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André Theuriet
Rosine

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  • II
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II

En ce temps-là, j'avais vingt ans ; j'habitais un gros bourg de l'Argonne et je prenais pension à l'hôtel du Grand-Monarque. Cet hôtel ou plutôt cette auberge était située sur la place, à un coin de rue où son enseigne de tôle grinçait à tous les vents. La porte basse ouvrait de plain-pied sur une vaste cuisine enfumée, au fond de laquelle un escalier de bois à rampe de chêne montait aux chambres des voyageurs. Je revois très nettement le haut vaissellier garni de faïences, les claies d'osier se balançant aux poutres, la cheminée garnie d'un lambrequin d'indienne rouge autour de laquelle on venait s'asseoir et fumer après souper ; puis la salle à manger à main gauche et, à droite, la grande chambre où couchaient les deux filles de l'hôtesse : Constance et Rosine. - Constance, l'aînée, était sèche et mince comme un échalas ; elle avait les joues couperosées, les yeux gris, la langue bien pendue, la main leste, et elle abusait, pour mener la maison tambour battant, de l'autorité que lui donnaient ses vingt-huit ans bien sonnés. - Rosine n'en avait que dix-huit. Elle était élancée comme sa soeur, mais avec une taille ronde, un corsage bien rempli, de frais bras blancs, des yeux noirs comme des mûres et un teint de la couleur des églantines en bouton. Elle me rappelait ces vers d'une chanson populaire de chez nous :

Elle est bien aussi droit' que l'herbe dans les prés,
Et bien aussi vermeill' que la rose en été...

La mère, veuve depuis quelques années, tout affairée à sa cuisine, laissait la bride sur le cou à ses filles, qui nous servaient à table.

Quand on a vingt ans et qu'on vit chaque jour dans le voisinage d'une jolie fille rose et pulpeuse comme une pêche, on en devient facilement amoureux, - et ce fut mon cas. J'eus vite le coeur pris par Rosine ; seulement, comme j'étais fort timide et comme en outre la cadette était très surveillée par son aînée, ma cour se bornait le plus souvent à de longs soupirs et à de langoureuses oeillades furtivement décochées pendant que la sévère Constance avait le dos tourné. Néanmoins, Rosine s'apercevait de mon trouble. De loin en loin nous échangions un regard, et quand par hasard ma main effleurait la sienne, une subite rougeur des joues d'églantine, une lueur plus moite des grands yeux noirs, me laissaient comprendre qu'elle n'était point fâchée de mes soupirs ni de mes muettes adorations.

Sur ces entrefaites, la Saint-Nicolas arriva. Les garçons vinrent inviter les deux soeurs au bal, et Constance accepta, à condition que Rosine prendrait pour cavalier son cousin Lapasque, - un grand garçon blême, long comme un jour sans pain, sur lequel la soeur aînée comptait pour chaperonner sa cadette, attendu qu'elle méditait de la lui faire épouser.




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