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Les Pétrels
Il faut
dire, avant toute chose, que les pétrels sont des oiseaux myopes. On attribue à cette infirmité congénitale
l'incertitude de leur vol ainsi que leurs moeurs à la fois imprudentes et
timides. Le fait même qu'ils vivent dans un milieu un peu flou et dont
l'éclairage laisse à désirer expliquera peut-être, s'il ne l'excuse,
l'entreprise hors du sens commun dans laquelle ils se jetèrent un jour sans
raison valable.
Il pouvait être sept heures du soir et les
pétrels se reposaient sur le sable tiède d'une plage peu fréquentée, au long de
cette limite d'écume que la mer trace d'habitude à ses conquêtes illusoires
avant de redescendre. Un chasseur de mouettes et son chien les eussent pris,
de loin, pour des pierres
blanches alignées parmi d'autres débris. Quelques méduses miroitaient encore çà
et là ; une flaque reflétait un nuage ; un navire paraissait immobile à
l'horizon.
Arrondi,
enfin, tel qu'une grosse lune aveuglante, le soleil - il brille, hélas ! pour
tout le monde - se disposait à tomber dans l'eau devant son public habituel des
stations balnéaires, attentif à ne pas manquer le rayon vert final.
Mais les
pétrels, qui savent combien la nuit leur est plus profonde qu'aux autres
oiseaux, sentirent en eux une grande tristesse. L'un
se leva, dressant le cou, et poussa une plainte brève. Les autres, au signal,
battirent silencieusement des ailes, sans quitter le sol, comme pour écarter
l'ombre. C'était une ancienne coutume qui leur restait des âges superstitieux,
presqu'une religion à laquelle ils ne croyaient plus. Ce rite accompli, les
pétrels avaient dû songer, ainsi que chaque soir, à s'endormir sur une patte,
oublieux du jour fini, certains d'un lendemain identique. Aucun, même parmi les plus âgés, ne donna l'exemple de
la sagesse. Ils ne surent pas détourner leurs regards du soleil qui s'attardait
indéfiniment à tous les détails du cérémonial prescrit à son coucher.
Alors,
pareil à l'inquiétude qui vers certaines époques saisit et rassemble les tribus
migratrices, un désir subit et plus fort que la raison les fit courir, foule
maladroite, sur la pente douce de la plage, jusqu'à la mer. Là, toutes les
ailes s'ouvrirent ensemble ; et le vol, hésitant au-dessus des premières
vagues, puis formé en triangle régulier et ramant l'air à la cadence de la
chanson des grands voyages, fonça tout droit sur les vestiges éblouissants de
la lumière. Il doubla la ligne avancée
des récifs qui semble surgir ou s'affaisser selon la respiration lourde du
flot. Il croisa une barque de pêche qui rentrait au port, à peine inclinée par
le vent et dont un flanc était rouge, et l'autre noir de crépuscule. Les phares s'allumaient
en clignant des yeux, un à un, le long de la côte.
D'abord
les pétrels cinglèrent presque au ras des lames dont leurs ailes grand ouvertes
ont depuis longtemps «comme celles de tous les oiseaux de mer», emprunté la
courbe. Les moutons du large fuyaient sous eux en troupeaux éperdus. Un goéland, qui planait très haut, traça dans le ciel
un cercle indifférent, puis s'éloigna sans comprendre. Des marsouins, qui
sautaient hors de l'eau et croyaient ainsi ressembler aux dauphins du poète
Arion, les suivirent un instant, cherchant à deviner quelle proie les attirait
si loin ou quel danger leur causait tant d'effroi. Mais les pétrels ne
rencontrèrent pas - on l'a regretté souvent - le cormoran sagace et de bon
conseil, qui leur eût dit : «Oiseaux myopes, vous n'avez pas la notion des
choses ! Allez dormir ! Allez dormir ! Un
soleil perdu ne se rattrape pas».
Ils s'élevèrent jusqu'aux régions de l'espace
d'où l'Océan s'arrondit et semble pacifié. L'Occident y conserve dans la nuit
une pâleur qui le distingue des autres points de l'horizon désignés par la rose
des vents. Ils passèrent dans l'ombre épaissie comme une rafale blanche d'ailes
et de cris. On dit même qu'ils déchirèrent sans le vouloir un nuage isolé de la
caravane, qui attendait le jour pour reprendre sa route vers les continents. Mais bientôt ils se
virent enfermés dans les limites de cet hémisphère uniformément nocturne que
givre seule, en haut, la froide géométrie des étoiles. Dès lors, il leur fallut
chanter plus fort pour rassurer leur foi que ne guidait plus aucune trace de
clarté.
Quelques-uns,
épuisés à la longue, se détachaient brusquement du groupe pour tomber, comme un
coup de fusil, la tête en avant et les ailes pliées. D'autres avaient des
gouttes de sang qui perlaient à leur bec et s'éparpillaient aussitôt dans le
vent. Tous les plumages étaient froissés et l'on rapporte que cette nuit-là il
neigea des duvets sur la mer. Rien ne put vaincre l'espoir têtu de la race
ignorante et bornée.
Le petit
nombre qui, paraît-il, survécut à cette aventure n'a pas encore compris comment
le soleil, qu'ils poursuivaient depuis la veille, les surprit par-derrière au
lendemain matin. Aussi la réputation des pétrels se trouve-t-elle aujourd'hui
définitivement établie.
Beaucoup
par les nuits de grand vent, s'écrasent la tête contre la lanterne éclatante
des phares.
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