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Texte
Ce
conte là, c’est une vieille chanson de mon enfance, dont j’ai tant bien que mal
essayé de rétablir le rythme et les rimes ; je crois entendre encore les voix
traînardes des servantes qui la chantaient, non plus chez ma grand’mère, mais
chez mes parents ; ah ! il y a longtemps de cela, dans la petite ville de la
côte où j’ai passé mes toutes premières années. On la chantait à la veillée de Noël, en
attendant la messe de minuit, et c’est dans la cuisine de la maison paternelle
qu’elle émerveilla pour la première fois mon imagination de gosse amoureux de
légendes, toujours échappé du salon pour venir me blottir entre les jupes des
filles de service et les entendre poétiser, dans de vagues refrains populaires,
leurs espérances et leurs terreurs.
Or,
entre tant de chimériques sornettes, je l’aimais d’une affection toute
particulière, l’histoire de cette belle fille emportée, les jupes sans dessus
dessous, sous la nue glacée par ce terrible vent du Nord, ce vent de Noroué
que pendant le récit même nous entendions gémir là-bas sous les falaises.
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On
dansait sur le pont du Nord
Et la bise y soufflait si fort
Qu’elle enleva la
Marjolaine,
La Marjolaine et la futaine
De sa jupe et ses bas de laine ;
Et le nuage en son essor
La frôlait, et loin de la ville
La pauvre fille vole et file
Toujours plus dru, toujours plus fort.
Elle tourbillonne et s’écrie :
« Jésus et Madame Marie,
« Puisque je vogue vers la mort,
« Faites qu’aussitôt étourdie
« De ma chute, j’entre brandie
« Dans votre ciel étoilé d’or. »
Et, sous la nue âpre et glacée,
Voilà la prière exaucée :
Au clocher de Saint -Évremond,
La Marjolaine, âme éperdue,
Reste tout à coup suspendue
Par un accroc de son jupon.
Par la nuit froide et pluvieuse
La gargouille silencieuse
Prend soudain parole et lui dit :
« Peu résistante est la futaine,
Songe à ton heure, hélas ! prochaine,
Entends-tu rire le Maudit ? »
Et sous le vent rageur d’automne,
La belle s’épeure et frissonne
Au-dessus du vide entr’ouvert.
Elle compte dans la nuit
brune
Les toits bleuissants sous la lune
Et les saints du parvis désert.
Et le Maudit déjà ricane,
Quand un parfum monte et s’émane,
De benjoin, d’encens et de nards,
Et portant à la main des palmes,
Dans l’espace et sous le ciel calmes
Ascensionnent de grands vieillards ;
De grands vieillards en robe blanche,
Dont le front chauve oscille et penche
Sur des chapes de lourds brocarts.
Et puis ce sont par théories
Des vierges en robes fleuries
D’étoiles et de lys épars.
Les fronts sont nimbés d’auréoles
De longs archanges en étoles
Font cortège, et de purs regards
D’azur sombre, où l’on sent des âmes,
Sillonnent de grands traits de flamme
La nuit, la lune et ses brouillards.
Et cela monte avec des psaumes
Et des noëls, anges, fantômes
De vierges saintes et d’élus,
Et conduit en cérémonie
La Marjolaine à l’agonie
Dans le paradis de Jésus.
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Cette
Marjolaine, je me la figurais en tous points semblable aux robustes et belles
Normandes qui servaient chez ma mère ; c’était le même costume, bas de laine et
jupe de futaine, comme dans la chanson, et dans mon imagination précoce,
c’était ma bonne Héloïse, celle qui s’occupait de moi, qu’il me semblait voir
tourbillonner comme une toupie au-dessus des jetées toutes ruisselantes
d’écume, déjà loin, bien loin de ce fameux pont du Nord de la ballade, que je
confondais à la fois avec le pont d’Avignon et la passerelle du port jetée
juste devant notre maison.
C’est
au clocher de Saint-Étienne, notre paroisse, que je la suspendais par l’accroc
de son jupon ; mais, chose étrange, c’est sur les tours de Saint-Ouen, toutes
hérissées de figures grimaçantes, guivres, tarasques et grenouilles ailées, que
je plaçais le funeste entretien des gargouilles. Par la nuit froide et pluvieuse
Oh
! ce colloque lapidaire de la gargouille enchantée sous le bain de vif-argent
de la lune, de quelle délicieuse épouvante il me faisait frissonner !
Je
voyais la bête de granit darder hors de ses orbites ses aveugles prunelles
sculptées ; elle avait un peu redressé son long col écailleux comme un gorgerin
; des plis de pierre immuablement durcie semblaient frémir sous son ventre et
des lueurs de lune coulaient, comme une bave, entre ses mâchoires de lézard.
Ce
monstre héraldique, je l’avais remarqué, noté dans ma mémoire d’enfant lors de
mon ascension sur les tours de Saint-Ouen, à un déjà lointain voyage à Rouen,
et, par une bizarre association de souvenirs, ce sont les toits, les clochers,
tout le panorama de la vieille ville normande que j’évoquais sous les yeux
éperdus de la Marjolaine, demeurée accrochée au clocher de Saint-Évremond.
Une
cuisse de femme serrée au-dessus du genou d’une jarretière bleue obsédait aussi
mon souvenir. Je partageais encore la chambre de ma bonne et il m’était arrivé
souvent de la guetter se déshabiller alors que la brave fille se gênait un peu
moins, me croyant endormi ; ce coin de chair entrevu me hantait et me faisait
rougir, et c’est la robuste nudité d’Héloïse que je prêtais à la Marjolaine
suspendue frissonnante au-dessus des toits assiégés par l’hiver.
Des
psaumes et des musiques s’élevant de la nuit autour de la fille mourante,
c’était pour moi l’adeste fideles que j’allais entendre à la messe
prochaine; les vitraux de l’église m’avaient familiarisés avec les patriarches
à longues barbes fleuries et les saintes en longues robes ramagées du cortège
libérateur ; les enfants de choeur personnifiaient pour moi la juvénile théorie
des anges ; et, au sortir de la messe de minuit, encore tout grisé de cantiques
et d’encens, il m’arrivait de m’arrêter à quelques pas du porche et de regarder
en l’air si l’ascension des évêques et des vierges de la légende déroulait ses
spirales autour du clocher de Saint-Étienne.
Mais
la neige et le clair de lune hantaient seuls la vieille tour romane, où ne
veillait aucune gargouille ; et j’avais rêvé éveillé, bercé au ronronnement de
rouet de ce vieux conte flamand, devenu dans ma cervelle un conte pieux de noël.
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