|
Texte
Parmi les contes que Nanon
montait nous débiter pour bercer notre fièvre, il s'en trouvait parfois d'assez
extraordinaires et plutôt faits pour surexciter un esprit malade que pour
apaiser un enfant nerveux ; mais Nanon n'y entendait pas malice ; elle racontait
son histoire telle qu'elle la savait, tout à trac, au hasard de son répertoire,
et on eût bien contristé la pauvre fille si on lui avait dit qu'elle avait
augmenté la fièvre de l'un de nous.
Parmi
ces bizarres racontars, il y en avait deux surtout qui me donnaient la chair de
poule et me faisaient aussitôt enfoncer dans mon lit, le drap ramené sur mes
épaules, avec des frissons délicieux ; c'était l'histoire de Mme Gorgibus et
l'aventure de la bonne Gudule.
Je transcris :
Mme Gorgibus était d'allures un peu mystérieuses.
C'était une petite vieille casanière et maniérée et toujours attifée de mantes à capuches, d'étoffes à ramages
et de capelines extravagantes
à la mode du siècle dernier
et qui lui donnaient l'air d'un carême-prenant ; elle faisait
la joie des gamins du quartier et les délices des petits commerçants de la ville, qu'ébaubissaient ses façons de la vieille cour. Elle vivait seule dans une
ruelle voisine des remparts, en un logis assez poudreux, car elle n'avait point de servante, et, tôt levée comme les personnes de son âge, elle musait et voltigeait entre ses quatre murs,
effleurant du plumeau quelques rares bibelots encrassés de poussière et guerroyant peu avec celle des meubles ; vers dix heures,
elle s'aventurait pour aller aux provisions ; c'était, à vrai dire, plutôt
un prétexte à révérences et à courtoisies avec les étalières du
marché, car elle se nourrissait de rien ou presque, du laitage pour ses chats, et, pour elle, un fruit, quelque légume, et, chez le boulanger, une moitié d'échaudé,
comme pour un oiseau.
A midi sonnant elle réintégrait le logis pour en sortir à une heure,
toujours en tenue du matin, et promener sur les remparts ses trois chats blancs, trois amours de minets enrubannés de noeuds de satin à grosses coques et l'air, dans leur attifage
grotesque, de trois petites Madame Gorgibus : elle veillait minutieusement à ce que
Frimousse, Triste-à-Patte
et Blanchette fissent dehors leurs besoins
et, cet événement accompli,
la famille rentrait à la maison où
Mme Gorgibus procédait alors à des bichonnages
savants.
Cela prenait bien quelques
heures, mais par les beaux soleils de fin mai et juin, pompeusement vêtue de vieilles nippes et de lumineuses loques, Mme Gorgibus, rengorgée dans des mantes de
nuances attendries, s'acheminait
à petits pas vers les quinconces, la promenade
à la mode où toute la ville se rencontre sous les plus beaux tilleuls du monde aux bords des eaux calmes et bleues de l'Adour.
Elle n'y faisait plus sensation, la vieille
masque, à peine peur aux enfants bien élevés : on l'avait tant
vue et revue ! Mais elle y rencontrait une
autre vieille originale qui avait eu des revers de fortune, elle aussi, et
vivait à l'extrémité opposée de la ville, dans le quartier des Capucins.
C'était
une dame de la noblesse, mais elle ne recevait plus personne, ne rendait visite
à qui que ce fût, vivait tout à fait retirée du monde ; d'ailleurs elle
demeurait trop loin, ses vieilles jambes l'auraient trahie ; et puis, un peu
hautaine, elle n'avait cure d'initier à sa misère, même sa bonne Gorgibus qui,
curieuse, avait fait longtemps le siège du logis.
Elles se rencontraient sous les tilleuls de la promenade et passaient
ensemble de longues heures
avec, autour d'elles, la société de la ville, dont Mme de la Livadière connaissait par le menu toutes
les histoires, depuis au moins cent ans, et cela devant ce
merveilleux paysage des
rives de l'Adour. Que leur fallait-il de plus, à ces deux
vieilles chéries ? Elles se voyaient
encore le dimanche à la messe, aux vêpres et au salut de leur bonne
cathédrale, et, les mois d'hiver, quand le froid piquant ne permet plus les longues séances
au bord de l'eau, sur les bancs des promenades, elles
avaient trouvé le moyen de se rencontrer encore.
C'était chez une chocolatière de la rue des Bûchettes, à l'ombre
même de la cathédrale : une petite boutique toute en boiseries blanches et en hautes glaces striées de chiures de mouches, une chocolaterie du siècle dernier, démodée comme ses deux
clientes, et qu'en dehors des enfants pressés d'acheter un sou de chocolat après la messe, personne ne fréquentait plus. Les tablettes enveloppées de papier d'étain y blanchissaient tristement au fond
de vitrines à ornements sculptés, à côté de papillotes,
de surprises et de sucres de
pomme, dont les images coloriées s'effaçaient de plus en
plus.
De
quoi vivait la vieille dame qui présidait à ce comptoir ? La province a de ces
mystères. C'était une petite vieille à robe de soie noire élimée, bien propre
avec une éternelle fanchon de dentelle sur sa coiffure en boucles, des boucles
argentées mêlées de fils jaunissants et qui, l'étrange créature, trouvait le
moyen, les belles journées de gelée, de servir à Mmes Gorgibus et de la
Livadière, pour la somme de trente centimes la tasse, un chocolat, ma foi,
parfumé, vanillé et fumant. Ces dames, avec mille simagrées, le buvaient à
petites gorgées, complimentaient la boutiquière, se faisaient leurs
confidences, et puis, après quelques bonne ma chère, mon coeur d'oiseau et
tendre pigeon, payaient strictement, chacune, leurs six sous et se
retiraient avec une révérence, que c'en était délicieux et touchant.
Là,
après quelques salamalecs, il fallait bien se séparer : la nuit tombe vite en
hiver. On se donnait rendez-vous pour la première belle journée, et Mme de la
Livadière, appuyée sur sa canne à béquille d'ivoire, de regagner lentement son
logis de la haute ville, et Mme Gorgibus sa ruelle des remparts, dans le
quartier des Catalans.
Et c'était fini pour la journée. Une fois rentrée, Mme Gorgibus ne sortait
plus : c'étaient les apprêts du souper, sa sieste de cinq à huit, avant le
potage à petites cuillerées, puis la lecture dans un vieil almanach, la soirée,
le coucher, la nuit.
Comment une
existence aussi inoffensive put-elle
attirer les haines de tout
un quartier ? Ses capotes extravagantes,
ses modes de l'autre temps
et ses somptueuses loques la firent d'abord traiter de vieille folle ; de vieille folle,
on glissa vite à vieille fée.
Appuyées sur leurs balais, les commères de la ville ne se gênaient pas
d'un seuil à l'autre pour rire et se signaler le passage de ce vieux masque en
catogan. Et puis Mme Gorgibus était fière, un peu repliée sur elle-même et, en
dehors des fournisseurs, n'adressait la parole à personne ; pis, elle n'ouvrait
sa porte à qui que ce fût. Que pouvait-elle bien fabriquer dans ce logis
mystérieux avec ses trois chats ? Ces
trois chats enrubannés comme des mariées aggravèrent la situation : cela n'était pas naturel. Que faisaient-il
toujours en permanence, assis
devant cette chaudière, et quelle cuisine du diable y surveillaient-ils donc ?
On prononça le
mot de sorcière, mais le corbeau apprivoisé perdit tout.
Ce vieux corbeau éternellement en sentinelle dans l'angle de la fenêtre acheva de surexciter les esprits. Il était de mine rébarbative, menaçante même, avec son gros bec, son oeil rond
à moitié endormi ;
mais on sentait en lui une âme
vigilante, et son aspect terrifiait les passants ; jamais bon chrétien n'avait vécu dans l'intimité
de pareille bestiole ; il devait servir
à quelque maléfice et avait sûrement fréquenté le sabbat ; une trame
d'affreux soupçons se resserrait de jour en jour autour
de Mme Gorgibus.
Elle était loin
de s'en douter, la pauvre vieille à cervelle de poupée,
et continuait son humble et machinale existence au milieu de l'hostilité
de tous. Vieille, pauvre, isolée, sans défense et sans grande idée, elle devait être
tôt ou tard
victime d'un vilain tour ; quelques gamins toujours prêts à mal faire s'y crurent un jour autorisés. Epiée, espionnée comme elle l'était,
ils eurent
vite fait de profiter de
son absence et d'ouvrir sa porte fermée au loquet, car la pauvre était sans défiance.
A peine dans la place, ils s'emparaient des trois minets qui, tout engourdis de paresse ne résistèrent
même pas ; leur nouer solidement la queue avec
des ficelles autour de l'anse du pot-au-feu, fut pour eux l'affaire d'une
minute ; les trois bêtes stupéfiées
ne bougèrent d'abord pas, mais dès que la flamme
du foyer leur caressa trop
les côtes, ce furent des soubresauts de damnés, et jurant, miaulant, crissant à travers la chambre,
les trois bêtes, en une prestigieuse gambade, entraînèrent au beau milieu du logis
la marmite qui s'y renversa
; le lait se répandit qui
les ébouillanta, ici redoublement de cris et de miaulements, de plaintes et de râles dont les garnements ne se tenaient pas de joie ; maintenant
les chats enragés se dévoraient
entre eux.
Cependant les deux plus âgés de la bande n'avaient pas perdu leur temps
; ils avaient jeté une couverture
sur le corbeau qui asséna quelques bons coups de bec et, lui, se défendit ; mais ils eurent
tôt fait de lui envelopper la tête, de le maintenir entre leurs jambes et en un tour de
main, clic, clac, ils plumèrent tout vif le malheureux oiseau palpitant.
En un clin d'oeil, maître corbeau fut nu
comme un ver, très indécent et très fantastique avec ses longues cuisses grenues, son estomac en forme de proue et la peau grise et granulée
de son pauvre corps tout grelottant
: une bête de sabbat, un
gnome, un vampire.
Figé par la douleur, il s'était
réfugié dans un coin où il ne
bougeait plus, claquant seulement du bec, stupide ;
et nos gamins prirent la fuite.
Là-dessus, Mme Gorgibus s'amène en trottinant, en mantelet de soie ventre de puce, introduit sa
clef dans sa serrure et pénètre dans son logement. Quel
sabbat ! quel désastre ! Assourdie de râles et de rugissements, elle trébuche
sur une marmite où s'enlacent, s'étreignent et se dévorent trois bêtes de
l'apocalypse aux poils hérissés et gluants : l'une lui griffe la main d'une
longue estafilade, l'autre lui mord le mollet à pleines dents, et tandis
qu'éperdue elle appelle au secours sans pouvoir trouver un cri dans sa gorge,
un oiseau de cauchemar, un animal fantôme, livide, obscène, avec deux ailerons
de chair grise, se précipite sur elle, le bec largement ouvert, et tente de lui
grimper à la taille en sautelant. Mme Gorgibus put heureusement retrouver sa
porte ; elle s'enfuit en criant à travers la nuit, mais son peu de raison
sombra dans l'aventure. Mme Gorgibus devint folle, elle finit
ses jours
aux Petites-Maisons.
|