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City of Benares
Il arriva
que le City of Benares, trois-mâts
franc, devint un jour son seul maître après Dieu sous le ciel et la mer.
L'aventure
qui lui valut, sans autre mal, de perdre son équipage, n'a pas laissé de traces
dans la mémoire des hommes.
On peut
supposer (mais rien n'est moins certain) que les matelots et le subrécargue,
descendus avec des barils et des outres, pour faire de l'eau sur la côte d'une
île d'Océanie, furent réduits en servitude par des peuplades fanatiques et
tinrent lieu d'holocauste à quelque divinité de bois peint. Mais comment
expliquer que ni le capitaine (il a laissé, paraît-il, une vieille mère aveugle
et sans ressources dans un faubourg de Londres), ni le mousse (un enfant
trouvé), ni même Sam (le cuisinier nègre et hilare, originaire du Sud de l'Etat
de Virginie), ne furent jamais signalés dans aucun pays, en rade d'aucun port,
en partance sur aucun navire, ivres-morts dans aucun cabaret du monde entier.
Le cas, unique dans les annales de la marine marchande, est jusqu'ici resté
voilé du plus impénétrable mystère.
Le City
of Benares n'était pas fait, quoi qu'il en soit, pour représenter, durant
une existence, les intérêts de la maison Habburton and C° limited, d'Edimbourg
(laines d'Australie) avec l'espoir, à la fin de ses jours, d'une retraite
aléatoire comme ponton embarcadère sur la Tamise. La courbe de son étrave et
l'inclinaison de ses mâts, sa précision à tenir le vent au plus près, et sa
souplesse à monter à la lame, l'apparentaient aux plus fins voiliers de la
Compagnie des Indes. De telles dispositions eussent incliné sa vocation
naturelle vers la course ou le trafic du bois d'ébène, sans l'injustice des
circonstances qui le vouèrent à la monotonie d'un commerce au long cours, mais
de peu d'éclat.
Aussi,
lorsqu'il n'entendit plus sur son pont et dans les profondeurs de sa cale que
le travail sourd du bois et les courses brusques des rats, et dès qu'il ne
connut plus à sa fantaisie d'autre limite que la circonférence immuablement
parfaite de l'horizon, le City of Benares étira-t-il ses vergues dans un
geste de grand délassement.
Pendant
tout un après-midi de calme plat, il somnola, dérivant doucement sur un courant
inconnu, tandis que la mer, où des vols de mouettes s'étaient posés en rond, réverbérait
le soleil dans tous les sens par l'agitation continuelle de ses miroirs
dansants. La brise ne fraîchit qu'à la
tombée de la nuit. Le trois-mâts hésita un instant, cherchant le vent. Puis,
penché brusquement sur bâbord, il reçut le souffle dans ses voiles qui
claquèrent, et, retroussant à la proue une aventureuse moustache d'écume,
s'enfuit sous la clarté de cette lune, qui, même par les nuits les plus
chaudes, a toujours l'air d'avoir froid.
Il se disait : «Au-delà de tous les
continents et de la lumière nocturne du dernier phare de la dernière côte doit
s'étendre un océan plus stérile et plus beau que les plus déserts où j'ai
laissé mon reflet et tracé mon sillage. Le rythme des houles parallèles s'y
trouve réglé par l'haleine perpétuelle des alizés. Là s'arrête, avec tout
négoce, le royaume des hommes et commence le pays des vaisseaux libres et des
épaves abandonnées qui ne craignent plus ni bonace, ni saute de vent, ni
trombe, ni cyclone, ni typhon».
Le City of Benares, dans sa naïveté de
navire en bois, partit ainsi à la recherche du bout du monde.
On ne peut
préciser combien de temps il poursuivit sa chimère et joua le rôle du «Grand
Voltigeur Hollandais», hors de tous chemins battus de la mer. Il naviguait sur
basses voiles, l'usure ayant détruit les parties élevées de la mature. Sa
carène, alourdie peu à peu, s'enfonçait dans les flots presque jusqu'au pavois.
Il était plus délaissé que les ruines
dont il portait le nom prédestiné. Aucun requin ne le suivait. Le dernier avait
péri de faim en son attente d'un mousse problématique tombant dans l'angle du
sillage.
Quelquefois,
pourtant, des oiseaux marins se reposaient sur son
pont maculé de leur fiente. Mais ni les eiders des régions polaires, qui
établissent leur précaire demeure sur les glaçons, ni les frégates qui dorment
en planant, ni les cormorans qui pêchent à la nage, soulevés comme des galères
par les grandes vagues d'équinoxe, ni les goélands, dont le vol annonce
l'orage, ni les mouettes, dont l'aile, sur les tableaux de marine, a toujours
la forme d'un accent circonflexe, ni même les pétrels qui sont fous, n'auraient
choisi pour y déposer leur couvée ce point mouvant sur l'infini.
Après
qu'il eut croisé en vue de bien des terres ignorées, dont aucun livre de bord
ne porte la mention et qu'il eut traversé des océans verts, des mers bleues,
violettes, grises ou blanches, le City of Benares conçut cette notion
désolante par laquelle commence l'instruction rationnelle des enfants des
hommes sur les bancs de l'école primaire. A force de tourner autour du monde il
se rendit compte de la vanité de ses recherches, et que la terre n'est qu'une
boule, légèrement aplatie - dit-on - aux pôles.
Dès lors
il ne lui restait plus qu'à choisir sa mort, seul moyen de reculer les bornes
d'une planète trop limitée.
Au large
des Iles de la Sonde, sur une mer très calme, dont la couleur plus sombre
laissait prévoir un abîme, tout droit, les vergues en croix, il coula par six
mille brasses de fond.
Depuis
longtemps la valeur marchande du City of Benares était inscrite à profits et
pertes sur le grand livre de la maison Habburton and C° limited, d'Edimbourg
(laines brutes d'Australie).
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