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L'Orage
Bien sûr, il allait pleuvoir ! Tout le présageait
dans la nature, tout l'annonçait au coeur des hommes. Depuis le matin, une hirondelle sentimentale, échappée
Dieu sait de quelle romance passée de mode, voletait au ras des pavés de la
petite rue étroite où, parmi le crottin sec, picorait en sautillant la race
turbulente et prosaïque des moineaux de gouttières. Et la même torpeur, qui, dans
les jardins clos ornés de fusains en feuillage métallique, endormait les
frelons sur la corolle capiteuse des giroflées, faisait miauler sans but et
s'étirer sans illusion, au fond de la pénombre crépusculaire des salons
provinciaux, les chattes noires des vieilles demoiselles, sur des coussins de
velours d'Utrecht. Mais aussi, pendant près d'une quinzaine, s'en était-il donné
à coeur joie, le soleil, le grand soleil purificateur, de brûler les herbes des
prairies et de calciner la poussière blanche des routes !
Vers le
milieu de l'après-midi, M. Colin, le coiffeur pour dames, sortit en pantoufles
rouges sur le seuil de sa boutique vert espérance. Il tendit, avec gravité, la main droite, devant soi.
Malgré la noblesse du geste, aucune larme ne tomba du zénith sur la terre.
- Ça ne va pas tarder ! prononça le
négociant, pour affirmer sa manière de voir.
Effectivement, là-haut, tout là-haut, dans le
ciel promis aux justes, et qui, néanmoins, à l'époque de ce récit (déjà de
l'histoire ancienne !) n'était encore accessible qu'aux ballons sphériques des
dimanches et jours fériés, de sombres événements paraissaient se comploter en
silence. Les nuages, qui, tout à l'heure, occupaient à peine le bas de
l'horizon et par leur ressemblance avec un idéal et vaporeux décor montagnard
auraient suffi à procurer l'aspect d'une ville d'eaux pyrénéenne au moins
poétique des chefs-lieux d'arrondissement, s'étalaient maintenant, immensément,
au-dessus des arbres et des toits, comme une menace divine. Leur seule vue
permettait d'admettre qu'en d'autres âges moins éclairés des peuples naïfs
aient pu concevoir l'idée de bâtir des cathédrales dans l'espoir de se mettre
en règle avec les puissances supérieures.
Tout à
coup, un roulement s'entendit au loin. Non,
ce n'était pas déjà le tonnerre. Un landau de louage qui revenait à vide d'une
noce (car on se marie par n'importe quel temps) passa en tremblant de toutes
ses vitres. Au fait, il n'en fallait pas davantage pour donner tout de suite un
peu plus d'intérêt à l'existence. Une porte s'entr'ouvrit. Une main souleva le
coin d'un rideau derrière une croisée. Et le chien du pharmacien, étendu en travers
du trottoir, ouvrit les yeux, bâilla, supputa un instant le plaisir qu'il
aurait pris à courir dans les jambes du cheval, puis, jugeant la température
trop lourde, se rendormit.
Les choses en étaient là, sur terre comme au
ciel, à l'instant précis où Mlle Edith Tantamer, la fille cadette de l'huissier
le plus important de cette calme et si paresseuse petite cité imaginaire,
achevait de peindre à l'aquarelle trois oeillets roses sur son album. Restait
seulement à unir les tiges par un ruban, et la jeune personne méditait au sujet
de la teinte qu'elle emploierait. Indécise, elle suçait le bout de son pinceau. On sait
bien que ces couleurs sont inoffensives. Mais l'inspiration ne venait pas.
Certes, les brusques dépressions barométriques ne valent rien pour le moral
d'une enfant romanesque et compliquée ! Ajoutez qu'en guise de devoir de
vacances, un écolier du voisinage s'appliquait de toute son âme à jouer «Coeur
de tzigane» sur son violon. La mélodie tendre et rapide, pénétrant à travers
les fenêtres closes, ne pouvait manquer à la longue de faire prendre un cours
passionnel et tumultueux aux pensées intimes de Mlle Tantamer. Ah ! s'il était
alors apparu dans le cadre de la porte,
viril et même un peu brutal, mais si sûr de soi à juste titre, le triomphateur
imberbe du dernier concours de bicyclettes fleuries ! Cette image se précisa bientôt avec la netteté d'un
agrandissement photographique. L'adolescent s'appuyait d'une main sur le guidon
de sa machine. Il portait même, à la boutonnière, l'insigne du Touring-Club.
Effrayée par l'audace de son imagination, Edith secoua sa torpeur et se dirigea
vers la glace de la cheminée. Entre les deux chandeliers d'albâtre, son visage
reflété lui sembla légèrement pâli, assez intéressant somme toute, et elle en
fut flattée. Puis, afin de détourner ses idées, elle ouvrit la croisée et
remonta la jalousie. Le vent tiède, qui venait de se lever, dispersait les
moineaux et pourchassait les brins de paille et les morceaux de papier sur la
chaussée. Un volet se rabattit violemment contre un mur. Cette fois, enfin,
c'était pour de bon ! sans compter que de grosses gouttes s'écrasaient déjà, en
bas, dans la poussière.
La jeune fille comprit vite le caractère
romantique de la situation. Elle ne s'arrêta pas à calculer le nombre de
secondes séparant le premier éclair du coup de tonnerre qui le suivit. Elle ne
se demanda point si la foudre allait tomber sur le clocher ou sur la mairie.
Elle ne songea pas davantage à critiquer la mise en scène vieux jeu non plus
qu'à contester les effets trop prévus de la figuration céleste. Mais penchée à
mi-corps par-dessus l'entablement de la fenêtre, elle se livra toute, avec
amour, à la fureur des éléments.
Car subitement l'orage creva, comme le
désespoir d'une femme incomprise qui n'en peut plus, qui ne veut plus rien
entendre, qui, vraiment, en a trop supporté depuis trop longtemps et que
jamais, jamais on ne consolera. Ce fut du reste un orage classique. Il fit beaucoup de
tapage pour pas grand'chose. Ainsi que des ciseaux fantasques, les éclairs en
zigzag tailladaient la rue. L'averse ricochait sur les tuiles, débordait des
gouttières engorgées, fouettait les vitres et traçait peu à peu de larges
cercles humides au plafond des chambres de bonnes, sous les combles. Nul n'aurait pu prévoir que la rue affecterait un jour
une physionomie à ce point éloquente et tourmentée parmi le fracas du tonnerre
et le crépitement de la pluie. Il fallait une âme de la nature de celle d'Edith
pour affronter toute l'horreur du spectacle et pour y prendre un plaisir aussi
supérieur et aussi aigu. Combien loin il avait reculé dans sa pensée, le jeune
cycliste avantageux ! Seul un explorateur ou un poète lyrique, sinon quelque
héros de Walter Scott aurait su, en un semblable moment, se présenter sans
ridicule devant le regard de Mlle Tantamer. Elle qui, chaque matin, employait
tant de soin à régulariser au moyen d'une baguette de bois les tendances
capricieuses de ses cheveux (dont aucun clerc d'avoué ne pouvait à bon droit se
flatter de posséder une boucle d'or dans son portefeuille) laissait l'aquilon
réduire au néant l'ordre savant de sa coiffure. Au surplus, la bourrasque
inondait son visage de pleurs. Mais de telles larmes ne sont point les plus
amères...
- «Orage,
orage», répétait la fille cadette de l'huissier, «emporte sur tes ailes
dévastatrices mon pauvre coeur brûlant et inassouvi destiné à d'autres
aventures que le train-train de cette existence tranquille !»
Comme bien
on pense, l'ouragan avait d'autres idées en tête. Il continua d'affoler tour à
tour les diverses girouettes de la localité, sans s'arrêter à de pareils
arguments. Les éclats s'espacèrent. Et bientôt sa rumeur s'en fut vers les
lointains où d'autres petites villes attendaient leur part d'héroïsme et de
passion. Il ne demeura plus que le grand
apaisement de l'ondée monotone.
- «Mon Dieu ! cette enfant ! a-t-on jamais vu
!» s'écria Mme Tantamer en entrant dans la chambre de sa fille. «Mais c'est
ainsi que l'on prend le coup de la mort ! Dépêche-toi donc d'aller changer de
vêtements, ton père s'impatiente à cause du dîner».
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