V
Les trois têtes
Elle dansa et, dans ses grands yeux
fixes, dans son sourire muet montait comme une épouvante ; et, suivant la
direction de ce regard, toute la salle, qui la buvait des yeux, se retourna. Le
duc venait de prendre place. Le vieux Bartholomeo venait de s'asseoir sous son
dais, et près de lui, debout dans une pose de respect, le poing sur la hanche,
mais l'oeil plein de menace, se tenait Andréa, Andréa Salviati, le proscrit,
l'exilé, le fils tombé en disgrâce, l'ennemi de retour.
C'était
lui que regardait Simonetta ; Hérode sur son trône, Saint-Jean agenouillé
derrière la danseuse, le bourreau debout auprès de sa victime avaient baissé la
tête. Les yeux droits fixés devant elle, comme hallucinée, Simonetta dansa,
mais quand, suivant son rôle, la danse enfin terminée, elle se tournait vers Hérode
pour lui demander la tête du blasphémateur, un grand cri jaillit de toutes les
poitrines ; et la duchesse, la bouche grande ouverte, elle, ne put pas trouver
un cri dans sa gorge serrée.
Le
duc venait de se lever, la main sur l'épaule de son fils et de l'autre avait
fait un signe... Trois têtes
coupées gisaient aux pieds de Simonetta : des
bourreaux, apostés parmi les figurants, avaient strictement exécuté l'ordre. Un triple coup de hache avait décapité Saint-Jean et le
bourreau et Hérode, un même châtiment avait frappé Nardi, d'Arlani et Barda.
«Ils ont payé», ce
furent les seuls mots du duc en se retirant.
Le soir de cette même journée, une
femme se réveillait, revenait à elle dans les ténèbres vacillantes d'une
cellule illuminée de cierges, comme pour une veillée de mort, une cellule à la
porte et à la fenêtre murées, car la condamnée, qui gisait là inerte, ne devait
jamais en sortir. A ses pieds, trois têtes sanglantes s'entassaient sur un
plat, trois têtes de jeunes hommes aux prunelles révulsées, aux cheveux
hérissés demeurés droits d'effroi, trois têtes livides sous leur fard ; et la femme, encore toute scintillante de joyaux et
de soie, ayant fait un instinctif mouvement de recul, fit glisser de sa robe un
parchemin scellé aux armes des Salviati, et Simonetta Foscari ayant pris dans
ses mains l'écrit tombé à terre, le déplia et lut cet adieu d'un vieillard :
«Vous les avez
aimés vivants, aimez-les morts, Madame. Il vous a plu de vivre avec eux et pour eux,
il vous sera doux de mourir avec eux que vous avez fait mourir» ; et la duchesse, ayant tourné la page, trouvait ces
lignes consolatrices : «Et moi aussi, je vous ai aimée, Simonetta ; je m'en
souviens et j'ai pitié ; leurs lèvres sont empoisonnées.»
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