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PREMIER TABLEAU
La chambre de COLOMBINE.
Intérieur aisé, rustique, plafond à solives apparentes, armoire de chêne sculptée,
lit à baldaquin drapé de soie cramoisie. Au milieu de la chambre, une
grande table encombrée de
bouquets de fiancés tous de roses blanches et fleurs d'oranger ; dans un pot de grès flamand, une
grande gerbe de lys. Une large fenêtre à vitraux
octogones et à demi-ouverte sur la campagne :
on aperçoit une vallée ensoleillée, le clocher d'un village et des collines
boisées.
Au lever du rideau, COLOMBINE, assise sur une chaise, sommeille, appuyée sur la table, le visage appuyé sur ses
bras nus. Un rayon de soleil glisse par la
porte entr'ouverte.
La chaleur et l'odeur des bouquets l'ont engourdie. Elle est
toute de blanc vêtue, robe courte et corsage décolleté, une
rose blanche dans les cheveux.
La fenêtre du fond, entrebâillée,
s'ouvre lentement, toute grande, comme
poussée par une main invisible ; grimpé sur une échelle,
on aperçoit un Arlequin, un
arlequin mauve et noir pailleté
d'argent, masqué de noir, portant une guitare
en sautoir. Il se penche curieusement dans la
chambre, aperçoit COLOMBINE, et le doigt
sur la bouche, il se penche en arrière comme faisant signe à un invisible
compagnon, puis il enjambe la fenêtre, s'asseoit, jambes pendantes dans la
chambre, et accorde sa guitare. Un autre Arlequin pareil au premier, apparaît à
mi-corps sur l'échelle, il accorde aussi sa guitare. Musique endiablée
et corruptrice parlant de galanteries et de fêtes inconnues
dans des parcs lointains hantés de belles dames
et peuplés de statues ; aubade de séduction invitant COLOMBINE à l'embarquement
pour Cythère... ou ailleurs.
Pendant toute l'aubade, COLOMBINE ensommeillée
s'agite comme oppressée ;
elle porte la main à son front, fait le geste de repousser quelqu'un avec le bras,
mais malgré elle, ses pieds
frétillent en cadence.
Les Arlequins qui l'observent manifestent leur contentement. Tout à
coup, on gratte à la porte ; le doigt sur la bouche, les Arlequins pincent un
dernier accord, l'un enjambe la fenêtre, la referme à demi, l'autre redescend
l'échelle et le premier le suit - et l'échelle disparaît. La scène reste vide.
On refrappe plus fort à la porte. COLOMBINE
s'éveille lentement en s'étirant : quel cauchemar affreux ; elle est tout
étourdie. Elle se lève et fait quelques pas en avant ; en portant la main à son
front, elle rencontre la rose qui est dans ses cheveux : c'est cette fleur qui
l'aura entêtée ! Elle la retire et la jette loin d'elle.
On refrappe une troisième fois et plus fort. COLOMBINE
entend et court précipitamment ouvrir ; entre Madame Cassandre, la mère
de COLOMBINE, et TRIVELIN, le cordonnier du village. Il apporte les souliers de COLOMBINE pour la noce du lendemain. COLOMBINE fait la révérence et pirouette ; Mme CASSANDRE avec de grands gestes, demande à COLOMBINE pourquoi elle n'ouvrait pas ; COLOMBINE explique qu'elle s'était endormie.
Indignation de Mme CASSANDRE :
« Dormir la veille de ses noces et la tête dans les fleurs ! Ce n'est pas
étonnant qu'elle ne s'éveillait pas ; elle aurait pu mourir. » Mme CASSANDRE prend tous les bouquets et les emporte,
sauf le vase de lys, cependant COLOMBINE s'est assise, et TRIVELIN, à genoux devant elle,
lui essaye ses souliers de bal. Mme CASSANDRE rentre et demande à sa fille si elle
est contente.
COLOMBINE se lève et marche à
petits pas, en regardant ses souliers. Danse. Pas
seul.
TRIVELIN et Mme CASSANDRE la contemplent
tout ébaubis.
A un moment de la danse, on entend une réminiscence
de l'aubade des Arlequins. COLOMBINE s'arrête toute triste ; elle n'est plus à ses souliers,
à son prochain mariage : elle est là-bas, ailleurs
dans les parcs enchantés des Cythères lointaines ; et comme Mme CASSANDRE et TRIVELIN lui demandent quelle mouche la pique et comme TRIVELIN insiste, elle retire ses souliers et les lui jette au nez !
Mme CASSANDRE n'en croit pas ses yeux
; sa fille est devenue folle
; elle calme TRIVELIN qui ramasse
les souliers et les pose sur
la table, le congédie et s'avance,
les bras croisés, pour sermonner
sa fille qui l'attend, assise en battant du pied. A ce moment, musique joyeuse dans
l'escalier. Mme CASSANDRE se précipite
vers la porte.
Entrée des jeunes filles du village, compagnes de COLOMBINE,
toutes en blanc, apportant des bouquets et escortant la coffrée de la mariée,
la robe de noce et le voile portés par deux gars à la veste et au chapeau
enrubannés. Les jeunes filles accueillies avec force démonstrations par Mme CASSANDRE, qui leur montre COLOMBINE s'obstinant à bouder, s'approchent
curieusement de la table ; la coffrée est déposée aux pieds de la maussade qui,
devant les bouquets et les mains tendues, se met à sourire en se levant, va à
tour de rôle embrasser ses compagnes et donner la main aux porteurs de la
coffrée.
Mme CASSANDRE, ravie, va chercher une
bouteille dans l'armoire et emmène boire les deux paysans ; sous la fenêtre,
des vivats éclatent.
C'est PIERROT le fiancé, avec les gars du
pays qui demande à entrer (les gars en blanc) ; une des jeunes filles se
détache du groupe et va à la fenêtre faire signe qu'ils rentreront quand COLOMBINE sera habillée.
Les jeunes
filles entourent COLOMBINE, la déshabillent
et l'habillent en dansant, lui épinglant
tour à tour la couronne et
le voile, deux des jeunes filles suivent tous les pas de COLOMBINE, en tenant devant elle un miroir.
Au plus fort de la danse et de la joie de COLOMBINE,
le motif des Arlequins éclate en réminiscence. Tristesse de COLOMBINE qui, de nouveau, s'arrête, traîne ses
pas mélancoliques et écartant ses compagnes empressées autour d'elle, va
douloureusement s'asseoir. Les jeunes filles n'y comprennent rien.
A ce moment, les vivats de PIERROT et de
ses amis recommencent sous la fenêtre ; une des jeunes filles prend sur elle de
leur faire signe de monter, tandis qu'une autre va recevoir à la porte Mme CASSANDRE qui vient d'entrer.
Consternation de la bonne femme qui revenait justement avec le médecin, lequel
lève les bras au ciel et va tâter le pouls de COLOMBINE.
COLOMBINE, inerte, le laisse faire sans
lui répondre, d'ailleurs. A ce moment, rentre, avec de joyeux hourras, PIERROT, fiancé de COLOMBINE,
brandissant un immense bouquet blanc et suivi de tous les gars du pays, dont
quelques-uns en pierrot comme lui ; tous ont aussi des bouquets.
Croyant COLOMBINE malade, PIERROT se précipite vers elle ; les jeunes
compagnes de COLOMBINE tentent en vain de
lui expliquer... Il ne veut rien entendre et, faisant pirouetter le docteur qui
prend le ciel à témoin qu'on le malmène, se jette aux pieds de sa bien-aimée,
appuie son oreille sur son coeur. « Elle a donc du bobo, la petite chérie ? »
Il lui baise les mains et lui fait respirer son bouquet.
COLOMBINE sourit, pose la main sur la
tête de PIERROT, lui fait signe qu'elle
est guérie ; PIERROT tire alors de sa
blouse un écrin et l'ouvre sur les genoux de COLOMBINE :
ce sont des boucles d'oreilles endiamantées et des jarretières à boucles
brillantes. COLOMBINE les admire et tend à PIERROT ses oreilles, d'abord, où il
accroche les brillants, puis ses jambes sur lesquelles PIERROT, en retroussant un peu
la robe, boucle les jarretières. Mme CASSANDRE, aux anges,
les montre du doigt au docteur abasourdi. COLOMBINE s'est levée et PIERROT, la tenant enlacée,
fait le tour de la scène, montrant à tous qu'elle
est guérie.
Cependant, la nuit est venue et on allume les flambeaux.
Entrée des ménétriers. En signe de joie, PIERROT danse
avec COLOMBINE.
Pas de deux, terminé par un baiser pris
et rendu, auquel prennent part les compagnes de COLOMBINE et les amis
de PIERROT.
Musique grave : c'est précédée de torches allumées ; l'entrée de CASSANDRE, père de COLOMBINE,
accompagné du tabellion.
On va signer le contrat de mariage.
La mère CASSANDRE, avec révérences,
prépare la table, les flambeaux, l'encrier, etc., etc. Les danses
ont cessé.
PIERROT serre la main de son beau-père,
du tabellion. Celui-ci s'installe et prend le contrat
pour le lire. PIERROT s'empare de la main
de sa femme pour la conduire à la table.
Le motif des Arlequins se fait entendre de nouveau : COLOMBINE pâlit, se renverse, chancelle
quelques pas et s'évanouit.
Tumulte : les flambeaux s'éteignent. La mère CASSANDRE
et PIERROT font évacuer la salle. CASSANDRE reconduit avec de grands saluts le
tabellion. COLOMBINE a été portée sur le
fauteuil, près de la table ; quelques jeunes filles l'entourent, puis elles se
retirent discrètement.
PIERROT, CASSANDRE,
Mme CASSANDRE et le médecin restent seuls
auprès de COLOMBINE. Il ne reste que deux
flambeaux allumés.
La lune s'est levée ; un rayon tombe sur COLOMBINE
évanouie. Les soins de PIERROT et du
médecin la rappellent à elle : elle s'éveille comme d'un cauchemar, mais à leur
vue, elle entre comme en fureur, les bouscule avec de grands gestes, les
repousse, leur jette les bouquets à la tête et Mme CASSANDRE
les congédie avec de grands « hélas ! » Décidément sa fille est
folle : tout cela est de sa faute, sa fille est trop gâtée.
Une fois qu'ils sont partis, Mme CASSANDRE
revient auprès de sa fille ; mais aux premiers mots qu'elle essaye de lui dire,
celle-ci arrache son voile de mariée, sa couronne, son bouquet et les lui jette
si violemment à la tête que Mme CASSANDRE
sort à reculons en faisant de grands bras et toute abasourdie. COLOMBINE, qui l'a suivie, ferme violemment la
porte, met le verrou et vient brusquement s'asseoir près de la table, puis elle
se relève, va ouvrir la fenêtre toute grande, respire bruyamment l'air de la nuit,
enfin, comme agitée, revenant sur le bord de la scène, elle heurte du pied son
voile, sa couronne, et son bouquet tout flétris ; elle les ramasse, les
contemple tristement et va s'accouder à la table, - assise à la même place
qu'au commencement du tableau.
Elle écrase du doigt une larme furtive et songe. Au loin la musique des
Arlequins chantonne en sourdine. COLOMBINE
l'écoute, le regard ailleurs, la tête renversée sous la lune - et s'endort...
Minuit tinte lentement, très lentement, à l'église du village.
Au premier coup de minuit, une forme ailée vêtue de bleu métallique et coiffée
d'une tête d'hirondelle surgit par la fenêtre et vient se poser, dans un reflet
de lumière, devant COLOMBINE endormie ;
au second coup de minuit, une seconde forme jaillit de même, et ainsi de suite,
si bien qu'à minuit sonné, douze fées lunaires, les douze coups de minuit, sont
là soudainement animées, rangées en cercle autour de Colombine.
Sur le motif devenu
fantastique, tout de harpes
et de flûtes de l'aubade des Arlequins, elles exécutent une danse très
lente, toute en poses et en
attitudes autour de la jeune
fille endormie.
Un rond de lumière bleue les suit....
Durant leur danse,
COLOMBINE s'éveille
lentement. Les yeux
fixes, comme une somnambule, elle se lève.
Rangées, six par six, à sa droite
et à sa gauche, elles dansent, les bras tendus vers la fenêtre devenue extraordinairement lumineuse. Attirée vers cette
lueur, COLOMBINE se dirige, les bras ouverts,
droite sur ses pointes, vers
cette fenêtre qui s'ouvre tout à coup jusqu'en bas, comme une porte archi-béante
sur l'infini.
FIN DU PREMIER TABLEAU.
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