III
Le bal avait lieu à la mairie,
dans une grande salle nue du premier étage dont on arrosait le parquet poudreux
entre chaque quadrille. Rosine était charmante avec sa robe grise dont un noeud
de ruban rouge réveillait la teinte un peu sourde. Je ne la quittais pas des
yeux. Je la fis danser cinq ou six fois, à la barbe du long et fluet Lapasque,
et malgré les mines courroucées de Constance la revêche. Au milieu du bal et
pour laisser souffler les musiciens, on dansa des rondes que les filles
chantaient en choeur en tournant avec les garçons. C'étaient d'antiques airs du
temps passé, dont les paroles naïves me bourdonnent encore délicieusement aux
oreilles :
Derrière chez
nous il y a un étang ;
- Levez les pieds légèrement !
Les canards blancs s'y vont baignant.
- Levez les pieds, bergère, bergère ;
Levez les pieds légèrement !
Une des danseuses se tient au
milieu du rond et doit, à la fin, embrasser un des danseurs, à son choix. Quand
ce fut le tour de Rosine, après un moment d'hésitation, sans s'inquiéter du
grand Lapasque, elle vint vers moi et me tendit ses joues, que je baisai en
rougissant. Cela acheva de rendre Constance furieuse. Il y eut entre les deux
soeurs un échange d'observations aigres, et la discussion se termina par un
maître soufflet que l'irascible Constance appliqua sur la jolie joue que mes
lèvres venaient d'effleurer. - Rosine alla se réfugier toute en larmes dans un
coin de la salle où je courus la consoler. Pendant ce temps, on s'interposait,
on faisait honte à Constance de son emportement. Peu à peu la paix se rétablit
entre les deux soeurs et nous nous en retournâmes souper au Grand-Monarque,
toujours escortés de l'inévitable Lapasque.
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