I
Le Portrait
Bartholomeo
Giovanni Salviati, marquis de Spolète et duc de Vintimille, de la vieille
famille des Salviati, qui fournit des doges à Venise et des gouverneurs à
Florence, était déjà vieux de cinquante années et veuf depuis quinze ans de
Maria-Lucrezia Belleverani, les Belleverani de Naples, alliés aux familles
ducales de Modène et de Parme, et même à la maison de Médicis, quand il
épousait en secondes noces, lui, déjà ridé et chenu, Simonetta Foscari, belle
jeune fille de vingt ans à peine, dans toute la fleur d'une éblouissante
puberté. Cette Simonetta
Foscari, Florentine de race et d'instincts, du sang des vieux Foscari, si
terribles à leur propre patrie, les Foscari des émeutes, des complots, des
amours tragiques et des trahisons, lignée de criminels et de voluptueux, où les
hommes, beaux comme des courtisanes, et les femmes, belles comme des archanges,
fournirent des mignons aux Fort Saint-Ange et des papesses au Vatican, n'était
point faite pour démentir un proverbe populaire en Italie sur l'insolente
beauté de ceux et de celles de sa maison. Les Foscari si beaux qu'ils
tenteraient Dieu, blasphémait alors, et blasphème encore, dans la plaine
lombarde, un dicton quasi sacrilège.
Une
anonyme figure d'un élève du Vinci et qui pourrait bien être la Foscari de
cette histoire (car le catalogue des Ufizzi l'intitule portrait de la Marquise
de Spolète), a transmis jusqu'à nous sa périlleuse beauté. Reléguée dans
une petite salle obscure du musée, le hasard seul, ou bien alors une volonté
avertie, peut découvrir la précieuse toile, mais je défie bien quiconque a
contemplé une fois cette petite tête altière, de pouvoir jamais l'oublier. Du
renflement du front à la nuque violente, c'est une petite tête courte,
impérieuse, obstinée, une petite tête de volonté qui serait presque mauvaise
sans la langueur des yeux aux trop lourdes paupières, deux longs yeux d'ombre,
où la prunelle, étrangement reculée sous l'arcade sourcilière, a des lueurs
rousses de topaze brûlée. Bouche sinueuse aux lèvres ciselées, nez droit et
court aux narines dilatées, les méplats du visage accusés et nets, comme
sculptés à même d'une pierre dure, c'est un masque à la fois impérieux et
tenace de jeune aventurier et de princesse sensuelle, une tête d'une jeunesse
et d'une ardeur effrayante dans son intensité. La coiffure est faite des
lourdes torsades, entrelacées de perles et de gemmes verdâtres, dont l'école de
Toscane casque tous ses fronts de femme ; le cou très féminin, vipérin presque
dans sa gracilité longue et que l'on sent voulue, jaillit comme une tige d'un
corsage largement échancré et collant aux épaules, un damas safrané d'un très
heureux accord avec le ton rouillé des yeux et de la chevelure. La chair mate, avec, dans la lumière,
des transparences verdâtres, évoque à la fois des mollesses de cire et des duretés de métal, et pourtant la peinture est plutôt
mauvaise. Le visage, qu'on sent seul ressemblant, est gâté par des détails de
convention, des routines d'école, tels que le cou trop long et la chevelure
rousse, car cette femme si pâle devrait être brune et cette tête courte aux
prunelles humides devait s'appuyer sur un cou renflé... ;
mais telle que nous l'ont léguée les siècles, cette figure obsède, elle
inquiète et vous poursuit à travers les autres tableaux du catalogue, et par
l'anonymat du peintre et du modèle... élève du Vinci ? Quel était cet élève ?... Marquise de Spolète, qui était cette marquise, et
quelle fut sa vie ?... obsédante surtout par l'énigme
tangible d'une beauté que l'on sent volontairement altérée... Marquise
de Spolète, il m'a plu, moi, d'identifier en elle l'héroïne de la tragique
histoire que voici.
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