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TROISIÈME TABLEAU
Un cimetière de village, très gai, très ensoleillé, bordé,
au fond, vers la droite, par le chevet de l'église dont les contreforts
viennent mourir dans l'herbe. Le fond de la scène est occupé par le mur du
cimetière, - dont une partie, écroulée, laisse voir la campagne et d'immenses
champs de blé, - mur fuyant à perte de vue, sur le ciel bleu. A gauche, entre
deux piliers rongés de mousse, la grille du cimetière. Sur une des tombes, déjà
envahie par les herbes et occupant le milieu de là scène, on peut lire : «
Ci-gît PIERROT. »
Au lever du rideau la scène est vide. Une femme en haillons, encapuchonnée
d'une mante et qui semble se traîner avec peine, paraît dans la brèche du
cimetière. Elle passe et disparaît.
Une minute après, elle reparaît à la grille, entre et se dirige en chancelant
parmi les tombes : c'est COLOMBINE. Elle
se laisse tomber, assise, les mains jointes, sur l'une d'elles ; elle songe,
puis, avec un geste de désespoir, elle se lève et va rôdant par le cimetière
comme si elle cherchait à lire une inscription.
Elle arrive devant celle de PIERROT,
recule comme épouvantée, puis demeure stupide, les mains jointes sous sa mante
et la tête baissée.
Le gardien du cimetière, depuis un moment, vaque à travers les tombes, un
arrosoir à la main, et passe auprès d'elle sans la voir. COLOMBINE l'entend, tressaille et allant vers
lui, lui demande qui est enterré là. Le jardinier lui explique par signes que
c'est un fou qui aimait une dévergondée, une jeune fille perdue, qui a quitté
le pays et qui, pour elle, a reçu un coup d'épée là (au coeur), et il s'en va
en haussant les épaules.
COLOMBINE s'accroupit, atterrée, sur la
tombe de PIERROT ; elle demeure là,
quelques moments, immobile, muette, affaissée dans ses haillons. Est-elle donc
si changée que le vieux fossoyeur ne l'ait pas reconnue ?
Musique joyeuse. Ce sont les filles et les gars du village qui reviennent
de la moisson et passent le
long du mur du cimetière en
chantant et en dansant presque. Les uns portant des gerbes, les autres couronnées de coquelicots, de nielles, de bluets, ils
apparaissent d'abord en buste dans la brèche,
puis tout entiers derrière
la grille.
COLOMBINE les entend, se soulève
et se dirigeant vers le mur du fond, s'appuie contre la brèche. Elle les regarde tristement passer.
Les chants s'éteignent au loin. La campagne
demeure vide.
COLOMBINE reste immobile à la même place.
Aucun de ceux-là non plus ne l'a reconnue !
Pendant qu'elle songe, les yeux perdus dans la campagne, CASSANDRE et sa femme sortent lentement de
l'église. Ils sont vieux, cassés, tous les deux en grand deuil ; ils avancent péniblement.
Bras dessus, bras dessous, s'appuyant chacun sur une canne,
ils traversent
lentement le cimetière.
COLOMBINE, la bouche
grande ouverte et les mains jointes, les regarde stupidement passer entre les tombes. Arrivée
devant celle de PIERROT, Mme CASSANDRE s'arrête et se baisse pour cueillir
une fleur ; dans ce mouvement, son livre de messe lui échappe et c'est CASSANDRE qui le lui ramasse. Il la gronde
cependant en brandissant sa canne. Mme CASSANDRE
porte alors son mouchoir à ses yeux, et le bonhomme s'excuse et la console ;
lui-même écrase avec son doigt une grosse larme qu'il a dans l'oeil.
COLOMBINE, qui a suivi toute cette scène
avec un regard d'angoisse, fait un crochet à travers les tombes et les suivant
presque pas à pas, les dépasse enfin et vient, en rabattant sa mante sur sa
tête, se poster devant eux, à la porte du cimetière, dans l'attitude d'une
mendiante.
Arrivé devant elle, CASSANDRE, d'un geste
machinal, retire quelque monnaie de son gousset et lui fait l'aumône. Puis il
passe. COLOMBINE reste seule.
Eux non plus ne l'ont pas reconnue !
COLOMBINE porte la main à son front
avec un grand geste de désespoir,
et, trébuchant à travers les tombes et les hautes herbes, vient s'abattre à plat ventre sur
la tombe de PIERROT. On voit son dos haleter, secoué par les sanglots.
A ce moment, les deux Arlequins du premier tableau apparaissent
sur la crête du mur, tous deux
masqués de noir, leur guitare en sautoir et dans l'attitude de leur première apparition : l'un, assis, les jambes pendantes dans l'intérieur du cimetière, l'autre, à mi-corps sur une échelle, ils
grattent, sur leur guitare, le motif de leur aubade... mais devenu singulièrement
strident et moqueur.
A cette musique,
COLOMBINE relève
lentement la tête, comme folle, puis,
se retournant, elle aperçoit les Arlequins. Elle se lève toute
droite. Leur faisant face, le dos tourné au
public, elle les regarde
avec épouvante. Les Arlequins
ôtent leurs masques et sous leurs
bicornes ricanent deux têtes grimaçantes.
Ils disparaissent
derrière le mur, avec de grands
éclats de rire.
COLOMBINE, elle, est tombée
à la renverse en poussant un grand cri.
RIDEAU
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