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Paul Duval (alias Jean Lorrain)
Princesse d'Italie

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  • II La marquise de Spolète
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II

La marquise de Spolète

Simonetta Foscari, épousée pour sa royale beauté et sa jeunesse triomphante, apportait dans cette rude petite cour des Vintimille les élégances raffinées, les moeurs libres et les somptuosités d'une princesse florentine.

C'était dans la petite ville de frontière, jusqu'alors plus accoutumée à la soldatesque d'une garnison, des ribambelles de poètes jongleurs et de musiciens, toute une suite d'artistes enlumineurs de missels, modeleurs de cire et même diseurs de jolis riens, ramageurs de sonnets et de ballades, comme il en pullulait alors en Lombardie et en Toscane à la solde des riches et des puissants, tous venus à la suite de la nouvelle duchesse, esclaves de sa fortune, les uns féaux de sa beauté et la plupart de ses largesses.

La vieille forteresse s'emplit d'un bruit de voix rieuses, de frôlements de soie et d'instruments jaseurs ; on n'y entendait jadis que bris de gobelets et des heurts de hallebardes et, le long des veillées d'armes, le choc des dés et des cornets.

Ce furent désormais, de l'aube au soir et surtout du soir à l'aube, des pizzicati de mandolines, des sanglots, comme râlés, de guitares et des vers de poètes, tantôt rythmés, tantôt balbutiés en extase par des voix caresseuses qui défaillaient d'amour. Il y eut des décamérons dans les vieilles salles basses, jusqu'ici réservées aux lansquenets.

Les murailles nues s'ornèrent de fresques : la jeune duchesse fit venir des peintres de Fiezole et des sculpteurs de la Romagne, et son image sous les traits, tantôt d'une nymphe, tantôt d'une sainte canonisée, embellit les couloirs et les cours du palais.

Andréa Salviati, le fils du duc et de Maria-Lucrezia Belleverani, l'enfant du premier mariage, en abandonnait de dépit la cour paternelle. C'était un chétif et maigre adolescent assez disgracié de sa personne et d'un caractère taciturne, qu'il tenait de sa mère. Il en avait les beaux yeux d'un vert sombre, et c'était le seul charme de ce visage tourmenté d'avorton. C'étaient ces yeux-là que rencontrait, à Vintimille, le jour même de son arrivée, la hautaine et nonchalante Simonetta. Le fils de la Napolitaine et la Florentine croisèrent leurs regards comme deux épées, mais du choc l'étincelle ne jaillit pas. Politique comme toutes celles de sa race, la jeune duchesse s'efforça de gagner à sa cause le fils de l'étrangère ; elle se fit maternelle, câline, prometteuse même, mais ne put fléchir l'hostilité grandissante d'Andréa. Alors, déjà lassée d'avance d'une lutte inutile, elle dédaigna cette fuyante conquête et retourna à ses plaisirs. Ce fut au milieu d'une cour de musiciens, de peintres et de poètes, le règne absolu, voluptueusement despotique et fantasque d'une reine d'amour ; le duc épris laissait faire. Sourd à toutes les observations, passionnément aveugle, il répondait par un seul mot : «C'est une Foscari», et le fait est que tous ces beaux jeunes hommes, tous Florentins comme elle, étaient plus, pour Simonetta, des animaux familiers, des jouets et des bouffons, que des êtres de sa race.

Son orgueil la gardait contre la chaleur de son sang, et puis ses caprices se succédaient sans trève : le favori de la veille était aujourd'hui en disgrâce. Quand l'un d'eux avait cessé de plaire, elle le chassait ou le mariait à une de ses suivantes. Guillaume de Borre, un troubadour provençal égaré à Vintimille et comblé pendant deux mois d'honneurs, avait fuir nuitamment et gagner à marche forcée la frontière pour ne pas épouser une vieille piémontaise employée aux cuisines, qu'une lubie de la duchesse tout à coup lui imposait : la soudaineté de ses fantaisies déroutait tout soupçon.

Andréa Salviati dépité avait quitté Vintimille pour écumer la mer et tenir en échec les vaisseaux pirates qui dévastaient alors les côtes de Messine à Aigues-Mortes ; il était entré par forfanterie et rancune filiale au service du roi de Sicile, ennemi et parent de son père.

Le vieux duc, de plus en plus subjugué par sa jeune femme, vivait maintenant confiné dans l'ancienne partie du château en compagnie d'astrologues et d'alchimistes, créatures de la duchesse, dévouées corps et âme à sa cause et qui (c'était la rumeur populaire) égaraient à plaisir, dans les périlleuses recherches des sciences maudites, la raison du vieux seigneur... Il fallait bien maintenant occuper l'attention de Bartholoméo, aveugler le vieil aigle amoureux, lui dérober enfin les déportements de la Levrette, comme on appelait dans Vintimille la fine et souple fille des Foscari, au milieu de sa meute de dogues florentins et de lévriers toscans, chiens couchants, chiens couvreurs.




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