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Texte
Étretat,
septembre.
Mon
cher ami, merci de ta lettre qui me donne des nouvelles de Paris. Elle m'a fait grand
plaisir et elle m'a surpris, comme si elle venait d'un
autre monde quitté depuis longtemps. Comment, tous ces hommes dont tu me parles
ne sont pas morts ; et ils s'occupent encore des
mêmes balivernes ! Le boulevard s'agite à propos des mêmes niaiseries, les
salons se troublent de ce que M. X... semble avoir
couché avec Mme Z... La stupide politique, roulée par les mêmes imbéciles, va
d'ornière en ornière, et tous les jours des messieurs graves écrivent des
colonnes innombrables sur les mêmes sujets que les naïfs discutent avec
conviction, sans s'apercevoir qu'ils ont déjà lu dix mille fois les mêmes choses !
Ce que tu me dis de l'exposition de la Société des
artistes indépendants aux Tuileries m'a intéressé. Il
faut ouvrir les yeux sur tous ceux qui tentent du nouveau, sur tous ceux qui
cherchent à découvrir l'Inaperçu de la Nature, sur tous ceux qui travaillent
sincèrement, en
hors des vieilles routines. Mais pourquoi cette
exposition en plein été ? L'État
sans doute ne prête le local qu'en nette saison. L'État est toujours le même sot puissant et autoritaire. Nous le
verrons quelque jour, en vertu de ce principe qui le
pousse à ouvrir les expositions d'art pendant la canicule, forcer les
propriétaires de bains froids à ne donner des leçons de plongeon et de natation
en Seine que pendant les mois de décembre,
janvier et février. Donc, tu me dis qu'il y a des choses curieuses à voir dans
cette galerie, et des choses inattendues ; tant
mieux, j'irai à mon retour.
En ce moment, je vis, moi,
dans la peinture à la façon des poissons dans l'eau. Comme cela étonnerait la
plupart des hommes, que de savoir ce qu'est pour nous la couleur, et de
pénétrer la joie profonde qu'elle donne à ceux qui ont des yeux pour voir !
Vrai, je ne vis que par les yeux ; je vais, du
matin au soir, par les plaines et par les bois, par les rochers et par les
ajoncs, cherchant les tons vrais, les nuances inobservées, tout ce que l'école,
tout ce que l'appris, tout ce que l'éducation aveuglante et classique empêche
de connaître et de pénétrer.
Mes yeux ouverts, à
la façon d'une bouche affamée, dévorent la terre et le ciel. Oui, j'ai la
sensation nette et profonde de manger le monde avec mon regard, et de digérer
les couleurs comme on digère les viandes et les fruits.
Et cela est nouveau pour moi. Jusqu'ici je travaillais
avec sécurité. Et maintenant je cherche !... Ah ! mon vieux, tu ne
sais pas, tu ne sauras jamais ce que c'est qu'une motte de terre et ce qu'il y
a dans l'ombre courte qu'elle jette sur le sol à côté d'elle. Une feuille, un
petit caillou, un rayon, une touffe d'herbe m'arrêtent des temps infinis ;
et je les contemple avidement, plus ému qu'un chercheur d'or qui trouve un
lingot, savourant un bonheur mystérieux et délicieux à décomposer leurs
imperceptibles tons et leurs insaisissables reflets.
Et je m'aperçois que je
n'avais jamais rien regardé, jamais. Va, c'est . bon, cela, c'est meilleur et plus utile que les bavardages
esthétiques devant des piles de soucoupes représentant des bocks.
Parfois, je m'arrête, stupéfait d'observer tout à coup
des choses éclatantes dont je ne m'étais jamais douté !
Regarde les arbres et l'herbe en plein
soleil, et essaie de les peindre. Tu essaieras. Tout le monde a fait du paysage
au soleil, parce que tout le monde est aveugle. Mon cher, les feuilles,
l'herbe, tout ce que le soleil frappe en plein n'est plus coloré, mais luisant,
et d'un luisant tel que rien ne le peut rendre. Or on ne saurait peindre ce qui
brille ; on ne saurai même en donner l'illusion. L'an dernier, en ce même
pays, j'ai souvent suivi Claude Monet à la recherche d'impressions. Ce n'était
plus un peintre, en vérité, mais un chasseur. Il allait, suivi d'enfants qui
portaient ses toiles, cinq ou six toiles représentant le même sujet à des
heures diverses et avec des effets différents.
Il les prenait et les
quittait tour à tour, suivant les changements du ciel. Et le peintre, en face
du sujet, attendait, guettait le soleil et les ombres, cueillait en quelques
coups- de pinceau le rayon qui tombe ou le nuage qui passe, et, dédaigneux du
faux et du convenu, les posait sur sa toile avec rapidité.
Je l'ai vu saisir ainsi une tombée étincelante de
lumière sur la falaise blanche et la fixer à une
coulée de tons jaunes qui rendaient étrangement le surprenant et fugitif effet
de cet insaisissable et aveuglant éblouissement.
Une autre fois, il prit à
pleines mains une averse abattue sur la mer, et la jeta sur sa toile. Et c'était bien de la pluie qu'il avait peinte ainsi, rien
que de la pluie voilant les vagues, les roches et le ciel, à peine distincts
sous ce déluge.
Et je me souviens encore
d'autres artistes que j'ai vus travailler jadis dans ce vallon d'Étretat.
Un jour, j'étais très jeune
encore, et je suivais la ravine de Beaurepaire, quand j'aperçus dans une ferme,
dans une petite ferme, un vieil homme en blouse bleue qui peignait sous un
pommier. Il paraissait tout petit, accroupi sur son pliant ;
et, cette blouse de paysan m'enhardissant, je m'approchai pour le regarder. La
cour était en pente, entourée de grands arbres que le soleil, près de
disparaître, criblait de rayons obliques. La lumière jaune coulait sur les
feuilles, passait à travers et tombait sur l'herbe en
pluie claire et menue.
Le bonhomme ne me vit pas. Il peignait sur une petite toile carrée, doucement,
tranquillement, sans presque remuer. Il avait des
cheveux blancs, assez longs, l'air doux et du sourire sur la figure.
Je le revis le lendemain dans Étretat, ce vieux peintre s'appelait Corot.
Une autre fois, deux ou trois ans plus tard, j'étais
venu sur la plage, pour voir un ouragan. Le vent
furieux jetait sur le pays la mer déchaînée, dont les vagues, énormes, s'en
venaient lourdement, l'une après l'autre, lentes et
coiffées d'écume. Puis, rencontrant soudain la dure pente de galet, elles se
redressaient, se courbaient en voûte et s'écroulaient
avec un bruit assourdissant. Et, d'une falaise à
l'autre, la mousse, arrachée de leurs crêtes, s'envolait en tourbillons et s'en
allait vers la vallée, par-dessus les toits du pays, emportée par les
bourrasques.
Un homme dit soudain près de moi :
« Venez donc voir Courbet, il fait une chose superbe. » Ce n'était
point à moi qu'on avait parlé, mais je suivis, car je connaissais un peu l'artiste. Il
habitait une petite maison donnant en plein sur la mer, et appuyée à la falaise
d'aval. Cette maison avait appartenu d'ailleurs au peintre de marines Eugène Le
Poittevin.
Dans une grande pièce nue, un gros homme graisseux et
sale collait avec un couteau de cuisine des plaques de couleur blanche sur une
grande toile nue. De temps en temps, il allait appuyer son visage à la vitre et
regardait la tempête. La mer venait si près qu'elle semblait battre la maison,
enveloppée d'écume et de bruit. L'eau salée frappait les carreaux comme une grêle et ruisselait sur les murs.
Sur la cheminée,
une bouteille de cidre à côté d'un verre à moitié plein. De temps en temps,
Courbet allait en boire quelques gorgées, puis il
revenait à son œuvre. Or cette œuvre devint La Vague et
fit quelque bruit par le monde. Trois hommes causaient dans un
coin de l'atelier. Il y avait là, si je ne
me trompe, Charles Landelle. Et Courbet aussi parlait, lourd et
gai, farceur et brutal. Il avait un esprit pesant,
mais précis, plein de bon sens paysan, caché sous de grosses blagues. Il disait devant une Sainte-Famille que lui
montrait un confrère : « C'est très beau ça. Vous les avez donc connus, ces
gens-là, que vous avez fait leur portrait ! »
Que d'autres peintres j'ai vus passer
par ce vallon, où les attirait sans doute la qualité du jour, vraiment
exceptionnelle ! Car le jour, à quelques lieues de distance, est aussi différent que les vins du Bordelais. Ici, la
lumière est éclatante sans être crue ; tout est
clair sans être brutal, et tout se nuance d'une admirable façon.
Mais il faut voir, ou plutôt
il faut découvrir. L'œil, le plus admirable des organes humains, est
indéfiniment perfectionnable ; et il arrive,
quand on pousse, avec intelligence, son éducation, à une admirable acuité. Les Anciens, on le sait, ne connaissaient que quatre ou cinq
couleurs. Nous notons aujourd'hui d'innombrables tons ;
et les vrais artistes, les grands artistes s'émeuvent bien plus des modulations
et des harmonies obtenues dans une seule note que des éclatants effets
appréciés de la foule ignorante.
Tout le combat terrible que Zola raconte dans son Œuvre
admirable, toute cette lutte infinie de l'homme avec la pensée, toute cette
bataille superbe et effroyable de l'artiste avec son idée, avec le tableau
entrevu et insaisissable, je les vois et je les livre, moi, chétif, impuissant,
mais torturé comme Claude, avec d'imperceptibles tons, avec d'indéfinissables
accords que mon œil seul, peut-être, constate et note ; et je passe des
jours douloureux à regarder, sur une route blanche, l'ombre d'une borne en
constatant que je ne puis la peindre.
Pour copie conforme :
GUY DE MAUPASSANT
28 septembre 1886
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