II
En ce temps-là, j'avais vingt ans
; j'habitais un gros bourg de l'Argonne et je prenais pension à l'hôtel du Grand-Monarque.
Cet hôtel ou plutôt cette auberge était située sur la place, à un coin de rue
où son enseigne de tôle grinçait à tous les vents. La porte basse ouvrait de
plain-pied sur une vaste cuisine enfumée, au fond de laquelle un escalier de
bois à rampe de chêne montait aux chambres des voyageurs. Je revois très
nettement le haut vaissellier garni de faïences, les claies d'osier se
balançant aux poutres, la cheminée garnie d'un lambrequin d'indienne rouge
autour de laquelle on venait s'asseoir et fumer après souper ; puis la salle à
manger à main gauche et, à droite, la grande chambre où couchaient les deux
filles de l'hôtesse : Constance et Rosine. - Constance, l'aînée, était sèche et
mince comme un échalas ; elle avait les joues couperosées, les yeux gris, la
langue bien pendue, la main leste, et elle abusait, pour mener la maison
tambour battant, de l'autorité que lui donnaient ses vingt-huit ans bien
sonnés. - Rosine n'en avait que dix-huit. Elle était élancée comme sa soeur,
mais avec une taille ronde, un corsage bien rempli, de frais bras blancs, des
yeux noirs comme des mûres et un teint de la couleur des églantines en bouton.
Elle me rappelait ces vers d'une chanson populaire de chez nous :
Elle est bien
aussi droit' que l'herbe dans les prés,
Et bien aussi vermeill' que la rose en été...
La mère, veuve depuis quelques
années, tout affairée à sa cuisine, laissait la bride sur le cou à ses filles,
qui nous servaient à table.
Quand on a vingt ans et qu'on vit
chaque jour dans le voisinage d'une jolie fille rose et pulpeuse comme une
pêche, on en devient facilement amoureux, - et ce fut mon cas. J'eus vite le
coeur pris par Rosine ; seulement, comme j'étais fort timide et comme en outre
la cadette était très surveillée par son aînée, ma cour se bornait le plus
souvent à de longs soupirs et à de langoureuses oeillades furtivement décochées
pendant que la sévère Constance avait le dos tourné. Néanmoins, Rosine
s'apercevait de mon trouble. De loin en loin nous échangions un regard, et
quand par hasard ma main effleurait la sienne, une subite rougeur des joues
d'églantine, une lueur plus moite des grands yeux noirs, me laissaient
comprendre qu'elle n'était point fâchée de mes soupirs ni de mes muettes
adorations.
Sur ces entrefaites, la
Saint-Nicolas arriva. Les garçons vinrent inviter les deux soeurs au bal, et
Constance accepta, à condition que Rosine prendrait pour cavalier son cousin
Lapasque, - un grand garçon blême, long comme un jour sans pain, sur lequel la
soeur aînée comptait pour chaperonner sa cadette, attendu qu'elle méditait de
la lui faire épouser.
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