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Paul Duval (alias Jean Lorrain)
Colombine sauvée

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  • PREMIER TABLEAU
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PREMIER TABLEAU

 

La chambre de COLOMBINE. Intérieur aisé, rustique, plafond à solives apparentes, armoire de chêne sculptée, lit à baldaquin drapé de soie cramoisie. Au milieu de la chambre, une grande table encombrée de bouquets de fiancés tous de roses blanches et fleurs d'oranger ; dans un pot de grès flamand, une grande gerbe de lys. Une large fenêtre à vitraux octogones et à demi-ouverte sur la campagne : on aperçoit une vallée ensoleillée, le clocher d'un village et des collines boisées.

Au lever du rideau, COLOMBINE, assise sur une chaise, sommeille, appuyée sur la table, le visage appuyé sur ses bras nus. Un rayon de soleil glisse par la porte entr'ouverte.

La chaleur et l'odeur des bouquets l'ont engourdie. Elle est toute de blanc vêtue, robe courte et corsage décolleté, une rose blanche dans les cheveux.

La fenêtre du fond, entrebâillée, s'ouvre lentement, toute grande, comme poussée par une main invisible ; grimpé sur une échelle, on aperçoit un Arlequin, un arlequin mauve et noir pailleté d'argent, masqué de noir, portant une guitare en sautoir. Il se penche curieusement dans la chambre, aperçoit COLOMBINE, et le doigt sur la bouche, il se penche en arrière comme faisant signe à un invisible compagnon, puis il enjambe la fenêtre, s'asseoit, jambes pendantes dans la chambre, et accorde sa guitare. Un autre Arlequin pareil au premier, apparaît à mi-corps sur l'échelle, il accorde aussi sa guitare. Musique endiablée et corruptrice parlant de galanteries et de fêtes inconnues dans des parcs lointains hantés de belles dames et peuplés de statues ; aubade de séduction invitant COLOMBINE à l'embarquement pour Cythère... ou ailleurs.

Pendant toute l'aubade, COLOMBINE ensommeillée s'agite comme oppressée ; elle porte la main à son front, fait le geste de repousser quelqu'un avec le bras, mais malgré elle, ses pieds frétillent en cadence.

Les Arlequins qui l'observent manifestent leur contentement. Tout à coup, on gratte à la porte ; le doigt sur la bouche, les Arlequins pincent un dernier accord, l'un enjambe la fenêtre, la referme à demi, l'autre redescend l'échelle et le premier le suit - et l'échelle disparaît. La scène reste vide.

On refrappe plus fort à la porte. COLOMBINE s'éveille lentement en s'étirant : quel cauchemar affreux ; elle est tout étourdie. Elle se lève et fait quelques pas en avant ; en portant la main à son front, elle rencontre la rose qui est dans ses cheveux : c'est cette fleur qui l'aura entêtée !    Elle la retire et la jette loin d'elle.

On refrappe une troisième fois et plus fort. COLOMBINE entend et court précipitamment ouvrir ; entre Madame Cassandre, la mère de COLOMBINE, et TRIVELIN, le cordonnier du village. Il apporte les souliers de COLOMBINE pour la noce du lendemain. COLOMBINE fait la révérence et pirouette ; Mme CASSANDRE avec de grands gestes, demande à COLOMBINE pourquoi elle n'ouvrait pas ; COLOMBINE explique qu'elle s'était endormie. Indignation de Mme CASSANDRE : « Dormir la veille de ses noces et la tête dans les fleurs ! Ce n'est pas étonnant qu'elle ne s'éveillait pas ; elle aurait pu mourir. » Mme CASSANDRE prend tous les bouquets et les emporte, sauf le vase de lys, cependant COLOMBINE s'est assise, et TRIVELIN, à genoux devant elle, lui essaye ses souliers de bal. Mme CASSANDRE rentre et demande à sa fille si elle est contente.

COLOMBINE se lève et marche à petits pas, en regardant ses souliers. Danse. Pas seul.

TRIVELIN et Mme CASSANDRE la contemplent tout ébaubis.

A un moment de la danse, on entend une réminiscence de l'aubade des Arlequins. COLOMBINE s'arrête toute triste ; elle n'est plus à ses souliers, à son prochain mariage : elle est là-bas, ailleurs dans les parcs enchantés des Cythères lointaines ; et comme Mme CASSANDRE et TRIVELIN lui demandent quelle mouche la pique et comme TRIVELIN insiste, elle retire ses souliers et les lui jette au nez !

Mme CASSANDRE n'en croit pas ses yeux ; sa fille est devenue folle ; elle calme TRIVELIN qui ramasse les souliers et les pose sur la table, le congédie et s'avance, les bras croisés, pour sermonner sa fille qui l'attend, assise en battant du pied. A ce moment, musique joyeuse dans l'escalier. Mme CASSANDRE se précipite vers la porte.

Entrée des jeunes filles du village, compagnes de COLOMBINE, toutes en blanc, apportant des bouquets et escortant la coffrée de la mariée, la robe de noce et le voile portés par deux gars à la veste et au chapeau enrubannés. Les jeunes filles accueillies avec force démonstrations par Mme CASSANDRE, qui leur montre COLOMBINE s'obstinant à bouder, s'approchent curieusement de la table ; la coffrée est déposée aux pieds de la maussade qui, devant les bouquets et les mains tendues, se met à sourire en se levant, va à tour de rôle embrasser ses compagnes et donner la main aux porteurs de la coffrée.

Mme CASSANDRE, ravie, va chercher une bouteille dans l'armoire et emmène boire les deux paysans ; sous la fenêtre, des vivats éclatent.

C'est PIERROT le fiancé, avec les gars du pays qui demande à entrer (les gars en blanc) ; une des jeunes filles se détache du groupe et va à la fenêtre faire signe qu'ils rentreront quand COLOMBINE sera habillée.

Les jeunes filles entourent COLOMBINE, la déshabillent et l'habillent en dansant, lui épinglant tour à tour la couronne et le voile, deux des jeunes filles suivent tous les pas de COLOMBINE, en tenant devant elle un miroir.

Au plus fort de la danse et de la joie de COLOMBINE, le motif des Arlequins éclate en réminiscence. Tristesse de COLOMBINE qui, de nouveau, s'arrête, traîne ses pas mélancoliques et écartant ses compagnes empressées autour d'elle, va douloureusement s'asseoir. Les jeunes filles n'y comprennent rien.

A ce moment, les vivats de PIERROT et de ses amis recommencent sous la fenêtre ; une des jeunes filles prend sur elle de leur faire signe de monter, tandis qu'une autre va recevoir à la porte Mme CASSANDRE qui vient d'entrer.

Consternation de la bonne femme qui revenait justement avec le médecin, lequel lève les bras au ciel et va tâter le pouls de COLOMBINE. COLOMBINE, inerte, le laisse faire sans lui répondre, d'ailleurs. A ce moment, rentre, avec de joyeux hourras, PIERROT, fiancé de COLOMBINE, brandissant un immense bouquet blanc et suivi de tous les gars du pays, dont quelques-uns en pierrot comme lui ; tous ont aussi des bouquets.

Croyant COLOMBINE malade, PIERROT se précipite vers elle ; les jeunes compagnes de COLOMBINE tentent en vain de lui expliquer... Il ne veut rien entendre et, faisant pirouetter le docteur qui prend le ciel à témoin qu'on le malmène, se jette aux pieds de sa bien-aimée, appuie son oreille sur son coeur. « Elle a donc du bobo, la petite chérie ? » Il lui baise les mains et lui fait respirer son bouquet.

COLOMBINE sourit, pose la main sur la tête de PIERROT, lui fait signe qu'elle est guérie ; PIERROT tire alors de sa blouse un écrin et l'ouvre sur les genoux de COLOMBINE : ce sont des boucles d'oreilles endiamantées et des jarretières à boucles brillantes. COLOMBINE les admire et tend à PIERROT ses oreilles, d'abord, où il accroche les brillants, puis ses  jambes sur lesquelles PIERROT, en retroussant un peu la robe, boucle les jarretières. Mme CASSANDRE, aux anges, les montre du doigt au docteur abasourdi. COLOMBINE s'est levée et PIERROT, la tenant enlacée, fait le tour de la scène, montrant à tous qu'elle est guérie.

Cependant, la nuit est venue et on allume les flambeaux.

Entrée des ménétriers. En signe de joie, PIERROT danse avec COLOMBINE.

Pas de deux, terminé par un baiser pris et rendu, auquel prennent part les compagnes de COLOMBINE et les amis de PIERROT.

Musique grave : c'est précédée de torches allumées ; l'entrée de CASSANDRE, père de COLOMBINE, accompagné du tabellion.

On va signer le contrat de mariage.

La mère CASSANDRE, avec révérences, prépare la table, les flambeaux, l'encrier, etc., etc. Les danses ont cessé.

PIERROT serre la main de son beau-père, du tabellion. Celui-ci s'installe et prend le contrat pour le lire. PIERROT s'empare de la main de sa femme pour la conduire à la table.

Le motif des Arlequins se fait entendre de nouveau : COLOMBINE pâlit, se renverse, chancelle quelques pas et s'évanouit.

Tumulte : les flambeaux s'éteignent. La mère CASSANDRE et PIERROT font évacuer la salle. CASSANDRE reconduit avec de grands saluts le tabellion. COLOMBINE a été portée sur le fauteuil, près de la table ; quelques jeunes filles l'entourent, puis elles se retirent discrètement.

PIERROT, CASSANDRE, Mme CASSANDRE et le médecin restent seuls auprès de COLOMBINE. Il ne reste que deux flambeaux allumés.

La lune s'est levée ; un rayon tombe sur COLOMBINE évanouie. Les soins de PIERROT et du médecin la rappellent à elle : elle s'éveille comme d'un cauchemar, mais à leur vue, elle entre comme en fureur, les bouscule avec de grands gestes, les repousse, leur jette les bouquets à la tête et Mme CASSANDRE les congédie avec de grands « hélas ! » Décidément sa fille est folle : tout cela est de sa faute, sa fille est trop gâtée.

Une fois qu'ils sont partis, Mme CASSANDRE revient auprès de sa fille ; mais aux premiers mots qu'elle essaye de lui dire, celle-ci arrache son voile de mariée, sa couronne, son bouquet et les lui jette si violemment à la tête que Mme CASSANDRE sort à reculons en faisant de grands bras et toute abasourdie. COLOMBINE, qui l'a suivie, ferme violemment la porte, met le verrou et vient brusquement s'asseoir près de la table, puis elle se relève, va ouvrir la fenêtre toute grande, respire bruyamment l'air de la nuit, enfin, comme agitée, revenant sur le bord de la scène, elle heurte du pied son voile, sa couronne, et son bouquet tout flétris ; elle les ramasse, les contemple tristement et va s'accouder à la table, - assise à la même place qu'au commencement du tableau.

Elle écrase du doigt une larme furtive et songe. Au loin la musique des Arlequins chantonne en sourdine. COLOMBINE l'écoute, le regard ailleurs, la tête renversée sous la lune - et s'endort... Minuit tinte lentement, très lentement, à l'église du village.

Au premier coup de minuit, une forme ailée vêtue de bleu métallique et coiffée d'une tête d'hirondelle surgit par la fenêtre et vient se poser, dans un reflet de lumière, devant COLOMBINE endormie ; au second coup de minuit, une seconde forme jaillit de même, et ainsi de suite, si bien qu'à minuit sonné, douze fées lunaires, les douze coups de minuit, sont là soudainement animées, rangées en cercle autour de Colombine.

Sur le motif devenu fantastique, tout de harpes et de flûtes de l'aubade des Arlequins, elles exécutent une danse très lente, toute en poses et en attitudes autour de la jeune fille endormie.
Un rond de lumière bleue les suit....

Durant leur danse, COLOMBINE s'éveille lentement. Les yeux fixes, comme une somnambule, elle se lève.

Rangées, six par six, à sa droite et à sa gauche, elles dansent, les bras tendus vers la fenêtre devenue extraordinairement lumineuse. Attirée vers cette lueur, COLOMBINE se dirige, les bras ouverts, droite sur ses pointes, vers cette fenêtre qui s'ouvre tout à coup jusqu'en bas, comme une porte archi-béante sur l'infini.

 

FIN DU PREMIER TABLEAU.




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