifiés des artistes.
Depuis longtemps les écrivains ont abandonné le héros
plein de grandeur, de beauté, de noblesse, de courage et de générosité, qui
sauve les jeunes filles, arrête les chevaux emportés, tue les traîtres, laisse
intact, à force d'argent, l'honneur des pères à cheveux blancs, compromis par
des hommes d'affaires, et épouse dans une apothéose de vertu.
Depuis longtemps les peintres, abandonnant l'école du
beau muscle et des nobles attitudes dont Raphaël fut le plus éminent
vulgarisateur, se sont efforcés d'exprimer toute la nature humaine et de
chercher dans le sens profond des choses une beauté autre que la beauté
commune, visible pour tous et écœurante pour les esprits délicats.
Mais le sculpteur continue, depuis l'éternité, à
sculpter le beau torse, le beau bras et la belle jambe des statues grecques,
qui ne ressemblent pas plus à l'humanité moderne qu'une étoile ne ressemble à
une tomate.
Et le public passe devant tous ces marbres qui ont la
même tête, les mêmes membres de la même longueur mathématique, le même geste
superbe et gracieux, et il murmure, plein d'orgueil : « C'est
rudement beau, un homme ! »
Mais regarde-toi donc, imbécile, regarde ta femme, ta
fille, ton fils, ton père, ta mère, ta bonne, ton voisin. Y en a-t-il un de
vous qui ait des jambes et des bras comme ceux-ci ? Regarde les gens dans
la rue, les échassiers qui vont à longs pas, et les bedonnants qui trottinent ;
va voir aux bains froids ceux qui piquent des têtes en caleçon rouge ;
rappelle-toi même les belles filles que tu as pu connaître, les plus belles,
les plus vantées ; est-ce qu'elles ressemblaient aux Vénus ?
Mais
si on les habillait, ces Vénus, elles seraient larges comme des portefaix car
leurs bras, si gracieux à l'œil dans les galeries des musées, sont plus gros,
le mètre à la main, que ceux des hercules de foire !
Comment n'es-tu pas révolté, bon public niais et
gobeur, par toute cette beauté ronde, par tous ces membres en boudins, par tous
ces Apollons et par toutes ces déesses vulgaires.
Tiens, voici un homme, M. Mercié, qui a osé sculpter
deux morts, deux morts illustres, tels qu'ils étaient ; le roi
Louis-Philippe et la reine ? Qu'en dis-tu ? Ce que tu en
dis ! Tu admires l'ange qui pleure derrière le couple royal, le vieil ange
que tu as vu cent mille fois ! Et tu trouves qu'il fait repoussoir, comme on dit en argot d'art.
Car la sculpture comme le théâtre sont restés embourbés
dans le fossé des conventions alors que la peinture et le roman s'efforcent de
s'en dégager. Donc, la chose la plus intéressante parmi les marbres,
intéressante par la recherche du vrai, du neuf, par la sincérité en même temps
que par l'admirable exécution, est assurément l'œuvre de M. Mercié. L'envoi de M. de Saint-Marteaux, Danseuse
arabe, est fort gracieux et fort ingénieusement
conçu.
M. Ferrary expose un groupe charmant, Mercure et
l'Amour, d'un mouvement aussi hardi que joli.
M. Falguière nous montre des femmes qui se battent et
il les nomme des Bacchantes, uniquement parce qu'elles sont nues. Cela
m'étonne ! C'est vraiment un procédé commode de modeler un fort de la
Halle et de le baptiser « Hercule », de faire une Diane avec la
petite au concierge d'en face, et d'emplir Paris de divinités à dix francs la
séance.
Pourquoi donc M. Falguière n'a-t-il pas simplement
inscrit au catalogue : « Drôlesses nature qui se crêpent le
chignon ? » On raconte (mais est-ce vrai ?) que l'artiste avait
un peu de ce dessein et même qu'un petit lapin figurait dans le groupe. Devant
la pudeur indignée des vieilles barbes du jury, le lapin dont on prétend encore
distinguer deux pattes serait devenu une simple pomme de pin.
Signalons une Diane surprise fort jolie, d'une
exécution savante et délicate de Mlle Anne Manuela et un beau buste de la même
artiste.
Deux
groupes fort intéressants de Mlle M. Thomas : la
Chèvre Amalthée et Au chenil.
Une figure nue : Jeune Fille, et
aussi un buste de M. Faraill.
Un beau
groupe tragique : Virginie, de Mme Bloch.
Les ravissants médaillons de Mme Paule
Parent-Desbarres.
Un beau buste de M. Karl Ivel.
Une tête de paysanne en bronze de M. Lafont.
Beaucoup de bustes d'ailleurs sont des œuvres
remarquables. Leur énumération serait longue, agréable seulement aux artistes
et aux propriétaires des têtes exposées, mais fatigante pour le public.
Supprimons-la, et concluons.
Donc, pour conclure, car il faut toujours tirer la
morale des choses, s'il se rencontrait jamais un ministre des beaux-arts
intelligent, il déciderait ceci :
- Il n'y a plus de ministre ni de directeur des
beaux-arts.
- Les beaux-arts cessent d'être protégés par l'État.
- Le Salon annuel est supprimé.
Ce ministre ne se rencontrera pas.
Le Salon annuel est, en effet, la conséquence directe
de la peinture protégée à la façon de l'agriculture et de la prostitution.
Or,
quand le protecteur se trouve totalement inférieur au protégé, moins compétent
et moins instruit, cette situation anormale peut amener de graves
inconvénients.
Mais l'incompétence absolue des ministres et directeurs
des beaux-arts étant devenue trop éclatante, on a créé parallèlement une
Société des artistes chargée d'organiser le Salon, ce qui équivalait à
remplacer des sourds-muets par les ouvriers de la tour de Babel.
Le principe du Salon n'était pas atteint.
Mais le Salon produit les résultats suivants :
1° Mépris de la peinture par la foule qui confond ce
concours avec ceux des volailles grasses, des primeurs, des beurres et des
orphéons.
2° Développement chez les peintres d'une acrobatie
particulière, nécessaire pour décrocher les médailles suspendues par l'État au
sommet de ce mât de cocagne englué de couleur à l'huile.
Les peintres, en effet, demeurés de petits collégiens,
attendent la distribution des prix qui leur apportera l'estime méprisable, mais
dorée, du public, et ils deviennent des forts en thème au lieu de devenir des
artistes.
Le sujet change, mais le thème du Salon reste le
même.
La
première condition pour être vu, remarqué, et prendre rang, c'est de faire
grand. Et ils font grand, sacrebleu ! les mâtins !
De sorte que les miniaturistes deviennent des Puvis de
Chavannes ; - ceux nés pour faire des tableaux délicats et discrets,
larges comme la main, brossent des décors de théâtre à grand effet, attirant
l'œil par tous les procédés éclatants que le charlatanisme naturel à l'homme,
en même temps que le désir d'arriver, leur met au bout des doigts.
Est-ce au Salon qu'on pourrait bien apprécier,
pour ne citer que deux exemples, la peinture si fine d'Alfred Stevens ou de
Leloir ?
Donc
l'exposition annuelle bouleverse les tempéraments, forçant, sous peine de mort,
les misérables artistes à produire tout autre chose que ce pourquoi la nature
les avait créés.
Voilà ce qu'on appelle protéger l'art !
3° Ce n'est pas en neuf jours qu'on prépare un
tableau-réclame dans les conditions voulues pour obtenir mention, médaille ou
croix. Ce monstre demande au moins neuf mois de gestation comme les enfants
naturels ou légitimes, de sorte que le peintre ne peut plus faire autre chose
dans son année que cette toile décorative ! Et il se trouve réduit pour
vivre à produire en quelques jours, en quelques heures, des tableaux de vente
ou de commerce, comme on dit !
Et cela recommence tous les ans, durant toute la vie
des artistes, jusqu'à la médaille d'honneur ! De sorte qu'ils ne
font jamais, jamais, les pauvres diables, la peinture
qu'ils auraient dû faire, qu'ils auraient pu faire !
Voilà comment on protège l'art.
4° La nécessité d'obtenir les récompenses sous le
patronage de l'État présente encore d'autres dangers d'un caractère plus
général.
Les ministres ou les sous-ministres qui ignorent l'art
de peindre autant que les autres arts ont cependant des idées là-dessus, comme
ils en auraient en cuisine. Et comme ils sont puissants, comme l'État donne les
croix et achète les toiles, ils peuvent avoir et ils ont une influence néfaste
sur la production de leurs protégés.
M. Turquet ne semble-t-il pas avoir rêvé la
régénération de l'art par la peinture patriotique ? Il suffit qu'une
pareille idée ait pu se produire pour faire comprendre à tout jamais
l'effroyable danger de la protection !
L'État
achète des tableaux ; mais avant de les acheter il les choisit, et c'est
encore là un de ses plus grands torts.
La preuve en est facile. Tous les tableaux classés
comme des œuvres maîtresses depuis que le Salon existe (à peine est-il deux ou
trois exceptions) sont entre les mains de particuliers, alors que l'État aurait
pu les avoir et les prendre le, premier.
On ne pourrait remédier un peu à cette ignorance de
l'administration des Beaux-Arts qu'en confiant au hasard seul le choix des
toiles à acquérir. On mettrait dans un sac tous les numéros des œuvres
exposées, puis le plus jeune des ministres ou des députés en tirerait, les yeux
bandés, trente ou quarante, et on aurait ainsi la chance de tomber sur une
œuvre remarquable.
Le hasard étant aveugle peut fort bien
se montrer, parfois, intelligent ; or un directeur des beaux-arts ayant
des yeux pour écrire n'en a jamais pour juger. Les livres saints eux-mêmes
l'ont annoncé : Oculos habent et non videbunt.
Mais puisqu'on ne changera rien à l'état de choses
établi, au lieu d'étaler, sur l'immense bâtisse où l'on montre au peuple
alternativement des chevaux et des tableaux, les trois mensonges de la
politique moderne : « Liberté - Égalité - Fraternité », on
devrait au moins ajouter sous les trois mots, justes ceux-là :
« Palais de l'Industrie », ce simple avis : « Prenez garde
à la peinture. »
30 avril, 2, 6, 10 et 18 mai 1886
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