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Texte
Les expositions universelles qui prennent des
allures périodiques, comme certaines épidémies, menacent de devenir pour la
France artiste des calamités nationales.
Elle seraient bonnes en elles, et
même excellentes si elles ne laissaient pas de traces, mais elles en laissent,
les gueuses, et des traces qu'on ne nettoie pas.
Elles ont ces avantages inestimables de faire dépenser
de l'argent à beaucoup de Français qui en ont et d'en faire gagner à beaucoup
d'autres Français qui n'en ont pas, de faire entrer dans nos frontières l'or
étranger, d'encourager les industries par la vente et l'émulation et d'être un
gage de paix pour quelques mois.
Mais nous payons cher ces
avantages. La dernière venue a déposé sur la butte du Trocadéro une espèce de
longue chenille monumentale coiffée de deux oreilles démesurées, une affreuse
bâtisse qui semble conçue par un pâtissier prétentieux
et rêvant de palais de dessert en biscuits et en sucre candi.
L'intérieur de cette nougatine, ayant la forme
d'un tunnel, n'aurait pu servir qu'à un jeu de boules s'il eût été droit. Comme il était courbe, on y a
installé un musée où on expose des Cynghalais conservés pour faire concurrence
aux Cynghalais nature du Jardin d'acclimatation.
Mais nous voici menacés d'une horreur
bien plus redoutable. Depuis un mois, tous les
journaux illustrés nous présentent l'image affreuse et fantastique d'une tour
de fer de trois cents mètres qui s'élèvera sur Paris comme une corne unique et gigantesque.
Ce monstre poursuit les yeux à la façon d'un cauchemar,
hante l'esprit, effraie d'avance les pauvres gens naïfs qui ont conservé le
goût de l'architecture artiste, de la ligne et des proportions.
Cette pointe de fonte épouvantable n'est
curieuse que par sa hauteur. Les
femmes colosses ne nous suffisent plus ! Après les phénomènes de chair, voici les phénomènes de fer. Cela
n'est ni beau, ni gracieux, ni élégant, - c'est grand,
voilà tout. On dirait l'entreprise diabolique d'un
chaudronnier atteint du délire des grandeurs.
Pourquoi cette tour, pourquoi cette corne ?
Pour étonner ? Pour étonner qui ?
Les imbéciles. On a donc oublié que le mot art
signifie quelque chose. Est-ce dans une forge à présent qu'on apprend l'architecture ? N'y a-t-il plus de marbre dans le
flanc des montagnes pour faire des statues ou tenter d'élever des monuments.
Il est vrai
que les monuments, depuis un demi-siècle, ne nous réussissent guère non plus, et
il vaut peut-être autant montrer aux étrangers cette vilaine folie de cyclope
en leur disant : « Est-ce assez
haut ? » - ce qu'ils ne pourront nier - que
de les conduire devant notre Opéra national - qui a l'air d'un temple de carton
peint avalé par un terminus-hôtel - en leur disant : « Est-ce assez
beau ? »
Cet édifice colorié, qui
appartient à l'art lyreux par sa décoration et à l'art lyrique par sa
destination, est assurément un des plus complets échantillons de mauvais goût
monumental du monde entier.
L'architecture semble un art
disparu de France. Il suffit d'un jour passé aux environs de Paris pour contempler !une, si hideuse collection de maisons de
campagne ridicules, de châteaux effroyables, de villas extravagantes, que le
doute n'est plus possible : nous avons perdu le don de faire de la beauté
avec des pierres, le mystérieux secret de la séduction par les lignes, le sens
de la grâce dans les monuments. Nous paraissons ne plus comprendre et ne plus
savoir que la seule proportion d'un mur suffit pour constituer une belle chose,
une œuvre d'art.
Sur les plages de la mer, soit au nord, soit au midi,
soit à Trouville, soit à Cannes, on retrouve les mêmes échantillons du goût
cage à serin qui s'est emparé de l'âme de nos architectes. Ce ne sont que
tourelles, clochetons, ornements imprévus et bizarres.
L'une de ces demeures ressemble à une pagode, l'autre à une forteresse
du Moyen Age couronnée de créneaux, celle-ci à un café-concert tunisien,
celle-là à une ferme d'opéra-comique. Le style oriental rencontre familièrement
le style métairie, le souvenir de Pompéi fraternise avec le souvenir de
l'Alhambra. Tout cela est affreux, prétentieux, vaniteux, honteux. En
Angleterre, au contraire, la petite maison de campagne qu'on nomme cottage est presque
toujours charmante, à l'extérieur. Beaucoup sont de vraies merveilles de goût simple et
élégant en même temps. Ajoutons, pour être juste, que le goût s'arrête à la porte
et que l'intérieur des maisons anglaises, décorées à l'anglaise, fait que,
malgré tout, on aimerait mieux habiter une maison française.
Donc Paris va voir pousser
cette corne, rivale da l'affreuse flèche dont on a coiffé la cathédrale de
Rouen, et qui gâte tout l'horizon de la superbe vallée normande.
N'aurait-on pu faire autre chose avec l'argent destiné
à cette ferraillerie ? Un monument, comme l'Hôtel de Ville, par exemple,
qui est d'un joli style Réminiscence, n'aurait-il pas bien fait à la place des
quatre murs de la Cour des comptes ? Mais il s'agit de l'Exposition universelle,
ou plutôt il s'agit de recevoir dignement chez nous les étrangers que nous
invitons, qui nous feront l'honneur et le plaisir d'y venir.
Or, le premier devoir de la politesse, avant de les
laisser franchir les murs de Paris, ne devrait-il pas consister tout simplement
à désinfecter la ville ?
Bourgeois
de Paris, vous êtes de braves gens très doux, quoi qu'on dise en certain monde,
à moins que vous n'ayez perdu l'odorat, ce qui est
encore possible. Vous faites des émeutes pour des bêtises, des révolutions pour
des mots vides ; eh bien, si vous aviez seulement du nez, vous feriez une
petite émeute, ou même une bonne révolution, contre les malpropres ingénieurs,
députés ou conseillers municipaux qui vous empoisonnent tout l'été à rendre inhabitables
vos rues. Comment ! vous
ne sentez rien ? Mais le cœur monte aux lèvres quand on
rentre dans Paris,
après une promenade au Bois, par les doux soirs de printemps. A partir
des Champs-Élysées l'infection commence, et quand on pénètre ensuite dans le
centre de la ville, cela devient une telle puanteur qu'on est contraint de
s'enfermer dans sa chambre pour y brûler du sucre, ou de l'eau de Cologne.
Car vous avez, sous chaque rue, braves gens qui ne
sentez rien, une rivière où se déversent sans cesse, non pas seulement les eaux
d'égout, mais aussi... ce que MM. les ingénieurs nomment LE LIQUIDE - et c'est
lui, « ce liquide », qu'on sent ainsi, qui parfume vos voies et vos
maisons. Chaque bouche d'égout est la cassolette d'où sort cet
encens nocturne, bien reconnaissable à son odeur spéciale, qu'on peut
distinguer sans être chimiste. Je sais bien qu'on veut vous faire
croire que cette senteur si particulière vient uniquement des cultures
potagères des environs de Paris, fumées avec le produit de vos maisons.
Ne le croyez pas, Parisiens, mettez le nez sur vos
égouts, par les beaux soirs où fleurissent les roses dans les jardins... et
pendez-moi vos ingénieurs et vos édiles...
Que diriez-vous d'un monsieur qui engagerait poliment
ses voisins à passer une saison chez lui alors que certains conduits brisés
dans les murs laisseraient couler leur contenu dans les chambres des invités ?
Le cas est pourtant le même. D'où il résulte,
qu'au lieu de construire la pyramide de fer qui servira seulement à enlaidir
votre ville, on ferait mieux de construire le canal à la mer qui servirait à
l'assainir. Mais si on tient absolument à un monument de bronze, qu'on élève,
par ce temps de statues, une statue gigantesque à l'héroïque général, seul
digne aujourd'hui de devenir le patron de Paris, en remplacement de sainte
Geneviève, à Cambronne.
Et qu'on lui mette dans les mains un fanal électrique
afin de bien indiquer aux voyageurs délicats et dégoûtés ce foyer de puanteur
qu'on nomme Paris.
19 octobre 1886
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