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Texte
Ç'a été une des
plus affreuses impressions de mon enfance et c'en est resté peut-être le plus
tenace souvenir ; vingt-cinq ans ont passé sur cette petite mésaventure
d'écolier en vacances, et je ne puis encore en évoquer la minute sans sentir mon
coeur chavirer sous mes côtes et me remonter jusqu'à la hauteur des lèvres dans
une indicible nausée de frayeur et de dégoût.
Je
pouvais bien avoir dix ans, et mes deux mois de grandes vacances de collégien
élevé loin des miens et de ma petite ville natale, dans un des plus grands
lycées de Paris, je les passais dans la propriété d'un de mes oncles, un grand
parc tout en profonds ombrages et en eaux dormantes s'allongeant au pied d'une
haute hêtraie dévalant au flanc d'un coteau, et cela dans un pays charmant, au
nom plus charmant encore, à Valmont ; Valmont, dont je devais retrouver les
deux romanesques syllabes dans le plus mauvais livre, le plus cruel et le plus
dangereux du XVIII° siècle, Valmont dont le mélancolique et doux souvenir, fait
de grands arbres, d'eau de sources et de longues et silencieuses promenades
sous des chemin couverts, est demeuré confondu dans ma mémoire avec les
chromo-lithographies de Tony Johannot, lacs d'Ecosse entourés de forêts et
châteaux d'outre-Rhin dominant des vallées, des morceaux de musique traînant il
y a vingt ans sur le piano de ma mère.
Mon
oncle Jacques possédait dans ce coin de pays perdu une
vaste propriété, ancien domaine abbatial dont nous habitions le couvent,
aujourd'hui converti en maison de campagne. Les cellules y étaient devenues
autant de chambres étroites et proprettes, le réfectoire la salle à manger et
le parloir le salon ; nous vivions là en famille, une quinzaine de cousines et
de cousins, sous la surveillance de nos parents, et c'étaient tous les jours,
durant ces deux mois, des parties dans les environs pour amuser cette
marmaille.
Ces
folles parties qui faisaient battre des mains et
bondir de joie mes petits cousins, je mettais, moi, tous mes soins pour m'y
soustraire, épris que j'étais déjà, tout enfant, de solitude et de rêverie,
plein d'une peur instinctive des jeux bruyants des garçons et des taquineries
déjà coquettes des filles. Aux violentes parties de barre, aux goûters sur
l'herbe en forêt et même à la pêche aux écrevisses, si féconde en amusantes
surprises, combien je préférais une promenade à l'aventure, seul, sans
personne, dans ce grand parc dont les interminables pelouses m'apparaissaient
mystérieuses et comme baignées d'une clarté de rêve entre leurs hauts massifs
de peupliers, de hêtres et de bouleaux ; et certains rideaux de trembles dorés
se dressant en quenouilles sur le bord de l'étang, j'en aimais, non sans une
certaine étreinte au coeur, le feuillage éternellement inquiet. Un kiosque à
vitraux de couleur à demi enfoui parmi les oseraies d'une île artificielle
m'attirait aussi, comme fasciné, au bord des eaux tranquilles, et c'était, dans
la petite barque attachée à la rive, de longues heures de songeries, étendu sur
le dos, les bras repliés derrière la tête et les yeux suivant la fuite des
nuages de ce ciel clair et profond de pays d'étangs.
Oh ! la torpeur ensommeillée et le
silence bourdonnant d'insectes des chaudes journées de juillet dans ce coin de
parc accablé, tous les hôtes du domaine retirés dans leurs chambres fraîches,
avec, de temps à autre, le bruit monotone d'un râteau criant sur le sable des allées ; et, aux premières rouilles de septembre, la chute
des feuilles des platanes, transparentes et jaunes comme de l'ambre, sur
l'étain figé des pièces d'eau ! Comme tout cela est loin et m'est présent
encore, combien de tout cet hier je voudrais faire l'emploi de mes lendemains !
Ces
heures lourdes
de la sieste en été, des excursions en automne, je les passais, moi, en
pérégrinations sournoises, en véritables voyages de découverte à travers les
coins inexplorés de cette propriété dont le clair-obscur et le mystérieux
m'intriguaient. C'étaient de longues haltes auprès des fourmillières, des
contemplations ravies de grenouilles immobiles sur une feuille de nénuphar, des
reconnaissances prudentes autour des ruches, toutes ces joies, en somme, que
prennent les enfants à étudier des bêtes qui ne se savent pas regardées ; et puis enfin, c'était une volupté déjà étrange,
étant donné mon âge, à céder à la fascination de l'eau. L'eau qui m'a toujours
attiré, séduit, pris, charmé, et qui m'ensorcelle encore, et Dieu sait si
j'étais servi à souhait dans cette propriété où les îlots, les ponts rustiques
et les pièces d'eau se succédaient dans des paysages de keepsake , le
premier parc anglais créé dans la contrée au moment de la vogue des romans de
Rousseau. Une rivière indolente alimentait toutes ces merveilles auliques,
grossie elle-même par quatre ou cinq petites sources, dont l'orgueil du premier
propriétaire avait fait autant de chapelles. C'étaient, échelonnées le long du
parc, comme autant de piscines cimentées et dallées sous un abri d'ardoises,
avec quatre ou cinq marches baignant dans la transparence d'une eau verdâtre et
froide : la source.
C'étaient là, je l'avoue, mes
pélerinages d'élection ; une, entre autres, qu'on
appelait la Ferrugineuse, me plaisait plus que toutes. Située à la lisière du
parc, au pied d'une sapinière dont l'ombre bleue la trempait comme d'un reflet
de lune, même par les plus chaudes journées d'été, elle stagnait,
délicieusement froide, tel un bloc de glace encastré
dans le quadrilatère des murs. A peine si quelques bulles de vif-argent
crevaient à sa surface, et parmi les pariétaires, les lierres terrestres et les
fougères fines, elle sourdait, cette source, si limpide et si lente que son eau
n'en semblait plus de l'eau, mais du cristal de roche refroidissant posé au
fond d'un réservoir.
Une
de mes rares joies (je les aimais déjà presque coupables, aiguisées, affinées
par l'attrait des choses défendues) était de m'esquiver vite après le déjeuner
et de courir d'un trait, à perdre haleine, à travers le parc, pour arriver tout
ému, tout en nage à la source préférée, et là, de boire éperdument l'eau
bleuâtre et glaciale. Cette eau qu'on nous permettait à peine à table, cette
eau que nous buvions tous des yeux à travers les carafes emperlées de buée, je
relevais mes manches jusqu'aux coudes pour y plonger mes mains frémissantes,
j'y puisais à pleines poignées, je m'en emplissais la bouche et le gosier avec
des glouglous jouisseurs, j'y pointais ma langue comme dans de la glace, et je
sentais descendre en moi un froid aigu et pénétrant et pourtant doux comme une
saveur : c'était une espèce de frénésie toute sensuelle, triplée par la
conscience de ma désobeissance et par le mépris que je prenais des autres de ne
pas oser en faire autant ; et puis, on était si bien dans cette retraite, dans
l'ombre calme et comme éternelle de ces grands sapins, les yeux reposés par le
velours des mousses !
Oh ! la source ferrugineuse du vieux parc de Valmont, je
l'ai, je crois, aussi passionnément aimée, aussi voluptueusement possédée que
la plus adorée des maîtresses, et cela jusqu'au jour où, par une cruelle
revanche des choses, j'y devais trouver le plus ignoble des châtiments.
Un
jour où, selon mon habitude, je venais de boire à lentes gorgées l'enivrante
eau glacée, comme je me relevais sur la paume des mains (ce jour-là, dans ma
sensualité gourmande, je m'étais couché à plat ventre et j'avais lapé à même la
source comme un jeune chien), j'aperçus sur le dallage de la piscine, accroupie
dans un angle, une immobile forme noire qui me regardait : c'étaient deux yeux
ronds à paupières membraneuses horriblement fixés sur les miens, et la forme
était flasque, comme affaissée et rentrée en elle-même, quelque chose de
noirâtre et de mou dont la seule idée de contact m'énervait. Son immobilité
aussi, son immobilité de monstre ou de larve m'emplissait de colère et d'épouvante, quand à travers les transparences de la
source, sous l'ombre dentelée des fougères, l'amas gélatineux et brun s'étira
lentement, et deux pattes palmées ignoblement grêles firent un pas vers moi.
Le crapaud remuait.
Car
c'en était un, un immonde crapaud, pustuleux et grisâtre, maintenant qu'il
était sorti de son angle, et que la lumière fusante des sapins tombait sur son
échine en l'éclairant en plein : un ventre d'un blanc
laiteux traînait entre ses pattes, ballonné et énorme, tel un abcès prêt à
crever ; il remuait, douloureux, à chaque effort en avant de la tête, et
l'ignoble pesanteur de son arrière-train écoeurait.
C'était
d'ailleurs un crapaud monstrueux, comme je n'en ai jamais vu depuis, un crapaud
magicien, tout au moins centenaire, demi-gnome, demi-bête du sabbat, comme il
en est parlé dans des contes, un de ces crapauds qui veillent, couronnés d'or
massif, sur les trésors des ruines, une fleur de belladone à la patte gauche,
et se nourrissent de sang humain.
Le
crapaud remuait et j'avais bu de l'eau où vivait et où grouillait ce monstre,
et je sentais dans ma bouche, dans mon gosier, dans tout mon être, comme un
goût de chair morte, une odeur d'eau pourrie, et pour comble d'horreur, je vis
que le crapaud, dont les yeux avaient semblé me fixer tout d'abord, avait les
deux prunelles crevées, les paupières sanguinolentes, et qu'il s'était réfugié
dans cette source, supplicié et pantelant, pour y mourir.
Oh ! ce crapaud aveugle, cette
agonie de bête mutilée dans cette eau
claire au goût de sang !
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