IV
Quelle douce rentrée au bras de
Rosine, dans l'auberge endormie où nous marchions sur la pointe des pieds, pour
ne réveiller personne ! Rosine me semblait plus familière et plus expansive
depuis l'incident du soufflet ; ses beaux yeux noirs, encore mouillés, me
regardaient plus tendrement. Tandis que Constance et Lapasque dressaient le
couvert dans la salle, il fallut se mettre en quête de victuailles dans le
garde-manger de la cuisine. Rosine me planta gaiement entre les doigts un
minuscule bout de bougie, et me pria de l'accompagner. Nous nous glissâmes tous
deux dans la cuisine enténébrée. Elle s'était penchée pour fureter dans la
crédence, et comme sa tête était plus bas que la mienne, je me hasardai à lui
baiser les cheveux en murmurant : «Je vous aime, Rosine !» Elle se releva et me
mit rapidement sa petite main sur les lèvres. Dans mon émotion, je laissai
tomber le bout de bougie. Rosine poussa un cri aussitôt étouffé, mais Constance
avait entendu. Elle accourut, les sourcils froncés, sa lampe à la main, comme
une vierge sage, et nous renvoya tenir compagnie à ce fâcheux Lapasque...
Et ce fut tout. Le lendemain, la
prudente soeur aînée expédia sa cadette chez des parents qui demeuraient de
l'autre côté de la forêt d'Argonne ; moi-même, je dus quitter le bourg vers la
Noël, et je n'y suis plus revenu. Je n'ai jamais revu l'auberge à l'enseigne
grinçante, et mes amours, éteintes avec le bout de bougie que Rose m'avait
donné à tenir, en sont restées à la douce pression de cette petite main appuyée
à mes lèvres...
Oui, reprend Tristan en allumant
un cigare, ce fut tout, mais le souvenir n'en est peut-être que plus exquis.
Ces brèves amours de la vingtième année ont le charme d'une chanson entendue au
fond d'un bois et dont le chanteur reste inconnu ; elles ont la beauté d'un
paysage alpestre entrevu un moment à travers la brume qui se déchire ; - la
mystérieuse poésie, en un mot, des choses inachevées, qui flottent dans une
demi-réalité et que le rêve peut compléter à sa guise. - C'est pourquoi le
souvenir de cette nuit de décembre me revient, mélodieux et mélancolique comme
ces violons de la Saint-Nicolas dont la musique sautillante s'éteignait jadis
peu à peu dans le lointain assoupi des rues blanches de neige.
FIN
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