III
Les favoris de la
Levrette
Car
le scandale était aujourd'hui public ; pis, il avait franchi la frontière et
faisait la joie de l'Italie et de la Provence ; la duchesse s'était débauchée.
C'était une courtisane qui régnait maintenant à la cour des Salviati et, parmi
tant de favoris, menu fretin qu'expédiait à la semaine le lacet des étrangleurs
ou le poison des alchimistes attachés au palais : trois cependant, trois
Italiens alliés dans le même intérêt de leur salut et de leur crédit, se
partageaient les faveurs ducales : Beppo Nardi, un poète élevé à la cour
d'Avignon et sonneur de sonnets de l'école de Pétrarque, profil de camée, au
glabre et fier visage, toujours encapuchonné de velours écarlate et dont la
muse, aussi souple que son échine, célébrait chaque matin la glorieuse jeunesse
de Simonetta ; Angelino Barda, musicien gratteur de mandoline, compositeur, à
ses heures, de langoureuses canzones qu'il accompagnait d'une voix assez
fraîche, d'une origine napolitaine celui-là, brun comme une olive avec de
larges yeux d'un blanc bleuâtre, d'ardentes lèvres sèches, des lèvres de fièvre
et de volupté du noir violacé des mûres (Angelino de Naples, qu'on disait
singulièrement inventif en mode de plaisir), et Petruccio d'Arlani, enfin,
peintre-sculpteur à la manière de Michel-Ange, une brute superbe, musclé comme
un athlète, aux noirs cheveux drus et crespelés sur une petite tête d'Antinoüs,
Petruccio d'Arlani, un ancien pâtre, disait-on, descendu des Abruzzes dans les
ateliers de Rome où il avait posé comme modèle, légendaire étalon des grandes
dames romaines qu'une ironie du Vatican, une idée d'après boire du Pape à la
fin d'un souper, aurait adressé à la cour de Vintimille entre deux légats et un
nonce comme spécimen de l'art romain..., le ragazzo étant très beau, la
duchesse l'avait gardé.
Son talent de
sculpteur ne dépassait pas, d'ailleurs, les figurines de cire. Il avait déjà commis, d'après la
Foscari, trois bustes de Pallas Victrix que la duchesse avait, chaque
fois, impitoyablement saccagés et démolis, mais comme le bélitre avait un cou
de taureau et des reins puissants, Simonetta le gardait toujours auprès d'elle
dans l'espoir qu'un chef-d'oeuvre éclorait quelque jour sous ses doigts de
brute apprivoisée.
Et
la Florentine continuait d'apprivoiser le pâtre des Abruzzes en compagnie de
Nardi le poète et de Barda le Napolitain...
Airs
de guitares, sirventes et sonnets, bustes de cire peinte, c'était là
l'atmosphère de volupté savante et de langueur heureuse de la cour de la belle
duchesse au bord de la mer bleue, miroitante et pâmée entre les lauriers roses
et les palmiers des grèves, devant le grandiose et vaporeux décor de la vallée
de la Roya.
Et
Bartholoméo Salviati laissait faire, les mires et les physiciens accaparaient
le duc, et de cette belle intelligence, de cette volonté sûre et prompte, de
tout ce caractère de décision et d'audace, du vieux capitaine enfin, si
terrible autrefois aux ennemis de la patrie italienne, il ne restait plus qu'un
vieillard en proie au plus dangereux entourage, un homme retourné à l'enfance
ou presque.
Ainsi
l'avait voulu la jeune duchesse ; dix ans avaient suffi à Simonetta pour
capturer le vieil aigle et en faire un vieux hibou de laboratoire. Il ne
quittait plus maintenant les fourneaux et les cornues au milieu desquels la
belle Foscari l'avait confiné, et quand, par hasard, il sortait hors de la
partie haute du palais qu'il avait adoptée, c'était pour assister, sur la
prière de sa jeune femme, à quelque fête, comédie ou ballet par elle organisée,
et consacrer ainsi d'une présence auguste le luxe et les licences installés
dans sa cour.
Et,
sûrs de l'impunité, les favoris s'enhardirent, et l'audace de la duchesse osa
même plus encore. Grisée par la flatterie et les encens, la Levrette eut
la folie du scandale, elle voulut affirmer, afficher dans un éclat son adultère
et ses amants... femme folle de son corps est bientôt dénuée de sens ;
et, perdant toute prudence, conseillée par on ne sait quel mauvais génie, cette
aventureuse Simonetta ne résolut rien moins que de paraître elle-même sur la
scène, devant toute la cour, à côté de ses trois amants, qui tiendraient un
rôle auprès d'elle, et cela dans une comédie ou ballet de circonstance, où
s'affirmerait le talent de chacun d'eux.
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