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Paul Duval (alias Jean Lorrain)
Colombine sauvée

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  • TROISIÈME TABLEAU
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TROISIÈME TABLEAU

 

Un cimetière de village, très gai, très ensoleillé, bordé, au fond, vers la droite, par le chevet de l'église dont les contreforts viennent mourir dans l'herbe. Le fond de la scène est occupé par le mur du cimetière, - dont une partie, écroulée, laisse voir la campagne et d'immenses champs de blé, - mur fuyant à perte de vue, sur le ciel bleu. A gauche, entre deux piliers rongés de mousse, la grille du cimetière. Sur une des tombes, déjà envahie par les herbes et occupant le milieu de là scène, on peut lire : « Ci-gît PIERROT. »

Au lever du rideau la scène est vide. Une femme en haillons, encapuchonnée d'une mante et qui semble se traîner avec peine, paraît dans la brèche du cimetière. Elle passe et disparaît.

Une minute après, elle reparaît à la grille, entre et se dirige en chancelant parmi les tombes : c'est COLOMBINE. Elle se laisse tomber, assise, les mains jointes, sur l'une d'elles ; elle songe, puis, avec un geste de désespoir, elle se lève et va rôdant par le cimetière comme si elle cherchait à lire une inscription.

Elle arrive devant celle de PIERROT, recule comme épouvantée, puis demeure stupide, les mains jointes sous sa mante et la tête baissée.

Le gardien du cimetière, depuis un moment, vaque à travers les tombes, un arrosoir à la main, et    passe auprès d'elle sans la voir. COLOMBINE l'entend, tressaille et allant vers lui, lui demande qui est enterré là. Le jardinier lui explique par signes que c'est un fou qui aimait une dévergondée, une jeune fille perdue, qui a quitté le pays et qui, pour elle, a reçu un coup d'épée là (au coeur), et il s'en va en haussant les épaules.

COLOMBINE s'accroupit, atterrée, sur la tombe de PIERROT ; elle demeure là, quelques moments, immobile, muette, affaissée dans ses haillons. Est-elle donc si changée que le vieux fossoyeur ne l'ait pas reconnue ?

Musique joyeuse. Ce sont les filles et les gars du village qui reviennent de la moisson et passent le long du mur du cimetière en chantant et en dansant presque. Les uns portant des gerbes, les autres couronnées de coquelicots, de nielles, de bluets, ils apparaissent d'abord en buste dans la brèche, puis tout entiers derrière la grille.

COLOMBINE les entend, se soulève et se dirigeant vers le mur du fond, s'appuie contre la brèche. Elle les regarde tristement passer.

Les chants s'éteignent au loin. La campagne demeure vide.

COLOMBINE reste immobile à la même place. Aucun de ceux-là non plus ne l'a reconnue !

Pendant qu'elle songe, les yeux perdus dans la campagne, CASSANDRE et sa femme sortent lentement de l'église. Ils sont vieux, cassés, tous les deux en grand deuil ; ils avancent péniblement. Bras dessus, bras dessous, s'appuyant chacun sur une canne, ils traversent lentement le cimetière.

COLOMBINE, la bouche grande ouverte et les mains jointes, les regarde stupidement passer entre les tombes. Arrivée devant celle de PIERROT, Mme CASSANDRE s'arrête et se baisse pour cueillir une fleur ; dans ce mouvement, son livre de messe lui échappe et c'est CASSANDRE qui le lui ramasse. Il la gronde cependant en brandissant sa canne. Mme CASSANDRE porte alors son mouchoir à ses yeux, et le bonhomme s'excuse et la console ; lui-même écrase avec son doigt une grosse larme qu'il a dans l'oeil.

COLOMBINE, qui a suivi toute cette scène avec un regard d'angoisse, fait un crochet à travers les tombes et les suivant presque pas à pas, les dépasse enfin et vient, en rabattant sa mante sur sa tête, se poster devant eux, à la porte du cimetière, dans l'attitude d'une mendiante.

Arrivé devant elle, CASSANDRE, d'un geste machinal, retire quelque monnaie de son gousset et lui fait l'aumône. Puis il passe. COLOMBINE reste seule.

Eux non plus ne l'ont pas reconnue !

COLOMBINE porte la main à son front avec un grand geste de désespoir, et, trébuchant à travers les tombes et les hautes herbes, vient s'abattre à plat ventre sur la tombe de PIERROT. On voit son dos haleter, secoué par les sanglots.

A ce moment, les deux Arlequins du premier tableau apparaissent sur la crête du mur, tous deux masqués de noir, leur guitare en sautoir et dans l'attitude de leur première apparition : l'un, assis, les jambes pendantes dans l'intérieur du cimetière, l'autre, à mi-corps sur une échelle, ils grattent, sur leur guitare, le motif de leur aubade... mais devenu singulièrement strident et moqueur.

A cette musique, COLOMBINE relève lentement la tête, comme folle, puis, se retournant, elle aperçoit les Arlequins. Elle se lève toute droite. Leur faisant face, le dos tourné au public, elle les regarde avec épouvante. Les Arlequins ôtent leurs masques et sous leurs bicornes ricanent deux têtes grimaçantes. Ils disparaissent derrière le mur, avec de grands éclats de rire.

COLOMBINE, elle, est tombée à la renverse en poussant un grand cri.

 

RIDEAU






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