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Texte
La
mer n'a jamais eu tant d'amis et tant de poètes. Ceux d'autrefois lui
adressaient par moments, des vers, ou des compliments, ou des gentillesses,
mais ils ne semblaient point l'aimer avec la passion profonde que lui ont vouée
ceux d'aujourd'hui.
Richepin l'a couverte de rimes étincelantes
comme ses flots brisés sous le soleil, sonores comme ses vagues abattues sur
les plages, légères comme l'écume qui danse sous la brise, souples comme la houle
onduleuse et fuyante.
Loti, cette sirène, semble une voix
sortie des profondeurs bleues, vertes, grises des océans impénétrables, une
voix qui chante les choses inconnues, les beautés inexplorées, les grâces
inaperçues, et le mystère surtout, le mystère sacré de la mer.
Bonnetain la raconte avec son talent
précis et coloré, en homme qu'elle a longtemps bercé, et qui l'a longtemps
regardée avec ses yeux d'artiste.
Un débutant, tout jeune encore, Pierre
Maël, l'aime déjà d'un amour si vif qu'il lui consacrera tous ses livres, comme
un prêtre consacre à son Dieu tous ses jours.
Et tu as exprimé, toi, ses
coquetteries les plus subtiles, ses charmes les plus féminins, toute la
délicatesse de ses nuances, toute la séduction infinie de ses mouvements, son
ensorcelante et changeante beauté.
La lettre où tu m'annonçais la
prochaine apparition de ton livre, la réunion de ces éclatants et si délicats
portraits de la Grande Bleue, m'a surpris comme j'allais m'embarquer sur elle
pour un petit voyage à Saint-Tropez.
Elle était vraiment la Grande Bleue,
ce jour-là, notre amie, immobile, à peine ridée par un souffle imperceptible
qui la rendait plus bleue encore, en faisant courir sur sa chair d'azur le
frisson léger des étoffes moirées.
Je me rappelais les pages où tu
parlais d'elle avec des mots si vrais, et je regardais s'éloigner la ville
d'Amibes, que les flots entourent, caressant par les jours calmes et battant
par les jours de vent les lourdes murailles de Vauban que dominent les vieilles
maisons grises et les deux tours carrées debout dans le ciel comme deux cornes
de pierre.
Et mêlés au souvenir de tes évocations
artistes, des souvenirs d'enfance m'assaillaient ; car j'ai grandi sur le
rivage de la mer, moi, de la mer grise et froide du Nord, dans une petite ville
de pêche toujours battue par le vent, par la pluie et les embruns, et toujours
pleine d'odeur de poisson, de poisson frais jeté sur les quais, dont les
écailles luisaient sur les pavés des rues, et de poisson salé roulé dans les
barils, et de poisson séché dans les maisons brunes coiffées de cheminées de
briques dont la fumée portait au loin, sur la campagne, des odeurs fortes de
hareng.
3e me rappelais aussi l'odeur des
filets séchant le long des portes, l'odeur des saumures dont on fume les
terres, l'odeur des varechs quand la marée baisse, tous ces parfums violents
des petits ports, parfums rudes et senteurs âcres, mais qui emplissent la
poitrine et l'âme de sensations fortes et bonnes. Et je songeais qu'après avoir
dit à la mer toutes les tendresses que ton cœur lui garde, tu devrais
maintenant, en suivant les côtes, de Dunkerque à Biarritz, et de Port-Vendres à
Menton, parcourir le long et joli chapelet des villes marines, sur les rivages
de France.
Il en est quelques-unes de ces petites
cités que j'aime d'une façon spéciale, parce qu'elles sont vraiment les filles
de la mer. Les grandes, les commerçantes : Marseille, Bordeaux,
Saint-Nazaire ou Le Havre, me laissent indifférent. L'homme
les a faites ; elles sont bruyantes, vénales, agitées, et, comme les
parvenus qui ne fréquentent seulement que les gens riches ou illustres, elles
n'ont d'attention que pour les immenses paquebots ou les énormes navires
chargés de marchandises précieuses.
Je méprise les villes militaires dont
les ports sont pleins de monstres, de cuirassés pareils à des montagnes de fer,
gibbeux, ventrus, couverts d'excroissances, de verrues d'acier et de tours
épaisses. On y voit aussi des torpilleurs minces, serpents de mer disgracieux
et trop longs, et des navigateurs en uniformes, spécialistes de la guerre
marine à vapeur.
Mais comme j'aime la petite ville
poussée dans l'eau et qui sent la mer à plein nez, qui vit de la mer, qui s'y
baigne et qui se battit aux temps fameux des marins épiques comme aucune ville
ne s'est battue dans les poèmes antiques ! Connais-tu Dunkerque, où
naquirent Jean Bart et tant de corsaires plus héroïques que les héros de
l'Iliade ?
Connais-tu Dieppe, patrie de Duquesne et de ce pilote
Bouzard, qui sauva tant de navires et de naufragés, qu'une statue lui fut
élevée ?
Sait-on assez l'histoire de cet
autre Dieppois qui s'appelait Ango ? Des Portugais ayant capturé un de ses
navires, ce simple armateur équipa une flotte à ses frais, bloqua Lisbonne,
poursuivit jusqu'aux Indes les escadres portugaises, et ne cessa les hostilités
qu'après avoir vu un ambassadeur venir en France lui demander la paix. Est-il beau, ce commencement du XVIe
siècle ?
Et Saint-Malo sur son rocher, Saint-Malo, cette reine de
la Manche, avec ses tours « Solidor » et
« Qui-qu'engrogne », et son peuple de Malouins, les premiers marins
du monde ? Elle vit naître Duguay-Trouin et le légendaire Surcouf, et
Labourdonnais, et Jacques Cartier, et aussi Maupertuis, La Mettrie, Broussais,
Lamennais et Chateaubriand. Voilà-t-il pas la plus belle et la plus féconde des
humbles filles de la mer, qui, sous la caresse des flots, enfante de pareils
hommes pour la patrie ?
Et La Rochelle la calviniste, dont les
fils, moins célèbres peut-être que ceux de ses sueurs bretonnes et normandes,
ne furent pas moins braves ? La connais-tu, la ville aux rues tortueuses,
bordées d'arcades basses, au port fermé par deux tours antiques et jolies, et
qui garde, souvenir de luttes admirables, là-bas, dans l'eau, à peine visible,
sa digue immense, collier de pierre avec lequel l'étrangla Richelieu ?
Je songeais au charmant livre qu'on
pourrait écrire sur ces villes !... Et les murailles d'Antibes
s'enfonçaient peu à peu dans l'eau bleue, tandis que, de l'autre côté du golfe,
au-dessus de Nice, pareille de si loin à un peu d'écume blanche sur le rivage,
se dressait la grande chaîne des Alpes, vertes d'abord, puis portant sur leurs
cimes dentelées un immense manteau de neige.
Sur cette côte du Midi,
je n'en connais que deux, de ces petites pêcheuses, autrefois guerrières, si
nombreuses dans le Nord. C'est d'abord celle que
je quitte, Antibes,
enfermée, bloquée, étreinte en sa double enceinte de murs énormes, construits
par Vauban. Elle est dans l'eau tout à fait, sur une pointe qui forme presque
une île, et on voit, par les jours clairs, sur le petit port, chauffant au
soleil leurs vieux membres, le peuple lent des anciens matelots assis côte à
côte et parlant, par moments, des navigations passées. Leurs visages sont
fendus par les rides comme les bois anciens sous le soleil et les pluies,
tannés et bruns comme les poissons séchés au four, et grimaçants, déformés par
l'âge.
Devant eux passe, boitant sur une
canne, l'ancien capitaine au long cours qui commanda les Trois-Sœurs, ou
les Trois-Frères, ou la Marie-Louise, ou la Jeune-Clémentine.
Tous le saluent, à la façon des
soldats qui répondent à l'appel, d'une litanie de « Bonjour,
capitaine », modulée sur des tons différents. Et il les remercie
d'un geste de la main.
Jamais la curiosité ne m'était venue
de connaître le passé de la ville. Je descendis dans le salon de mon bateau
pour y chercher le guide Sarty, auquel collabora le père de M. Victorien
Sardou, un aimable et éminent chercheur qui sait à fond l'histoire de cette
côte.
J'y
appris que, fondée par les Phocéens de Marseille, Antibes fut baptisée par eux
Antipolis, puis devint, sous les Romains, une ville municipale jouissant du
droit de cité romaine.
Puis, elle fut achetée, vendue et
revendue par les papes, par les Grimaldi de Monaco, par Henri IV, prise et
reprise par le connétable de Bourbon, par André Doria, par Charles-Emmanuel,
duc de Savoie, par le duc d'Épernon.
Mais depuis que Vauban l'a fortifiée,
elle résista aux Impériaux et aux Piémontais, en 1707 et en 1746, bien que
bombardée pendant vingt-neuf jours.
En 1815 enfin, sans garnison, elle se
défendit seule et échappa aux Autrichiens qui avaient détrôné Murat.
Cependant, j'avais atteint la pleine
mer, doublé le cap de la Garoupe, et j'apercevais maintenant le golfe Juan, où
l'escadre cuirassée était à l'ancre, puis les îles de Lérins, toutes plates sur
la mer, masquant Cannes et le golfe de la Napoule, puis, au-dessus d'elles, les
sommets bizarres de l'Esterel.
Je passai prés de la balise des
Moines, devant le vieux château debout, les pieds dans la vague, à l'extrémité
de l'île Saint-Honorat, et qui fut si souvent pris et pillé par les pirates,
les seigneurs des environs, les Sarrasins, et repris toujours par ses maîtres
légitimes, les moines. Puis, ayant traversé tout le golfe de Cannes, longé les
côtes rouges et abruptes de l'Estérel, que terminent le cap Roux et le Dramond,
aperçu au loin Saint-Raphaël, j'arrivai à la nuit tombante à l'entrée de
l'admirable golfe de Grimaud, devant le port de Saint-Tropez.
Loin du monde, séparée de la France
par ces montagnes sauvages, sans villages et sans routes, qu'on nomme les
montagnes des Maures, n'ayant de rapport avec les terres habitées que par une
diligence antique et un petit bateau à vapeur qui reste au port les jours de
mauvais temps, Saint-Tropez est, certes, la plus curieuse des petites villes
marines du Midi. Une route, depuis deux ans, la liait à Saint-Raphaël. La mer a
détruit cette route. Et nous sommes ici dans un pays bizarre, plein des
souvenirs des Maures qui l'occupèrent longtemps et bâtirent presque tous les
villages sur les sommets côtoyant la mer ; car, dans le centre des
montagnes, on ne trouve rien, ni hameaux, ni fermes, rien que des huttes isolées
et une ruine d'une morne beauté, la Chartreuse de la Verne.
Saint-Tropez, la première pêcheuse de
ces côtes, assise au bord du golfe dont l'antique tour de Grimaud ferme le
fond, montre avec orgueil sur son quai la statue du bailli de Suffren. Elle
se battit contre les Sarrasins, le duc d'Anjou, les corsaires barbaresques, le
connétable de Bourbon, Charles Quint, le duc de Savoie et le duc d'Épernon.
En
1637, les habitants, sans aucune aide, repoussèrent une flotte espagnole, et
chaque année se renouvelle, avec une ardeur surprenante, le simulacre de cette
défense qui emplit la ville de bousculades et de clameurs, et rappelle
étrangement les grands divertissements populaires du Moyen Age.
En 1813, la ville repoussa également
une escadrille anglaise envoyée contre elle.
Aujourd'hui elle pêche ! Elle
pêche des thons, des sardines, des loups, des langoustes, tous les poissons si
jolis de cette mer bleue, et nourrit, à elle seule, une partie de la côte.
Tu la connais bien, d'ailleurs, cette
petite cité provençale, car nous y sommes restés ensemble quelques jours,
autrefois.
Viens avec moi suivre ce rivage, de
port en port, de baie en baie, et peut-être te décideras-tu à l'écrire, ce
livre que tu ferais si bien sur les Petites Filles de la Mer.
15 mars 1887
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